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HISTOIRE DE LA COLLUSION ENTRE LE WAHHABISME ET LE MONDE ANGLO-SAXON (1703-1979)

« Il ne faut pas prendre à la légère le travail des agents anglais »[1]​

Wahhabisme et Etat profond

Introduction

​Il y a encore peu, le terrorisme international était assimilé et associé à des « États voyous », selon la terminologie employée par les administrations anglo-américaines, tels que la Libye, l’Irak, la Syrie ou l’Iran. Des pays comme l’Arabie Saoudite, le Qatar ou encore le Koweït étaient quant à eux considérés comme des alliés essentiels de l’Occident durant toute la période de la guerre froide jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001, où le rôle trouble de l’Arabie Saoudite sera timidement mis en avant. Alors que les explications du phénomène terroriste se limiteraient à la question socio-économique du Moyen-Orient, au colonialisme dans les pays arabo-musulmans ou au conflit israélo-palestinien, nous allons montrer que ces questions, certes importantes, ne semblent pas déterminantes pour appréhender le terrorisme international contemporain. L’histoire de la double émergence de la prédication wahhabite et de l’Arabie Saoudite constituera le point de départ de notre travail. Nous allons ensuite examiner la doctrine wahhabite en tant que telle pour tenter d’en extraire son essence profonde, pour finalement aborder les différentes branches de l’islam radical dans ses formes étatisées et non étatisées. Loin de prétendre à l’exhaustivité, notre étude se cantonnera à donner des clefs de lectures supplémentaires parmi tant d’autres. Les raisons de l’absence de considération de l’Occident pour la dimension wahhabite en général et pour facteur saoudien en particulier constitueront le fil conducteur de ce texte. Il s’articulera autour des soutiens indéfectibles de ces deux mouvements par l’Empire britannique d’abord et par son successeur américain ensuite, dans des objectifs géostratégiques immédiats et dans le cadre d’agendas à plus long terme, qu’il faudra bien nommer, de domination mondiale.

I) Le Wahhabisme Historique

Le Pacte de Nejd et le Premier émirat des Saouds (1745-1818)

Notre histoire commence en 1703 dans la région du Nejd au centre de l’Arabie. À Uyayna, une oasis du nord de Riyad, naquit Mohammed Ben Abdelwahhab, aujourd’hui considéré comme le père de l’orthodoxie islamique actuel : le wahhabisme. Ce cheikh développa dès son plus jeune âge une intelligence bien supérieure aux normes de son temps. Issu d’une famille de théologiens, son intérêt pour la jurisprudence hanbalite[2], la science du dogme (« aqîda ») et la théologie islamique, fit de lui un imam-remplaçant respecté à la mosquée d’Uyayna alors qu’il était âgé que de dix ans. Étudiant ensuite à La Mecque et à Médine, il amorça précocement une carrière de prédicateur islamique par la suite.

Le décalage entre son apprentissage du dogme et ce qu’il constatait dans la pratique fit naître en lui une indignation envers les pratiques populaires paganistes et superstitieuses (sur le culte des saints et des tombeaux notamment). Dans la péninsule arabique et le croissant fertile, il prôna en réponse un retour à un islam orthodoxe et puritain en exigeant des foules de se purger de toutes les innovations et hérésies dénuées de tout fondement islamique[3]. Rapidement, la prédication (« da’wa ») du cheikh Abdelwahhab attira de nombreux sympathisants qui se mirent à prêcher son message dans les différentes oasis de la désertique Arabie. Ses élèves n’hésitèrent pas à appliquer le puritanisme wahhabite en coupant les arbres perçus comme sacrés par les populations locales, en détruisant les coupoles de saints et en aplanissant les tombes[4]. Quand les élites religieuses et tribales de la région commencèrent à prendre au sérieux ce mouvement, Abdelwahhab fut contraint de s’exiler suite à diverses pressions en 1744.

Ne voulant pas quitter son Nejd natal, il choisit d’aller à Dariya où il retrouva certains de ces plus fidèles élèves dont Abdelaziz, Mishar et Thunayyan, appartenant à la famille de l’émir local : Mohammed Ben Saoud Ben Mohammed Al Mouqrin (aussi appelé Ibn Saoud). Toujours en 1744, ce dernier accepta de rencontrer Abdelwahhab et les deux protagonistes conclurent un accord (« mithaq ») que l’universitaire tunisien Hamadi Redissi appellera « le Pacte de Nejd »[5]. Ibn Saoud prêta donc allégeance à Abdelwahhab et scella cette alliance en épousant une de ses filles. En application de ce pacte, l’émir Saoud abolit les taxes non islamiques et appliqua la loi canonique islamique (« charia ») régissant la vie individuelle, religieuse, politique et sociale dans sa juridiction. Ce pacte développa considérablement la doctrine du cheikh Abdelwahhab en ajoutant une ambition politico-militaire à son prosélytisme. Ainsi, dès ses débuts au XVIIIe siècle, le wahhabisme fut socle idéologique du pouvoir politique des Saoud, qui commencèrent alors leur expansion militaire.

Si le cœur du Nejd (Diriya, Uyayna et Huraymila) avait presque entièrement été conquis par adhésion populaire, la prédication (« da’wa »), justifiée par la guerre sainte (« jihad ») pour rétablir l’orthodoxie, fut suivie de conquêtes territoriales armées. L’alliance saoudo-wahhabite mit quarante ans pour soumettre tout le Nejd à l’autorité de Diriya. Les étudiants les plus doués de la région s’établissaient dans la capitale du premier émirat saoudien, à la place des hauts lieux tels qu’Ushayqir et même La Mecque. Alors qu’Ibn Saoud mourra en 1765 et Abdelwahhab en 1792, la puissante filiation idéologique et biologique de leur projet reste fascinante, car leurs descendants prirent la relève de leurs ambitions durant les siècles qui suivirent… jusqu’à nos jours.

Premier émirat saoudien
Le premier émirat saoudien

Alors qu’à cette époque le califat ottoman administrait cette région, par le biais du chérif de La Mecque et du gouverneur turc du Hedjaz, le pouvoir ottoman n’y était pas physiquement présent. Cet allié de l’Empire britannique était de plus assez occupé dans sa guerre contre la France de Napoléon qui remportait des victoires décisives d’Égypte jusqu’à la Palestine entre 1798 et 1801[6]. Le Pacte de Nejd put donc étendre ses conquêtes dans toute l’Arabie sans que la Sublime Porte, siège du sultan de l’Empire ottoman, focalisât son attention sur cet ennemi secondaire.

Le rejet de l’idolâtrie et les accusations d’hérésie devinrent les outils justifiant conquêtes et massacres des Saoud qui, de père en fils, se succédèrent à la tête des wahhabites. En 1802, Saoud Ibn Abdelaziz s’empara de Kerbala, une des villes saintes du chiisme, au prix d’environ trois mille morts[7]. Suivi de Nadjaf et des villes saintes de Médine et de La Mecque, où égorgements, exécutions et destruction furent appliqués conformément à la doctrine, pour éviter tout paganisme et polythéisme. En prenant le contrôle de ces lieux saints de l’islam, les wahhabites contestaient de facto l’autorité du calife ottoman et ses prérogatives multiséculaires sur la protection des villes saintes et des pèlerins.

La famille Saoud était désormais suivie de près par les Français, les Anglais et les Russes. En réponse à un émissaire diplomatique anglais envoyé à Dariya, Saoud leur assura que tant qu’il avait la paix avec les Turcs il ne gênerait pas l’Empire britannique. En 1810, Napoléon envoya également l’agent Théodore de Lascaris à Dariya, pour convaincre Saoud d’une alliance contre les Anglo-Turcs, avec succès malgré des tentatives de blocages anglais[8]. En 1812, le sultan ottoman Mahmoud II ordonna au vice-roi d’Égypte, Méhémet Ali, de récupérer les territoires des wahhabites. Son fils Ibrahim Pacha, commandant de l’armée égyptienne d’Arabie, prit Dariya aux forces puritaines vers la fin de l’année 1818[9]. L’imam Soulaymân (le petit fils d’Abdelwahhab) et Abdallah Ibn Saoud furent exécutés, ce qui mit fin au premier émirat saoudien[10].

L’affaiblissement de l’Empire ottoman et le Deuxième émirat des Saouds (1823-1891)

Le 13 octobre 1819, l’Angleterre envoya le capitaine Forester Sadler sur les lieux pour féliciter Ibrahim Pacha de sa victoire contre les wahhabites dans le Nejd. Face aux différents excès de ces derniers, la répression fut impitoyable pour éradiquer l’émirat puritain. Le commandant de l’armée égyptienne d’Arabie s’était judicieusement attaché les services de l’officier français de Vaissière pour diriger ces opérations[11], sachant le colonel des armées égyptiennes était également un autre Français, le Colonel de Sève, aussi appelé Soliman Pacha.

Les Turcs et les Égyptiens pensaient en avoir fini avec les saoudo-wahhabites, mais Fayçal Ben Turki (de la famille Saoud) reprit les armes contre les Égyptiens et parvint à recréer un deuxième émirat wahhabite en 1824 avec la prise de Riyad qui en devint sa capitale. Durant vingt ans, cet émirat se stabilisa sans grandes ambitions expansionniste, territoriale ou religieuse[12].

Deuxième émirat saoudien
Le deuxième émirat saoudien (Source : Aïssam Aït-Yahya, Textes et contexte du Wahhabisme, Nawa, 2015, p.129).

Notons que cette région désertique du Nejd, morcelée en différentes tribus, clans et factions rivales, ne suscitait aucun intérêt politique ou économique : chaque oasis étant dirigée par un émir ou un conseil de cheikhs différents. Ceci pourrait expliquer en partie le manque de réaction de la Sublime Porte, au contraire de l’Empire britannique qui pressentit le potentiel des wahhabites et eut de nombreux contacts avec les Saoud[13].
Dans ce contexte, le pacte de Nejd doit aussi se comprendre sous l’angle d’une alliance tribale entre les Banu Tamim, dont est issu Abdelwahhab, et les Banu Hanifa dont est issu Ibn Saoud. C’est en 1884, qu’une autre tribu rivale, les Al-Rachid soutenue par la Sublime Porte et dirigée par l’émir Mohammed Ibn Abdallah Al-Rachid, mettra fin au second émirat saoudien en s’emparant de Riyad.

Durant toute cette période, l’Empire ottoman perdait des territoires en Europe et s’affaiblissait à cause des velléités d’indépendance en Grèce et dans les Balkans.

L’Empire britannique et le troisième émirat des Saouds (1902-1932)

Face à ces hostilités, la famille Saoud se réfugia au Koweït. Ce pays, sous contrôle britannique, était une pièce essentielle des Anglais dans le blocage du projet germano-turc de prolongement du fameux chemin de fer Berlin-Bagdad, lancé par l’Allemagne en 1903 et passant par Istanbul. Le Koweït était le terminus possible et idéal de toute ligne ferroviaire entre le Golfe et la Méditerranée[14]. Avec une ambition féroce, l’arrière-arrière-arrière-petit-fils d’Ibn Saoud, Abdelaziz Ben Abderrahmane Al Saoud (lui aussi appelé Ibn Saoud) initia un troisième émirat en reconquérant Riyad en 1902.

Notre deuxième Ibn Saoud (1876-1953) avait noué des accords avec les agents anglais qui continuaient de mener le « grand jeu »[15] de l’Empire britannique des Indes. Il reconquit de nombreuses villes aux alentours de Riyad en 1904 et s’empara de toute une partie de la côte occidentale du Golfe en 1913[16]. En plus des soutiens financiers anglais et de la propre audace d’Ibn Saoud, la tâche fut également facilitée par le fait que beaucoup de fiefs éprouvaient une fidélité réelle aux Saouds ou voulaient s’émanciper de la tutelle des Al-Rachid, vassaux des ottomans et ennemis de longue date des wahhabites[17].

Ibn Saoud
Ibn Saoud

En sédentarisant progressivement les tribus bédouines sous sa tutelle vers 1911, Ibn Saoud promut une éducation puritaine rigoriste pour les contrôler sur des territoires stables. Les membres de ces colonies, à la fois combattant du jihad et agriculteurs-éleveurs, furent baptisés les Frères dans l’obéissance d’Allah (« Al Ikhwân man ta’a Lah »), abrégé sous le terme Ikhwân. Ils furent des guerriers impitoyables tenant d’un wahhabisme strict[18], nous y reviendrons. ​

Les ikhwan
Les Ikhwân

Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, opposant notamment les deux Empires britannique et ottoman, l’émirat saoudo-wahhabite, qui choisit d’abord la neutralité, rejoignit rapidement le camp anglais. Cette guerre mondiale était l’opportunité rêvée pour l’Angleterre de s’attaquer aux possessions ottomanes en Arabie, ainsi que de contrecarrer les ambitions de l’Allemagne dans la région. Le capitaine anglais William Shakespeare (1878-1915), conseiller et ami proche d’Ibn Saoud depuis 1910, lui suggéra d’attaquer ses rivaux alliés des ottomans, les Al-Rachid. En 1915 est signé le premier traité de coopération liant l’Angleterre aux Saoud, entre l’administrateur du Bureau des colonies au Moyen-Orient, Percy Cox, et Ibn Saoud. Il permit à ce dernier la reconnaissance par la Couronne britannique des territoires conquis et l’obtention 5000 livres sterling-or par mois. En retour, il prit l’engagement de ne pas contracter d’alliance sans l’aval des Britanniques.

Harry Saint John Bridger Philby, un agent secret de l’Empire britannique, fut dépêché dès 1917 en Arabie. Il succéda à William Shakespeare, mort au combat, dans son rôle d’agent de liaison avec les Saoud. La mission de Philby rentrait dans le cadre d’une stratégie plus large : créer une guerre tribale entre les Saoud, les Rachid et les Hussein[19]. Ce sympathisant réel de la cause wahhabite augmenta les subsides à Saoud jusqu’à 60 000 livres sterling par an dès 1920[20]. Au même moment, Londres mobilisait les Hussein, la tribu des Hachémites[21] de La Mecque, contre les Turcs de l’Empire ottoman.

St John Philby
St John Philby

​Le chérif de la Mecque de la dynastie hachémite, Hussein Ibn Ali, initialement affilié aux ottomans, changea donc d’allégeance en s’alliant aux Anglais, ce qui mit à mal les ambitions expansionnistes de son ennemi Ibn Saoud, qui ne pouvait plus éliminer ce nouvel auxiliaire de ses alliés britanniques. Cette dynastie hachémite fut appuyée par un célèbre agent anglais hostile aux wahhabites : Thomas Edward Lawrence dit Lawrence d’Arabie. Habillé en Bédouin, il parcourait le désert en soulevant des tribus, faisant sauter des voies de chemin de fer et détruisant les colonnes de ravitaillement contre les intérêts ottomans et français[22]. La Couronne britannique voulait chasser ces derniers de Beyrouth et Damas, car ils gênaient le transit de l’or noir. Le chérif Hussein s’autoproclama roi des Arabes et provoqua la Grande Révolte arabe de 1916-1918 contre l’Empire ottoman, après que Lawrence d’Arabie lui fit sa promesse de créer un grand État arabe qui s’étendrait d’Aden à Alep, soit toutes les terres arabes de l’Empire ottoman. Tandis qu’Ibn Saoud reconquérait progressivement l’Arabie de son côté, les Anglais soutinrent donc différentes tribus pour maintenir le monopole britannique contre les autres puissances européennes (France, Allemagne et Russie en tête[23]) et contre l’Empire ottoman.

Lawrence d'Arabie
Lawrence d’Arabie

À l’issue de la Première Guerre mondiale, les Britanniques mirent plusieurs coups de couteaux dans le dos des indépendances arabes promises à Hussein Ibn Ali et ses fils. D’abord, avec les accords secrets Sykes-Picot (1916) prévoyant un partage de l’Empire ottoman déliquescent entre les puissances françaises et britanniques (qui prendront la plus grosse part du gâteau avec l’Irak et le Koweït, riches en pétrole et en gaz). Ensuite, avec la promesse faite au mouvement sioniste pour l’établissement d’un foyer national juif en Palestine en 1917[24]. Malgré ces trahisons, les Hachémites voulaient forcer la main aux Britanniques en revivifiant le projet de grand État arabe par l’accord Fayçal-Weizmann du 3 janvier 1919[25]. Cette collaboration devait entamer une coopération judéo-arabe pour le développement d’un foyer national juif en Palestine et d’une nation arabe sur la plus grande partie du Moyen-Orient. L’accord tomba à l’eau et l’échec fut patent pour la partie arabe. La judéophobie des courants wahhabites se trouvera ainsi opposée plus tard à l’islamophobie des courants sionistes durs, marginalisant ainsi les mouvements raisonnables dans tous les camps.

Le 7 décembre 1922, les Anglais contraignirent Saoud à signer un premier traité territorial avec le Koweït, tandis que la région était partagée entre les fils du chérif Hussein : Ali Ben Hussein eut le Hedjaz, Abdallah Ier la Transjordanie et Fayçal Ier l’Irak pétrolier.

Hussein au Koweït
Les fils d’Hussein à l’avant-plan. De gauche à droite : Ali, roi du Hedjaz ; Abdallah, roi de Transjordanie ; Faycal, roi d’Irak

Une opération parrainée en sous-main par l’agent Lawrence d’Arabie. La fine politique britannique dans ce billard à trois bandes fut essentielle pour préserver deux avantages géopolitiques considérables : le canal de Suez et le naphte[26] de Mossoul soient respectivement le contrôle du commerce et la mainmise sur les hydrocarbures de cette région éminemment stratégique.

L’agent secret français Xavier de Hautecloque, dépêché sur place et en contact direct avec Philby dans les années 1930, avait déjà une vision subtile du double jeu britannique dans la région : « trichant somptueusement, jouant toujours sur les deux tableaux de toutes les parties, misant à la fois pour et contre : le grand Fox pour la Révolution française, le dur William Pitt contre ; Lawrence pour le Sionisme menacé, Philby pour les Wahabites menaçant ? […] Ceux qui ont permis d’allumer le feu qui va, peut-être, embraser l’Orient, veulent-ils déclencher le contre-feu classique ? Politique dangereuse. Ce n’est qu’avec des pluies de sang qu’on éteint de pareils incendies »[28]. D’autres diront plus modérément que les Anglais menèrent une politique d’équilibre entre les Hussein, les Saoud et les Rachid[29].Il s’avère que ce fut une femme incroyablement influente nommée Gertrude Margaret Lowthian Bell qui dressa et dirigea les plans que les deux espions Lawrence et Philby appliqueront. 

Gertrude Bell
Gertrude Bell

Femme de lettres, analyste politique, archéologue, alpiniste, espionne et fonctionnaire britannique, elle fut également conseillère de l’administrateur du Bureau des colonies au Moyen-Orient, Percy Cox, sur une région qu’elle connait mieux que tout occidental. Miss Gertrud sera décorée de l’ordre de l’Empire britannique pour avoir notamment permis la réquisition du pétrole de Mossoul[27].

Finalement, les Britanniques laissèrent le dirigeant le plus redoutable et ses ikhwans fanatiques quasi autonomes prendre le pas sur les « rois de Lawrence » en Arabie. En 1925, Ibn Saoud prit La Mecque au roi Ali, mettant fin à presque un millénaire de chérifat hachémite. Le 2 novembre de la même année, la reconquête du Hedjaz fut achevée par le traité de Hadda signé avec les Anglais qui délimita les frontières entre le domaine des Saoud et la toute nouvelle Transjordanie, pour annuler définitivement les visées d’expansion wahhabites vers les autres territoires protégés par les Anglais. Ceci posera un problème aux Ikhwân, trop extrémistes, qui niaient les frontières et remettaient en cause les allégeances de Saoud envers les Anglais. Ces contestations émises par ces guerriers redoutables furent finalement violemment réprimées par des offensives anglo-wahhabites conjointes.

Le califat ottoman abolit par le kémalisme[30] en 1924 et les Hachémites destitués de leur rôle de dirigeant des lieux saints l’année d’après, laissèrent un grand vide dans le leadershipreligieux au Proche-Orient. La puissante alliance issue du Pacte de Nejd prit pied dans cette place vacante. Les royaumes du Hedjaz et du Nejd seront fusionnés en 1927 et l’implantation définitive du troisième émirat des Saouds se concrétisa avec la fondation du Royaume d’Arabie Saoudite, le 22 septembre 1932. Le contrôle des lieux saints donna à Ibn Saoud un rôle politique et religieux de premier ordre et Riyad prit la succession de Constantinople, qui avait tenu les rênes de la communauté des croyants (« oumma ») durant quatre siècles.

De toutes les forces utilisées par l’Empire britannique pour affaiblir l’Empire ottoman et les puissances européennes, c’est l’association saoudo-wahhabite qui l’emporta. En soutenant toutes les parties et en provoquant dans le même temps division et affrontement chez tous leurs ennemis potentiels, le Royaume-Uni, ou plutôt la matrice impériale britannique à sa tête[31], a démontré son ingéniosité dans sa politique étrangère. Ceci fit dire au journaliste et agent secret du deuxième bureau français Xavier de Hauteclocque que les cinq grandes banques privées de la Cité de Londres, coactionnaires et maitresses de la Bank of England, ne seront satisfaites que lorsque le commerce mondial sera sous leur contrôle[32]

La filiation saoudo-wahhabite du Pacte de Nejd jusqu’à la création de l’Arabie Saoudite 

Histoire des Saoud


II) Islam et Wahhabisme, continuité ou rupture ?

Pour mieux appréhender la doctrine du wahhabisme historique[1] et la suite de l’étude, quelques rappels élémentaires s’imposent.

Un schisme dans l’islam

L’islam traditionnel se divise en deux branches principales : le sunnisme et le chiisme. Tout a commencé à la mort du prophète Mahomet en 632 lors d’une guerre qui éclata entre deux groupes pour sa succession. D’un côté, nous avons les compagnons du prophète et une de ses femmes, Aïcha, qui soutiendront les trois premiers califes (« khalîfa  »)[2], Abu Bakr, Omar et Othman, pour la succession et de l’autre côté, nous avons le gendre et la fille du prophète, Ali Ibn Abi Talib et Fatma ainsi que leurs deux enfants Al-Hassan et Al-Hussein. Les chiites ne reconnaissent pas les trois premiers califes, mais reconnaitront le quatrième, Ali Ibn Abi Talib, au nom des liens du sang, car il était également le cousin de Mahomet. Les soutiens d’Ali et des descendants du prophète seront connus plus tard sous le nom de « chiites » (littéralement partisan ou disciple, sous-entendu d’Ali) tandis que les soutiens des califes seront appelés « sunnites » (ceux qui suivent la Sunna[3]). Cette époque où vivaient Mahomet et ses quatre premiers successeurs, « les califes bien guidés », est néanmoins considérée par tous comme l’âge d’or de l’islam.

Le droit coranique ou la jurisprudence islamique (« fiqh ») repose sur deux sources fondamentales : le Coran et la Sunna. Cette dernière est constituée des récits des faits et gestes du prophète (« hadîth »), compilés dans des recueils. Les chiites ne reconnaissent pas la Sunna et considèrent que l’imam est la seule source d’autorité spirituelle et temporelle de l’islam. Les sunnites quant à eux considèrent ce dernier comme un simple dirigeant de prière. Cette jurisprudence islamique repose également sur des sources secondaires pour déterminer la solution d’un problème de droit non prévu par les textes du Coran et de la Sunna. Elles sont fondées sur la raison humaine des théologiens-juristes comprenant le raisonnement par consensus (« ijma »), le raisonnement par analogie (« qiyâs ») et l’effort d’interprétation (« ijtihâd »).

Concentrons-nous sur le courant sunnite composé de quatre écoles se reconnaissant mutuellement. Elles sont nées du nom de quatre grands jurisconsultes que l’on nomme les fondateurs : Abû Hanîfa (mort en 767) donna l’école hanafite, Mâlik Ibn Anas (mort en 796) donna l’école malikite, Al-Chafii (mort en 820) donna l’école chafiite et enfin Ibn Hanbal (mort en 855) donna l’école hanbalite. Chaque école développa ses propres règles d’interprétations ; les écoles malikite et hanafite étant considérées comme les plus libérales, tandis que l’école hanbalite serait la plus littéraliste dans l’interprétation des sources.

Le wahhabisme, schisme ou retour à l’orthodoxie ?

La question wahhabite mérite une focalisation particulière sur l’école hanbalite. Au IXe siècle, sous le califat abbasside d’Al-Mamûm, les hanbalites contestèrent son pouvoir et s’opposèrent à son « islam éclairé » (comprendre trop libéral). En effet, l’interprétation du Coran et la Sunna de l’école hanbalite est particulièrement codifiée : l’interprétateur doit être un savant (« ouléma »), la situation interprétée ne doit pas faire partie du Coran ni de la Sunna (sinon l’application de ces deux sources doit être littérale) et la solution préconisée doit faire l’unanimité dans la communauté des musulmans (qui comprend les spécialistes de l’islam et non les masses populaires). Cette école juridique à ceci de particulier qu’elle refuse toute prise en compte du contexte historique et social dans l’écriture du Coran et de la Sunna ; aucune adaptation n’est donc possible selon les époques et les régions[4].

Le wahhabisme n’a pas innové sur le plan juridique et a suivi les préceptes hanbalites. Après les dernières conquêtes des années 1920, Ibn Saoud imposa le Pacte de Nejd en remplaçant les oulémas, les juges et les imams des trois rites pour imposer le seul hanbalisme[5]. Le wahhabisme historique le plus puritain se posait en négation des courants juridiques, sauf le hanbalisme dont il se réclamait tout en le dépassant par sa radicalité. Lors de la prédication puritaine des trois émirats saoudiens, les théologiens de l’ordre établi d’alors étaient considérés par les wahhabites comme responsables de la décadence de l’islam, ce qui amena à une désacralisation des jurisprudences traditionnelles. L’expertise et l’autorité des oulémas dans l’effort d’interprétation (« ijtihâd ») des sources islamiques furent donc confisquées par le wahhabisme. Ceci laissa place au libre examen du Coran et de la Sunna et à une nouvelle autorité religieuse wahhabite censée être plus légitime. Un certain parallélisme avec la réforme protestante du XVe siècle, rejetant également l’autorité en matière de savoir et prônant la liberté de jugement, peut être établi[6]. La lecture du Coran et de la Sunna sans médiation exégétique[7]traditionnelle fait du wahhabisme une doctrine immuable dans son objectif d’islam purifié, car ramenée aux principes originaux des pieux prédécesseurs (« salaf  ») des trois premières générations de l’islam (VIIe et VIIIe siècle)[8].

Si le wahhabisme s’appuie sur le hanbalisme, c’est principalement à travers la pensée du jurisconsulte syrien Ibn Tamiyya (1263-1327)[9], aujourd’hui considéré comme le père du fondamentalisme sunnite. Ibn Tamiyya s’opposait à l’apport de la philosophie grecque dans les sciences islamiques et rejetait ainsi toutes sciences étrangères et innovations (« bidâa »)[10]. En plaidant pour le retour aux sources orthodoxes de l’islam, il rejetait violemment les religions infidèles (juive, chrétienne et païenne) et fut célèbre pour son intransigeance envers les autres courants de l’islam, majoritaires à son époque[11].

Ses écrits firent le pont entre le hanbalisme et le wahhabisme, ainsi que pour tous les courants radicaux de l’islam politique contemporain qui suivront, pour lesquels il représente la principale influence et source théologico-juridique. Si sa pensée fut l’une des principales références théologiques du courant wahhabite, il est à noter qu’il existait également des courants s’inspirant profondément d’Ibn Tamiyya tout en s’opposant vigoureusement à la doctrine wahhabite à l’époque. C’est le cas par exemple du père du néologisme « wahhabisme » (« wahhabiyya ») qui n’était autre que le propre frère de son fondateur, Suleyman Ibn Abdelwahhab, qui s’opposa à cette doctrine en se fondant sur les écrits d’Ibn Tamiyya dans son ouvrage Les foudres divines réfutant le wahhabisme (« Al-sawaiqal-ila-hiyya fi al-radd ala al-wahhabiyya ») écrit en 1753[12]. Il existait également des courants hanbalites non wahhabites, notamment dans la région du Qassim, qui posèrent beaucoup de problèmes de sédition à Ibn Saoud, deuxième du nom[13].

Il est nécessaire de garder à l’esprit que le dogme wahhabite bouleversait les structures sociopolitiques d’antan, ce qui expliquerait un certain consensus des concernés dans sa diabolisation[14]. L’accusation principale sur le mouvement puritain était son zèle dans ses proclamations d’apostasie (« takfîr  »), sur les populations qui refusaient d’abroger leurs croyances populaires, souvent suivies de l’allégeance au « message » ou du meurtre. Mohammed Ben Abdelwahhab, ambitionnant d’exporter sa prédication, envoyait des lettres à l’establishment religieux de l’époque (imams, savants et théologiens) en pointant leur responsabilité dans l’affaiblissement de l’islam et en les conviant à se conformer à sa doctrine. À demi-mot, il semblerait que beaucoup de personnalités religieuses de l’époque partageaient l’avis du cheikh Abdelwahhab concernant par exemple le sujet du culte des tombes ou des saints[15].

Pour nuancer quelque peu les propos, il semblerait que le cheikh Abdelwahhab n’était pas aussi virulent dans son opposition aux quatre écoles du sunnisme, au chiisme et au soufisme[16] (à l’instar d’Ibn Tamiyya), auxquels il reprochait des points précis (par exemple l’interprétation allégorique des discours et actions du Prophète Muhammad) qu’il détaillait dans des correspondances écrites[17]. Comme Ibn Tamiyya, ces deux personnages étaient et sont toujours diabolisés, à tort ou à raison, dans leur opposition aux différents courants de l’islam.

Il est tout de même intéressant de noter que ce même Abdelwahhab a été accusé d’être un manipulateur, un égaré, un hypocrite et autres noms d’oiseaux[18] par de grands savants de l’époque, de régions (Nadjd, Hedjaz, Yémen, Irak) et de rites différents, y compris le sien, le hanbalisme[19]. Ses propres maîtres, M. Ibn Suleyman Al-Kurdi et M. Ibn Hayet Al-Sanad, l’ont soupçonné d’athéisme tandis qu’on lui déniait le statut de savant (« mujtahid  ») capable d’interpréter le Coran, car ne maitrisant pas la douzaine de sciences religieuses nécessaires[20].

Une doctrine puritaine mobilisatrice et destructrice

À l’époque de cette prédication du wahhabisme historique, la violence de la société était présente dans tous les camps. Mais ce courant se distingua particulièrement par des destructions atypiques, en s’attaquant d’une manière plus virulente qu’Ibn Taymiyya au culte des saints et autres coutumes païennes préislamiques. L’alliance saoudo-wahhabite détruisit systématiquement tout lieu de pèlerinage (tombes, reliques et sanctuaires) qui amenait selon eux à une forme de polythéisme déguisé ou associationnisme (« shirk »).

Au cours de leurs péripéties, l’alliance issue du Pacte de Nejd détruira le dôme du tombeau du fondateur du chiisme, des copies rares du Coran, des lieux saints, des sanctuaires, des tombeaux de prophètes, la coupole de la source Zamzam, les dômes des tombes du grand-père et de la première épouse de Mahomet, la mosquée du prophète (« Al-Masjid Al-Nabawi ») et des monuments historiques de l’islam à Kerbala, à Médine et à la Mecque entre 1806 et 1925. Une destruction importante s’était déroulée en 1806, lorsque les wahhabites avaient occupé Médine et avaient saccagé le cimetière Al-Baqî.

Cimetière à Médine
Le cimetière Al-Baqî à Médine, où reposent des membres de la famille et des compagnons du prophète, avant sa destruction en 1925 par Ibn Saoud

Al Baqui et Médine
Le cimetière Al-Baqî à Médine de nos jours

Par analogie, il est possible d’avancer que l’Organisation Etat islamique, sévissant actuellement un peu partout dans le monde, est l’héritier direct du wahhabisme historique du XVIIIe siècle issu du Nejd. Des similitudes s’établissent notamment au niveau des modes opératoires, de l’expansion militaire, du radicalisme proche des Ikhwans wahhabites et enfin dans cet unique objectif d’établir l’islam puritain orthodoxe comme source de juridiction totale. Contre les ennemis des wahhabites, la doctrine semblait simpliste : l’excommunication de tout musulman coupable d’idolâtrie, établie dans le livre d’Abdelwahhab, L’unicité de Dieu (« Kitâb ut-Tawhîd »). Une conception peut-être à relativiser comme nous l’avons dit, compte tenu de la structure politico-religieuse de l’époque. La croyance en un Dieu unique (« Allah ») sans associé, sans égal et sans intercesseur (« tawhid ») est le socle du wahhabisme. L’unicité est primordiale pour éviter son contraire, l’associationnisme (« shirk »), et le piège christique de la Trinité divine (considérée comme une forme de polythéisme). Selon d’autres avis, l’excommunication (« takfîr ») n’était pas prononcée contre les péchés des musulmans, mais contre ceux qui continuaient à associer Dieu et qui lui attribuaient des égaux[21]. Ceci justifiait la guerre sainte (« jihad ») contre ces musulmans excommuniés et rendait licite par décret religieux (« fatwa ») les exactions diverses commises contre eux : une première dans l’histoire de l’islam[22]. Ce fut particulièrement les chiites qui furent ciblés, car accusés de diviniser Ali, le quatrième calife et gendre du prophète Mahomet.

La pérennisation de la doctrine wahhabite

Pour dépassionner quelque peu le mouvement wahhabite, notons qu’il a existé au même siècle (XVIIIe), dans des zones géographiques différentes, d’autres fortes personnalités sans lien structurel entre elles, prônant le retour à une croyance islamique orthodoxe[23]. Mais le succès de la prédication (« da’wa  ») nejdite a quelque peu étouffé ces autres mouvements par sa capacité à subsister même après la mort de ses initiateurs.

Cette prospérité peut s’expliquer par plusieurs facteurs déterminants. D’abord, c’est bien entendu le soutien britannique qui fut déterminant, suivi de la prise de contrôle définitive de la région du Hedjaz, où se trouvaient deux grandes villes saintes de l’islam, La Mecque et Médine. Le contrôle de ces lieux saints de l’islam donne à ses maîtres la suprématie sur l’islam mondial (tous courants confondus). Le pèlerinage à La Mecque (« hadji  ») faisant l’objet de vénération, les pèlerins du monde entier allaient désormais être sous l’influence de la doctrine wahhabite et propager ensuite « le message » une fois rentrés chez eux. Le pèlerinage était également une importante source de revenus, générant environ 300 millions de francs annuels dans les années 1930[24]. C’était également le marché des esclaves qui se trouvait à La Mecque, dans une Arabie où la justice wahhabite appliquait la loi du Talion[25]. L’esclavage fut officiellement aboli en 1962 par Fayçal II et disparaitra lentement, voire très lentement lorsqu’on constate que les immigrés actuels peuvent être battus, exploités, violés sans conséquence pour leurs bourreaux[26]. Enfin, l’exploitation des plus importantes réserves de pétrole du monde par les compagnies américaines a fourni au Royaume saoudien des ressources lui permettant de se pérenniser définitivement et de propager la doctrine sur la planète.

Tout comme le puritanisme protestant a finalement supplanté le catholicisme, le même phénomène s’est déroulé avec le wahhabisme et l’ancienne orthodoxie islamique. Certaines thèses laissent même penser que ce puritanisme radical par sa violence et son intolérance serait utilisé pour détruire l’islam proprement dit, de l’intérieur…[27]

III) Wahhabisme et réformisme salafiste : la synthèse des Frères Musulmans

Le réformisme islamique ou salafisme

Durant le XIXe siècle, un courant réformiste islamique (« islâh ») naquit parallèlement à l’essor du wahhabisme. Ce mouvement visait à une réforme globale du monde arabo-musulman permettant une renaissance Arabe moderne (« nahda ») à la fois politique, culturelle et religieuse face à un Occident à la fois pris pour modèle et pour cible. Ce courant réformiste fut assimilé au courant salafiste à partir du XXe siècle.

Le salafisme, le réformisme et le fondamentalisme appartiennent au même champ sémantique. Dans le mot « Salafiyya » (salafisme), le préfixe « salaf  » désigne les pieux devanciers (le prophète et ses disciples), la déclinaison « iyya » s’apparente à « islah » (réforme) pour améliorer le sort des musulmans et enfin ce mot se rapproche de « usuliyya » (fondamentalisme), car la réforme escomptée consiste à retourner aux fondements[1]. Le salafisme doit se comprendre comme un compromis entre un retour aux valeurs des pères fondateurs de l’islam et une volonté d’adaptation à l’idéologie moderne occidentale[2]. À l’instar du wahhabisme, les réformistes veulent rouvrir les portes de l’effort d’interprétation (« ijtihâd ») à chaque individualité (aux non professionnels) et sans intermédiaire (les oulémas)[3]. Ce courant réformiste fut porté par des acteurs précis qu’il s’agit d’identifier.

Les réformistes majeurs

Après Mohammed Ben Abdelwahhab, qui peut être considéré comme un précurseur du réformisme salafiste, nous trouvons Mirza Malkam Khan (1833-1908), un Iranien d’origine arménienne converti à l’islam chiite. Créateur de la première loge maçonnique[4] d’Iran après avoir découvert le rite à Paris, il souhaite intégrer l’islam dans le concept de modernité en plaidant pour une religion de l’humanité proche de la religion naturelle de Rousseau. Selon Thierry Zarcone, historien, chercheur au CNRS rattaché à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et spécialiste du soufisme et de la franc-maçonnerie, c’était une façon de « présenter les idées occidentales aux Iraniens en des termes religieux qui rendraient celles-ci plus acceptables »[5].

Mirza Malkam Khan
Mirza Malkam Khan

Sayyid Jamâl Al-Dîn Al-Afghâni (1838-1897) fut un réformiste majeur et un résistant panislamiste contre le colonialisme occidental. À l’instar de son homologue chiite Malkun Khan, l’iranien Jamâl Al-Dîn Al-Afghâni voulait réformer l’islam, mais du courant sunnite. Ce cosmopolite, que l’on disait agnostique voir athée, passa sa vie à offrir ses services aux Russes, aux Anglais et aux Turcs[6], tandis que ses idées furent diffusées par le biais de loges maçonniques implantées principalement en Égypte, selon Henry Laurens, chevalier de la Légion d’honneur, professeur au Collège de France et docteur agrégé d’histoire faisant autorité dans le domaine du monde arabe[7].

Sayyid Jamâl Al-Dîn Al-Afghâni
Sayyid Jamâl Al-Dîn Al-Afghâni

Jamâl Al-Dîn Al-Afghâni avait formé un disciple nommé Mohammed Abduh (1849-1905), qui fut un autre réformiste important. Il fut un théologien et mufti[8] d’Égypte qui justifiait l’affaiblissement de l’islam par l’obscurantisme et le déclin d’un rationalisme bien présent aux origines de la religion. En conséquence, il prôna le renouement de la Raison moderne et de la spiritualité musulmane. Mohammed Abduh voulait reconstruire une nouvelle orthodoxie sur les vestiges de l’ancienne à laquelle il était hostile. Il déclara à ce propos : « nous ne coupons la tête de la religion que par l’épée de la religion »[9]. Soutenu par les autorités anglaises, il tenta de modifier le contenu des programmes de l’université Al-Azhar en Égypte, ainsi que son organisation interne[10]. Sa compréhension de la rationalité économique « autonome » l’amena notamment à édicter une fatwa autorisant le prêt à intérêt (« ribâ »), majoritairement interdit (« haram ») en islam.

Mohammed Abduh
Mohammed Abduh

​Le dernier réformiste majeur, et non des moindres, fut Mohammed Rachid Rida (1865-1935), né à Tripoli et étudiant en Égypte auprès de son mentor Mohammed Abduh. Bouleversé par la disparition du califat ottoman en 1923, il se tourna vers le wahhabisme dans l’objectif de reconstituer l’institution disparue. Ses positions, plus radicales qu’Al-Afghâni et Abduh, l’amenèrent à projeter la création d’un parti politique visant à la restauration du califat et la mise sur pied de l’imamat. Ce fut cet homme qui fit le mieux la jonction entre wahhabisme et réformisme salafiste, probablement grâce ses contacts étroits avec Abdelaziz Al-Saoud qui finançait sa maison d’édition et sa revue Le Phare (« Al-Manâr »), creuset idéologique de l’islam politique. Rida publia dès 1923 toute la littérature wahhabite qui était pour la première fois offerte au grand public. Ceci érigea progressivement le wahhabisme, qui était encore considéré comme une hérésie, en orthodoxie islamique[11]et servit à la formation des cadres dirigeants de la future confrérie des Frères musulmans (cf.infra).

Mohammed Rachid Rida
Mohammed Rachid Rida

Le wahhabisme d’État et le salafisme

Initialement, le salafisme fut un vaste mouvement politico-religieux réformateur implanté en Égypte, en Syrie, en Irak et en Inde à partir du XVIIIe siècle. Le salafisme se subdivise en plusieurs courants, mais revendique toujours un retour à l’islam des origines fondé exclusivement sur le Coran et la Sunna. Si Ibn Tamiyya (cf. supra) avait justifié ses préceptes par la présence étrangère mongole et tatare en terre d’islam, la résurgence de la pensée salafiste a été favorisée et justifiée par le colonialisme britannique et français. Le terme fut réactualisé au XIXe siècle par Jamâl Al-Dîn Al-Afghâni, Mohammed Abduh et plus tard avec Rachid Rida ainsi que par un de ses proches, Yussuf Yasin. Ce dernier fut directeur de La mère des villages (« Umm Al-Qura  »), l’organe de presse officiel du futur Royaume d’Arabie Saoudite, déterminant dans la transition du wahhabisme vers le salafisme[12].

Avec la création de l’Arabie Saoudite en 1932, le terme wahhabisme (« wahhabiyya ») fut progressivement abandonné dans les discours des politiciens et religieux saoudiens, car connoté trop négativement, et fut remplacé (amalgamé) par le terme moins polémique de salafisme (« salafiyya »)[13]. Cette opération de grande envergure destinée à redorer le blason du wahhabisme séduisit plusieurs intellectuels et oulémas influents et prit pied patiemment[14]. Finalement, le réformisme islamique ou salafisme ne s’avèrerait être qu’un versant libéral de la doctrine wahhabite[15] ou encore une sorte de néo-wahhabisme intégré et adapté au monde moderne.

La confrérie secrète des Frères musulmans

Concentrons-nous désormais sur l’Égypte, le plus grand état arabe sunnite du Moyen-Orient. Ce pays est majeur d’un point de vue géopolitique, avec le canal de Suez, et d’un point de vue religieux, avec la présence de la plus grande et ancienne université théologique musulmane sunnite du monde, Al-Azhar, qui forme des oulémas du monde entier. C’est également le lieu de naissance du nationalisme arabe ou panarabisme, dont nous allons entrapercevoir l’histoire.

Ici entre en scène l’incontournable Hassan Al-Bannâ (1906-1949), le disciple du réformiste salafiste égyptien Mohammed Rachid Rida. Dans une continuité idéologique invraisemblable, il s’avère que le père d’Hassan Al-Bannâ était également un disciple de Mohammed Abduh, autre grand réformiste (cf. supra). Instituteur, professeur de théologie et imam égyptien, Hassan Al-Bannâ prolongea la synthèse entre le réformisme salafiste et le wahhabisme. Il reprit à son compte le célèbre nom des combattants Ikhwan d’Ibn Saoud pour fonder la confrérie secrète des Frères musulmans (« al-Ikhwān al-Muslimūn  ») en 1928 à Ismaïlia, en Égypte.

Hassan Al-Bannâ
Hassan Al-Bannâ

Aux yeux d’Al-Bannâ, l’abolition du califat par Mustafa Kémal en 1924, qui brisa la dernière chaîne historique et politique qui unifiait le monde arabo-musulman depuis le XVIe siècle, fut vécue comme un cataclysme. Il en fut de même concernant la prise de distance des dirigeants arabes vis-à-vis de l’islam, qu’il considérait comme la plus grande victoire de la colonisation sur le monde arabo-musulman. L’objectif déclaré d’Al-Bannâ était de prendre le pouvoir pour recréer le grand califat islamique abolissant les frontières coloniales et rétablissant la loi islamique (« charia ») et le style de vie de l’Arabie du VIIe siècle[16]. Toute velléité d’indépendance arabo-musulmane doit donc, selon lui, s’affirmer sur le retour du modèle de l’État islamique.

En réaction à la domination britannique, malgré l’indépendance de l’Égypte en 1922[17], les Frères musulmans (FM) construisirent leur mouvement avec une triple identité religieuse, politique et sociale. Il s’agissait de (ré)islamiser la société par le bas en dépassant toutes les écoles juridiques et théologiques et en prônant l’unité de la communauté des musulmans (« oumma ») contre l’impérialisme militaire, économique et culturel responsable de la pauvreté et du déclin de la moralité. Les FM eurent donc une implication offensive en faveur d’un islam global, imprégnant toutes les sphères de la société.

À cette fin, les FM usèrent d’un pragmatisme politique à toute épreuve dans leur collaboration avec des acteurs internes et externes au pays pour prendre le pouvoir. En effet, durant la Seconde Guerre mondiale, les disciples d’Al-Bannâ avaient établi des contacts avec le roi Farouk d’Égypte[18] ainsi qu’avec ses opposants, mais également avec les Allemands et les Britanniques. Al-Bannâ n’avait d’ailleurs pas caché son intérêt pour Mussolini et Hitler, dans leur promotion d’un esprit social et dans leur rejet de l’individualisme et du matérialisme. De nombreux FM étaient associés au IIIe Reich comme Youssef Nada, le financier du bureau international des FM, qui était en même temps agent de l’Abwehr, le service de renseignement militaire allemand[19]. La structure de la confrérie comprenait l’obéissance aveugle au chef, ainsi qu’un organe clandestin et paramilitaire : « l’appareil secret », financé dans les années 1930 par le parti nazi[20].

Après l’échec de l’Axe à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les FM s’inspirèrent des conceptions révolutionnaires, émancipatrices et anticolonialistes de l’idéologie communiste. Le marxisme-léninisme inspira l’ossature de l’organisation internationale du mouvement[21], de ses discours socialisants au grand potentiel mobilisateur et de son projet d’instaurer la paix universelle sur la Terre.

Symbole des Frères musulmans
Symbole des Frères musulmans

Les FM gagnèrent la sympathie des masses populaires grâce à leurs actions caritatives, financées par de généreux donateurs du Golfe. Après 1945, la confrérie réunissait plus de deux millions de partisans en Égypte. Le gouvernement du roi Farouk, subordonné des Britanniques, décida d’interdire l’organisation en 1948 pour entraver leur activisme trop subversif, comprenant des assassinats de personnalités politiques[22]. En réaction, la confrérie assassina le Premier ministre égyptien Mahmoud Fahmi El-Nokrashi, le 28 décembre de la même année. Et en représailles, Hassan Al-Bannâ fut tué par la police secrète du régime, le 12 février 1949[23]

En 1952, le coup d’État des « officiers libres », menés par le colonel Gamal Abdel Nasser (un ancien FM de l’appareil secret[24]) et le Général Mohammed Naguib, renversa la monarchie au profit d’un régime républicain dans lequel ces derniers devinrent respectivement Premier ministre et président en 1953. À un degré incertain, les FM s’étaient associés aux officiers libres dans ce coup d’État. Nasser, qui avait prêté serment à Al-Bannâ, ne tint pas la promesse qu’il leur avait faite d’islamiser la nouvelle constitution égyptienne et bloqua petit à petit les ambitions de cette confrérie ​décidément trop ambitieuse.

Gamal Abdel Nasser
Gamal Abdel Nasser

Un membre de l’appareil secret, bras armé des FM plus ou moins autonome, tenta de l’assassiner le 26 octobre 1954[25], ce qui entraîna une nouvelle vague de répression des FM par Nasser. Naguib fut écarté du pouvoir et Nasser arriva à la tête de l’Égypte le 14 novembre 1954, devenant le chef de file du nationalisme arabe[26]. Beaucoup de FM se réfugièrent alors en Arabie Saoudite, en Syrie[27], en Jordanie[28] et en Algérie, où les régimes étaient hostiles à Nasser. Ce fut particulièrement la famille Saoud qui mobilisa toutes ses ressources pour aider les FM contre le dirigeant panarabe qui concurrençait l’expansion de leur idéologie. En juillet 1954, des attentats à la bombe avaient été également organisés par le service de renseignement militaire israélien, Aman, dans le cadre de l’opération Susannah, visant à empêcher l’application de l’accord anglo-égyptien sur le retrait des troupes britanniques de la zone du canal de Suez[29]. Même avec ces incidents, les FM ne parvinrent pas à renverser le régime de Nasser, qui jouissait d’une popularité importante malgré ses nombreux ennemis. Beaucoup de FM furent emprisonnés, dont un certain Sayyid Qutb.

L’idéologue des Frères musulmans

L’histoire de la confrérie ne peut se comprendre sans l’apport de Sayyid Qutb, membre officiel des FM depuis 1953. Il s’agit du principal idéologue du courant radical des FM. D’abord marxiste et agrarien, Qutb islamisa sa pensée notamment après un voyage d’études aux États-Unis, où un orientaliste britannique, James Heyworth-Dunne, tenta notamment de le recruter dans la CIA[30]

Sayyid Qutb
Sayyid Qutb

De retour en Égypte,  il y prôna le jihad offensif, c’est-à-dire le recours à la violence pour revenir aux sources de l’islam orthodoxe et instaurer un Califat mondial. Pour se faire, il mit en avant le concept de « jâhilîya », selon lequel le monde non-musulman est dans un état d’ignorance et de perdition préislamique, dans son œuvre de référence Jalons sur la route de l’islam (1964), également traduit en Signe de piste (« Ma’alim fi tarîq »). Ce concept de « jâhilîya » (ignorance) a été inspiré de l’écrivain indien Abul Hasan Ali Hasani Nadwi, auquel Qutb a rédigé la préface de son livre Ce que le monde a perdu avec le déclin des musulmans(1951). Qutb étendit ensuite cette théorie aux pays musulmans où les dirigeants n’avaient pas adopté l’islam comme système politique, économique et social. Il fut également fortement inspiré par Ibn Tamiyya (cf. supra) et par Sayyid Abul Ala Maududi (1903-1979)[31], le fondateur d’un des plus influents partis politiques religieux du Pakistan (le Jamaat-i-Islami).

À l’instar d’un Mohammed Ben Abdelwahhab, Sayyid Qutb dénonça les institutions religieuses officielles de son milieu et de son temps (notamment l’Université Al-Azhar) et les dirigeants tels que Nasser[32] comme mécréants (« kuffâr ») qui ont renié l’islam en légitimant le socialisme arabe nationaliste et laïc[33]. Ceci fit rapidement de lui une menace pour le pouvoir en place et après plusieurs séjours en prison, il fut finalement exécuté en 1966. Ses écrits lui coutèrent la vie et le statut de martyr de la cause du jihad, ce qui le légitima d’autant plus.

Sayyid Qutb va notamment inspirer un islamisme groupusculaire radical nommé qutbismeou encore takfirisme (de la racine « takfîr » : excommunication). En affirmant que les exactions du régime égyptien infligées aux FM ne pouvaient être l’acte que d’apostats, ces derniers pouvaient donc être excommuniés, ce qui revenait à les condamner à mort. Son œuvre fut la doctrine principale des FM et la « bible » de tous les mouvements de l’islam radical contemporain : Qutb y donnait une définition stricte de l’État islamique, justifiait l’assassinat de tout souverain musulman ainsi que le renversement de tout régime jugé contraire à la loi canonique islamique (« charia  »). Il fut désavoué par la direction des FM de Hassan Al-Hudaybi, plus modéré, qui préférait la voie de l’islamisation « par le haut », par le biais de l’accès démocratique au pouvoir politique.

L’arrivée du « président-croyant » au pouvoir

Après le revers militaire de la guerre des Six Jours en 1967, Nasser fut politiquement affaibli. De plus, les échecs de ses réformes socio-économiques permirent une montée en puissance des FM : le panarabisme céda du terrain à leur panislamisme comme substitut à l’idéologie de résistance au colonialisme et à l’amélioration des conditions de vie.

La confrérie fut interdite jusqu’à l’arrivée au pouvoir du « président-croyant », Anouar El-Sadate, le 28 septembre 1970. Ce successeur de Nasser (décédé d’une crise cardiaque) fut aussi un ancien membre des FM. Il proclama une amnistie générale et fit libérer de nombreux militants des FM ainsi que d’autres opposants politiques, afin de peser politiquement face aux communistes et aux nassériens[34]. Le système socialiste à bout de souffle de Nasser fut remplacé par un système ouvert aux FM et aux libéraux, appelé la « Révolution de rectification », qui amena une libéralisation de l’économie égyptienne.

Sadate pensait pouvoir contrôler et utiliser les FM à ses fins. Ce fut une grave erreur. Derrière le discours officiel des FM, de renoncement à la violence et de compatibilité avec le pluralisme politique, se terrait une bien violente réalité. En effet, dès le début des années 1970, les groupes radicaux armés issus de la confrérie se multiplièrent et lancèrent des opérations paramilitaires contre l’État égyptien[35]. Nombreux de ces groupes devinrent un moyen de pression indirect des FM sur les institutions politiques égyptiennes. Le contrôle des médias devint également un outil privilégié des FM pour transmettre l’idéologie wahhabo-salafiste aux masses. Sadate les laissa faire, car il nourrissait l’ambition secrète de rétablir le califat à son profit[36] avec l’aide des FM, qui bloquèrent finalement ses ambitions. Comme Hassan Al-Bannâ, Sadate nourrissait une admiration profonde et assumée pour Adolf Hitler et le IIIe Reich allemand. Interrogé sur ce qu’il aurait dit à Hitler s’il lui avait écrit une lettre, dans un entretien accordé à la revue égyptienne al-Mossawar le 18 septembre 1953, il déclara ainsi : « Mon cher Hitler, je te félicite du fond du cœur. Même si tu sembles avoir été vaincu, en réalité tu es victorieux. Tu as réussi à créer des dissensions entre Churchill, le vieil homme, et ses alliés, les fils de Satan. L’Allemagne va vaincre, car son existence est nécessaire pour préserver l’équilibre du monde. L’Allemagne va renaître malgré les puissances occidentales et orientales. Il n’y aura pas de paix jusqu’à ce que l’Allemagne devienne une nouvelle fois comme elle était »[37]

Sadate à Jérusalem
Le président Sadate a mis sa plus belle cravate pour sa visite à Jérusalem le 19 novembre 1977. Ici en compagnie du premier ministre israélien Menahem Begin (à droite) 

Officiellement, cet assassinat était dû au revirement de Sadate avec accords de Camp David et à la paix avec Israël signée en 1979. Mais selon l’égyptien Chérif Amir, docteur en géopolitique de l’université Paris VIII et spécialiste de l’impact des religions sur les conflits armés au Moyen-Orient, « Cette image est tout autant éloignée de la vérité. Aucune des victimes de ces évènements n’étaient en réalité le martyr de sa cause, c’est-à-dire la paix avec – ou l’opposition à – l’État hébreu. Il s’agissait bien en réalité de la poursuite de la rivalité entre les Frères musulmans et les gouvernements successifs de l’Égypte depuis 1928. En d’autres termes, vingt ans avant la naissance de l’État d’Israël, la rivalité entre Frères musulmans et les dirigeants du pays existait déjà  » [38] . Leur soif d’atteindre le pouvoir peut justifier cette thèse[39].

​Le laxisme de Sadate vis-à-vis de la confrérie ferait de lui un des grands responsables de l’émergence de groupes islamistes puissants ; ses politiques intérieure et extérieure étant encouragées par les États-Unis et notamment par l’ancien secrétaire d’État américain, Henry Kissinger[40]. Le « président-croyant » fut assassiné le mardi 6 octobre 1981 par des membres du Mouvement du Jihad Islamique (« Gama’at al-jihad al-Islami »), le principal groupe wahhabite d’Égypte, proche des FM, et massivement financé par l’Arabie Saoudite. Ce fut le célèbre cheikh aveugle Omar Abdel Rahman, mufti du groupe, qui émit une fatwa autorisant le meurtre de Sadate et de son entourage, en raison de leur politique infidèle à l’islam. Les FM se mobilisèrent ensuite pour renverser le régime et prendre le pouvoir, une fois de plus en vain : le vice-président Hosni Moubarak assura une transition rapide et anéantira la subversion de la confrérie.

De nombreux FM et personnes issus de la confrérie furent donc jugés et condamnés dont notamment le docteur Ayman El-Zawahri, le futur numéro un d’Al-Qaïda (en 2011 après la mort d’Oussama Ben Laden). Il fut relâché ensuite pour participer au jihad afghan contre l’Union soviétique, suivant la stratégie étasunienne du géopolitologue et conseiller du président Carter, Zbigniew Bzrezinski. Cette stratégie consistait à armer la résistance afghane pour pousser à une invasion soviétique sur ce territoire, ce qui arriva six mois plus tard, en juillet 1979[41]. Sadate avait déjà participé à l’envoi des FM trop subversifs vers le jihad américain en Afghanistan, conformément à la politique globale de Londres et Washington : soutenir et promouvoir le wahhabo-salafisme face aux mouvements socialistes et communistes dans le monde.

Les Frères musulmans, vecteurs des intérêts anglo-saxons

À l’instar de tous ses successeurs, le roi Farouk d’Égypte voyait dans les FM un instrument utile pour endiguer l’influence de ses ennemis politiques dès son arrivée au pouvoir en 1936. Le premier contact direct documenté entre des officiels Britanniques et les FM date de 1941, à une époque où les Britanniques considéraient officiellement les FM comme une menace en Égypte[42]. Dès 1942, Londres finança directement les FM contre le parti nationaliste égyptien Al-Wafd (parti le plus conséquent à l’époque) et les communistes. Dans le même temps, une liste des membres les plus dangereux était transmise au gouvernement égyptien, toujours dans cette stratégie de soutenir toutes les parties présentes au sein d’un rapport de force[43].

Les Britanniques ont donc noué très tôt des contacts réguliers avec Hassan Al-Bannâ, avec lequel ils se réunissaient à l’ambassade britannique du Caire. « Le succès des Frères musulmans sur la scène politique égyptienne durant les années 1930 et 1940 n’aurait pu survenir sans l’approbation des Britanniques et leur soutien implicite »[44]. Ces relations, qui ont semblé s’affaiblir durant la Seconde Guerre mondiale, ont repris de plus belle avec l’arrivée au pouvoir de Nasser en 1952, à cause de sa politique de non-alignement sur les intérêts anglo-saxons. Selon Le Nouvel Observateur, à cette époque « les Frères musulmans bénéficient d’une aide financière et militaire de la CIA américaine, prête à tout pour affaiblir un pouvoir soutenu par l’URSS »[45] .

En juillet 1953, le président américain Dwight Eisenhower reçut à la Maison-Blanche une délégation des FM, où fut présent l’éminent Saïd Ramadan (1926-1995).

Eisenhower, frères musulmans et Saïd Ramadan
Le président Dwight D. Eisenhower s’entretient dans le bureau ovale avec la délégation des FM conduite par Saïd Ramadan (le second a droite) le 23 septembre 1953

Ce dernier fut le fondateur de la branche palestinienne armée de la confrérie (1945)[46], du Centre islamique de Munich (1958)[47], du Centre islamique de Genève (1961), du Conseil des sociétés et des communautés islamiques d’Allemagne (1962), d’un centre islamique à Londres (1964)[48] et fut également un des pères de la Ligue Islamique Mondiale (1962), une célèbre ONG sur laquelle nous reviendrons. En juillet 1953, le président américain Dwight Eisenhower reçut à la Maison-Blanche une délégation des FM, où fut présent l’éminent Saïd Ramadan (1926-1995).

Saïd Ramadan, membre des FM depuis 1940, fut notamment le gendre et l’héritier spirituel d’Hassan Al-Bannâ. Homme fort du mouvement, il fut le pionnier des relations extérieures entre les FM et les gouvernements occidentaux, et le précurseur de la diffusion de l’islam en Europe, avec le soutien des monarchies du Golfe. Par exemple, le Qatar[49] lui mettait à disposition une villa à Genève[50], la Jordanie en avait fait son représentant à l’ONU et l’inévitable Arabie Saoudite lui donnait de généreuses donations (12 000 francs par mois [environ 3000€] déclarés en Suisse en 1970). Il eut des relations apparemment ambiguës avec ce dernier pays et s’en éloigna progressivement, car exaspéré par leur envie de tout contrôler[51].

En septembre 1965, Saïd Ramadan avait été accusé d’avoir fomenté un coup d’État en Égypte avec d’autres FM. Une note rédigée par un diplomate à la même période énonçait clairement qu’il était plus qu’un simple propagandiste apprécié pour son anticommunisme : « Saïd Ramadan est, entre autres, un agent d’informations des Anglais et des Américains »[52]. C’était également un collaborateur de la police fédérale suisse[53]. Il semble en effet, le personnage aurait eu des liens privilégiés avec la CIA et le MI-6, évoqués dans de nombreux documents[54]. La création du réseau européen des FM remonterait à la fin des années 1950 lorsque « Robert Dreher, l’agent de la CIA qui dirigeait l’Amcomlib de Munich [un organe de propagande de la CIA à l’époque où les États-Unis dépensèrent un demi-milliard de dollars pour infléchir l’opinion publique mondiale contre l’URSS[55]], décida de faire appel à une pointure reconnue de la Confrérie »[56] pour construire et gérer la première mosquée des Frères en Europe, à Munich. Cette stratégie avait été initiée par les nazis, convaincus que l’islam les aiderait à vaincre le communisme[57]. En cas d’échec de Ramadan pour contrôler la communauté musulmane de Munich et pour le mettre en concurrence, les services américains avaient également envoyé sur place leur collaborateur Ahmad Kamal[58], à la tête de l’organisation caritative Jami’at al islam[59].

Utiliser les mouvements séparatistes, musulmans ou non, en Ukraine et dans le Caucase pour créer un cordon d’États tampons aux frontières de l’URSS fut également une stratégie affirmée dès 1927 par Alfred Rosenberg, un vieil ami d’Hitler[60]. Elle fut reprise ensuite par le MI-6 dès les années 1940[61] et durant la guerre froide notamment via l’intermédiaire nazi reconverti dans la CIA et le BND (service de renseignement allemand créé en 1956), Gerhard Von Mende (1904-1963). Alors que la plupart des analystes cherchèrent en Afghanistan les causes des attentats du 11 septembre 2001, le journaliste Ian Johnson, lauréat du prix Pulitzer, considère que tout a commencé quand les Frères musulmans prirent le contrôle de la mosquée de Munich, avec l’aide américaine et ouest-allemande, dans le cadre de leur expansion en Occident durant la Guerre froide[62]

Toujours dans une double filiation idéologique et de parenté, les fils de Saïd Ramadan (et petits-fils d’Hassan Al-Bannâ) Tarik et Hani Ramadan furent nommés à des postes influents en Europe. Alors qu’Hani Ramadan hérita du poste de directeur du Centre islamique de Genève, son frère Tarik devint conseiller du gouvernement britannique dans sa lutte contre le terrorisme[63], professeur à Oxford et directeur du Centre de Recherche sur la Législation Islamique et l’Éthique au Qatar[64]. Certains iront jusqu’à dire que le siège non officiel du bureau international des FM est basé à Londres, « où la liberté d’expression ne connaissait pas d’entraves, leur accordait une latitude plus grande que partout ailleurs en Europe »[65]. À tel point que la capitale britannique a été surnommée « Londonistan », par les services secrets français dès les années 1990, à cause du nombre important de wahhabites y résidant[66].

À partir de Saïd Ramadan s’est donc construit un réseau qui se matérialisa à travers l’Union des Organisations Islamiques en Europe (ou Fédération des Organisations Islamiques en Europe) dans les années 1990, chapeautant les représentations « fréristes » dans plusieurs pays d’Europe. Cette entité fut à l’origine notamment de la création de l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), intégrée en 2003 par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, au sein du Conseil Français du Culte Musulman. Ce conseil se veut être la principale organisation de représentation de l’islam de France. L’UOIF, quant à elle, est l’organisme le plus influent des FM en Europe et constitue le noyau idéologique de sa doctrine depuis 1983 sur le continent[67]. Elle dispose d’un réseau important dont des associations (les Jeunes Musulmans de France, la Ligue Française de la Femme Musulmane, etc.), des écoles privées, une soixantaine de mosquées et un rassemblement annuel au Bourget, la Rencontre Annuelle des Musulmans de France[68]. Ses responsables actuels affirment qu’un quart du budget annuel de l’UOIF provient de donateurs d’Arabie Saoudite, des Émirats Arabes Unis et du Koweït[69].

Une des grandes victoires de la confrérie fut permise dans un pays colonialement lié au Royaume-Uni, où le premier coup d’État réussi des FM arriva. Le putsch de Khartoum[70] de 1989 amena le Soudan à être gouverné par le Frère Omar Al-Bashir[71], toujours en place depuis. Tandis que les FM participent actuellement à la vie politique de nombreux pays du Moyen-Orient (Jordanie, Koweït, Tunisie …). Les FM recouvrent de nos jours un réseau mondial de plus de quatre-vingts pays, selon le journaliste Michaël Prazan, qui n’hésite pas à les qualifier d’Internationale islamiste dont le Bureau de la guidance égyptien serait le centre des décisions, malgré des dissensions internes, des scissions et des organes plus ou moins autonomes.

Conclusion sur les Frères musulmans

De nos jours, Hassan Al-Bannâ est encore considéré comme le représentant de la branche modérée des FM, tandis que Sayyid Qutb serait le référent de la branche radicale. Au vu des éléments précédemment établis, cette dichotomie nous semble erronée, car l’idéologie des deux personnages se rejoint finalement sur le fond (bien qu’ils ne connaissaient pas personnellement[72]). Il faut aussi noter que les traductions officielles des écrits du fondateur des FM auraient tronqué des passages trop radicaux et polémiques, selon le professeur de lettres arabes, islamologue et politologue franco-syrien, Bassam Tahhan [73].

Modéré ou non, il n’apparait pas excessif de souligner que la charia et l’état islamique mondial furent l’unique programme politique des FM à cette époque, bien que des projets socio-économiques très concrets et une intégration dans le jeu démocratique fussent également réels. Difficile de trancher sur le fait que ces derniers éléments aient été utilisés dans l’objectif du Grand Califat ou non. D’un point de vue purement géostratégique, il est établi que ce panislamisme (des pays du Golfe et des FM), ouvert aux alliances avec les occidentaux, semblait particulièrement en phase avec les intérêts anglo-saxons pour contenir le panarabisme arabe et le communisme.

IV) Les théocraties islamiques et l’Occident

Le wahhabisme d’État

Il aura fallu quasiment deux siècles de combats acharnés pour que la vieille alliance séculaire issue du pacte de Nejd (1744) se concrétise en un wahhabisme d’État en 1932, avec la création de l’Arabie Saoudite. À partir de ce moment-là, les rapports de forces et les préoccupations politiques se renouvelèrent pour permettre stabilité et reproduction de l’appareil d’État. La restauration du califat ottoman récemment aboli ne comptait pas parmi les préoccupations de la dynastie Saoud, ce qui n’était pas le cas de leurs jumeaux concurrents Frères musulmans.

Alors que le wahhabisme historique combattait les autorités islamiques jugées illégitimes, le wahhabisme d’État saoudien se caractérisa par une conception quasiment inaliénable de l’obéissance à son autorité, légitime ad vitam aeternam. C’est d’ailleurs une des conceptions phares des partisans du salafisme, qui exigent « l’obéissance totale des musulmans à n’importe quel type d’autorité se contentant des plus minimes et ridicules signes d’appartenance à l’Islam »[1].

Seul pays au monde à porter le nom de son fondateur, cette entreprise familiale siègera à l’Organisation des Nations Unies et deviendra un pourvoyeur d’hydrocarbures incontournable. Passée d’un océan de sable sans intérêt à l’élite économique mondiale (G20) en moins d’un siècle, la forme étatisée du Pacte de Nejd devint également un des principaux alliés de la future première puissance mondiale : les États-Unis.

L’alliance déterminante entre l’Arabie Saoudite et les États-Unis

En plus des revenus du pèlerinage à La Mecque, l’agent secret britannique St John Philby (cf. supra), qui retourna ses allégeances au profit des États-Unis, permit en mai 1933 un accord, entre la Standard Oil of California de la puissante famille Rockefeller et le ministre saoudien des Finances, pour l’exploitation de la manne pétrolière en Arabie[2]. La stabilité politique de l’Arabie Saoudite devint donc une obligation stratégique pour les États-Unis, ce qui explique le fait que le royaume bénéficiait directement de la loi prêt-bail[3] à partir de février 1943.

Le 14 février 1945, le président Roosevelt rencontra le roi Abdelaziz Ben Abderrahmane Al Saoud (dit Ibn Saoud) sur le navire de guerre américain stationné en Égypte : le Quincy. Ce que l’on appelle communément « le pacte du Quincy », largement mythifié[4], résume à une seule entrevue plusieurs décennies de relations américano-saoudiennes soutenues et complexes. Selon la version officielle, ce pacte assurerait le monopole américain sur le pétrole saoudien en contrepartie d’une sécurité militaire assurée par la superpuissance américaine. 

Roosevelt et Saoud sur le Quincy
Le président Roosevelt (a droite) en compagnie d’Ibn Saoud (au centre) sur le Quincy

En réalité, comme nous l’avons énoncé précédemment, les questions pétrolières avaient quasiment déjà été réglées dès 1933 et les échanges sur le Quincy n’auraient porté que sur la Syrie, le Liban et surtout la Palestine. Roosevelt a assuré au roi qu’il ne serait pas hostile aux Arabes, notamment en ne soutenant pas les juifs sionistes contre eux en Palestine sans la pleine consultation des deux parties.

Outre le fait que les deux dirigeants s’étaient entendus à merveille malgré les différences évidentes entre un aristocrate américain et un Bédouin tout droit sorti du Nejd[5], Ibn Saoud attisait habilement la concurrence anglo-américaine sur les concessions pétrolières et sur leur présence militaire permanente pour en tirer le plus d’avantage possible. Mais après la mort de Roosevelt deux mois plus tard, Harry S. Truman renonça à l’engagement pris par son prédécesseur sur la Palestine, au grand dam du vieux roi Saoud. Quant aux Britanniques, ils laisseront progressivement plus de place à la puissance américaine, qui finit par dominer militairement et économiquement la péninsule arabique.

Cette collaboration pragmatique et inédite avec les États-Unis, grand protecteur d’Israël, n’est pas sans contradiction pour l’État saoudien censé être le plus intransigeant opposant à l’état hébreu. Pourtant depuis ces années jusqu’à aujourd’hui, nous constatons que les administrations américaines financent et arment abondamment les deux factions saoudiennes et israéliennes. Devenu l’allié indispensable, le royaume wahhabite obtint également le respect du monde arabo-musulman sans s’opposer ni aux États-Unis ni à Israël, notamment sur la question palestinienne. Le royaume saoudien détourna progressivement son combat contre Israël vers la guerre d’Afghanistan contre les Soviétiques (1979-1989) et en soutenant l’Irak contre l’Iran (1979-1988). Le péril rouge, le nationaliste arabe et l’islamisme chiite (cf. infra) étant les ennemis désignés de l’OTAN.

Hussein Ben Talal, roi de Jordanie de 1952 à 1999, fut également une des chevilles ouvrières de la présence anglo-saxonne au Moyen-Orient. Payé par la CIA à hauteur d’un million de dollars par an[6] de 1957 à 1977, il assura la double mission de sauvegarde des pétromonarchies du Golfe et de l’intégration israélienne au Moyen-Orient. Cet état croupion neutralisa le problème palestinien en raison de sa dépendance à l’État israélien (zone franche entre les deux pays dont les produits sont exportés aux États-Unis) et par son double parrainage saoudo-égyptien[7].

L’expansion internationale du wahhabisme

Lorsque l’Arabie Saoudite donna l’asile à des éléments des Frères musulmans d’Égypte et de Syrie à partir des années 1960[8], certains obtinrent des postes dans des universités[9] et dans des organisations caritatives du pays. Alors que Nasser avait fait exécuter Sayyid Qutb en 1966, son frère Muhammad Qutb s’enfuit en Arabie saoudite, où il y enseigna. Il fut rejoint dans les années 1970 par l’un des cadres des FM de Jordanie, Abdullah Azzam, également enseignant et futur fondateur d’Al-Qaïda. Ces personnalités deviendront les professeurs d’Oussama Ben Laden et d’Ayman El-Zawahiri, les deux futurs chefs d’Al-Qaïda[10].

Grâce à son statut de producteur pivot de l’OPEP[11], les recettes saoudiennes s’élevèrent à près de 135 milliards de dollars au début des années 1980. Riyad offrait ainsi quasi gratuitement des billets d’avion à des individus tels qu’Oussama Ben Laden pour aller combattre les Soviétiques en Afghanistan. La création de la Ligue Islamique Mondiale ou LIM (1962) et de l’Organisation de la Conférence islamique (1969) veillèrent à lutter contre les ennemis de l’atlantisme[12]. La LIM est une ONG chargée de propager le wahhabisme par le biais d’une assistance matérielle et culturelle. Elle est « financée dès l’origine par l’Arabian-American Oil Company – la compagnie pétrolière initialement américano-saoudienne – ou des institutions financières islamiques comme la Fayçal Finances ou la banque Al-Baraka »[13]. La LIM, antichambre de la diplomatie saoudienne, a ouvert des bureaux dans cent vingt états partout dans le monde ; la Belgique et la Suisse étant les principaux centres d’accueil de la LIM[14].

Abdullah Azzam deviendra n°1 de la Ligue Islamique Mondiale à Peshawar, au Pakistan, quand le pays servait de base arrière contre l’occupant soviétique en Afghanistan. Rejoint par son élève Ben Laden, ils créeront avec des fonds saoudiens le Bureau de services (« Maktab Khadmat Al-Mujahiddin ») pour engager les volontaires contre l’armée rouge athée[15]. Des antennes de cette structure de recrutement furent mises en place dans tout le Moyen-Orient et également aux États-Unis, en Allemagne, en France et en Norvège[16]. Dans les années 1980, le directeur de la CIA William Casey, en lien avec le prince Turki Ben Fayçal des services de renseignement saoudien (Al Mukhabarat Al A’amah) et le directeur d’un des services de renseignement pakistanais (l’Inter-Services Intelligence ou ISI), Akhtar Adbur Rahman, s’associèrent pour créer une légion étrangère d’islamistes contre l’URSS. Le très élitiste Safari Club[17], créé par le n°1 des services de renseignement français, Alexandre de Marenches, aurait initié cette idée et mit en relation différents chefs de services de renseignement et des hommes d’État tels qu’Anouar El-Sadate[18], le Shah d’Iran ou encore le roi Hassan II du Maroc[19]. Selon l’enseignant-chercheur ougandais Mahmod Mamdani et le journaliste américain John Cooley, le Safari Club serait le résultat d’une réflexion d’Henry Kissinger suite à la guerre du Vietnam et du Watergate : la CIA doit sous-traiter les opérations clandestines sensibles à d’autres structures afin d’éviter les retombées en cas d’échec[20].

La formation d’imams, le financement des mosquées, ou encore l’édition de milliers d’exemplaires du Coran d’obédience wahhabite furent imprimés et distribués à tour de bras par la CIA, en soutien à leurs homologues pakistanais de l’ISI et à l’International Islamic Relief Organization[21], dans les différentes langues d’Asie Centrale pour créer un terreau de terroristes hostiles à l’URSS[22]. Quatre milliards de dollars auraient été dépensés pour soutenir les combattants de la foi (« moudjahidin  ») en Afghanistan dans les années 1980[23]. Après la défaite des Soviétiques, le Bureau de services (« Maktab Khadmat Al-Mujahiddin »), en lien avec le Mouvement du Jihad Islamique égyptien (cf. supra), se métamorphosa en une nouvelle entité nommée Al-Qaïda.

La LIM soutint plus tard les musulmans bosniaques contre les serbo-croates en ex-Yougoslavie entre 1993 et 1995, ainsi que les moudjahidines tchétchènes contre Moscou lors de la première guerre de Tchétchénie en 1994. Le wahhabisme étendit également son soft power[24] par le biais d’institutions telles que le Congrès islamique mondial (1949-1952), le Congrès islamique de Jérusalem (1953), le Haut Conseil des Affaires musulmanes (1960), la Ligue du Monde musulman (1962), l’Assemblée mondiale de la jeunesse musulmane (1972) et par des chaires universitaires à Harvard, en Californie, à Londres et à Moscou. D’autres organisations caritatives comme l’Islamic Relief Worldwide (qui aurait entretenu des liens avec Al-Qaïda selon la CIA[25]), la World Assembly of Muslim Youth ou encore les fondations Al-Haramain furent soupçonnées par divers services de renseignement de financer le militantisme et le terrorisme wahhabite dans le monde[26].

Il semble incorrect de présenter toute cette nébuleuse d’organisations aux ramifications internationales complexes et aux financements troubles comme purement non gouvernementale ou privée. La ligne officielle de l’Arabie Saoudite se contente d’énoncer qu’ils n’ont aucun contrôle sur les « financements privés » des fidèles. Un argument difficilement recevable, car, premièrement, des subventions étatiques saoudiennes avaient régulièrement entretenu ces structures et, deuxièmement, les conseils de direction étaient régulièrement chapeautés par un officiel Saoudien[27].

Mais ce soutien aux mouvements islamistes extérieurs ne fut pas sans conséquence pour le Royaume. Il eut un contrecoup dès le 20 novembre 1979, lors de la prise de milliers d’otages à la grande mosquée de La Mecque par quelques centaines de rebelles. Menés par le militaire saoudien Juhayman Ibn Muhammad Ibn Sayf Al-Otaibi, ils reprochèrent à la famille Saoud leur corruption et leur accointance avec les Américains, et exigèrent leur retrait du pouvoir. Cette démarche, en parfaite filiation avec celle des Ikhwan d’antan[28], ne relevait pas de la coïncidence vu que Juhayman était un descendant direct de ces Ikwhan[29]. C’est la France qui résolut la crise en dépêchant le GIGN[30] pour conseiller l’armée saoudienne et intervenir.

L’alter ego négatif : l’Iran

Finissons ce tour d’horizon en Perse, où la monarchie décadente des Qadjar fut renversée en 1921 par Reza Shah, un militaire nationaliste qui voulait moderniser son pays. En 1941, son admiration pour l’Allemagne l’incita à refuser que le chemin de fer transiranien serve à l’acheminement de matériel de guerre américain vers l’Union soviétique entre la Caspienne et le golfe Persique [31]. Mais il fut contraint d’abdiquer en septembre 1941, après l’invasion anglo-soviétique, et son jeune fils Mohammed Reza Shah Pahlavi lui succéda. Après la Seconde Guerre mondiale, ce dernier se rapprocha progressivement des États-Unis et entretint des liens étroits avec les présidents Dwight Eisenhower et Richard Nixon. Une première épine dans le pied arriva le 29 avril 1951, avec le premier chef de gouvernement démocratiquement élu d’Iran, Mohammed Mossadegh.

Mohammed Rez Shah Pahlavi
Mohammed Rez Shah Pahlavi

L’essor de la production pétrolière au Moyen-Orient entraîna une crise internationale qui opposa le Premier ministre Mohammed Mossadegh (qui nationalisa la compagnie pétrolière Anglo-Iranian Oil Company) à la Grande-Bretagne (principal exploitant du pétrole iranien). En collaboration, les États-Unis et la Grande-Bretagne mobilisèrent leurs services secrets, CIA et MI-6, pour recruter  des mollahs[32] et renverserMohamed Mossadegh lors de la célèbre opération Ajax de 1953[33], fruit de la convergence géostratégique anglo-américaine[34].

CIA
MI6

​Après ce coup d’État, Mohammad Reza Pahlavi fut restauré à la tête de l’Iran. Tout en demeurant un allié de premier plan des Américains et des chancelleries occidentales, le Shah d’Iran se rapprocha progressivement de l’Union soviétique et de la Chine, dans une volonté de non-alignement. Il entama une politique de partenariat privilégié avec notamment la France (accords pour le développement de l’industrie nucléaire) et le Japon (pétrole iranien à prix réduits vers le Japon et technologies vers l’Iran), en développant des flux économiques importants. En conséquence, les États-Unis lui retirèrent leur appui et soutinrent des mouvements contestataires étudiants (dont certains d’idéologie marxiste !), aboutissant plus tard à la révolution islamique chiite de l’ayatollah[35] Rouhollah Khomeini. 

La naissance de la République islamique d’Iran

Réfugié dans la région parisienne à Neauphle-le-Château depuis 1978, l’ayatollah Rouhollah Khomeini organisait sa révolution et recevait nombre d’interlocuteurs iraniens, européens et américains « avec l’approbation de la gauche française et du président Giscard d’Estaing », selon le géopolitologue Yves Lacoste[36].

Rouhollah Khomeini
Rouhollah Khomeini

​L’accession de l’ayatollah Khomeini au pouvoir à Téhéran en 1979 et la proclamation de la République islamique d’Iran fut un succès, de même que les bonnes relations entre le clergé chiite et les Frères musulmans. En effet, le Shah Pahlavi était un allié de Sadate et un ennemi des FM. Le prédicateur radical des FM, Sayyid Qutb, avait fusionné la confrérie avec le groupe iranien les Fedayin[37] de l’Islam (« Fadayan-e Eslam ») dirigé par Navvab Safavi en 1954. Ce dernier était actif dans des meurtres et des attentats politiques contre le régime du Shah. Il fut exécuté par le régime en 1955 et l’ayatollah Khomeini devint le n°1 des Fedayin de l’Islam, qui était de facto une branche des FM en  Iran[38]. Ce dernier fut d’ailleurs le traducteur des œuvres de Sayyid Qutb en farsi dans les années 1970[39]. Un hommage fut également rendu en l’honneur de Qutb avec un timbre émis en 1984 par la République islamique d’Iran. Les FM soutinrent donc immédiatement Khomeini qui concrétisait d’une certaine manière le rêve sunnite d’Hassan Al-Bannâ dans l’établissement d’un État islamique[40] en Iran en 1979.

Timbre en hommage à Sayyid Qutb (1984)
Timbre en hommage à Sayyid Qutb (1984)

Même l’Arabie Saoudite, pays le plus fondamentaliste dans l’application de la charia, fut terrifiée par le triomphe de Khomeini, qui plaça d’ailleurs le royaume wahhabite sur la liste noire des ennemis de la révolution iranienne. Dans un monde musulman à 80% sunnite, la révolution islamique chiite fut tellement spectaculaire qu’elle remit immédiatement en question l’hégémonie du wahhabisme saoudien[41]. Effectivement, alors que l’exportation des principes wahhabo-salafistes était l’objectif des FM parrainés par l’Arabie Saoudite, cette révolution iranienne représentait une menace pour les pays du Golfe[42] ; pour des raisons d’influence religieuse (sunnisme contre chiisme) et énergétique (tous ces pays sont producteurs de gaz et de pétrole).

C’est à cette occasion que naquit un léger éloignement entre les FM et la dynastie Saoud, une tendance accompagnée plus tard par d’autres soutiens des FM comme le Koweït[43] et les Émirats Arabes Unis. Cela n’empêchera pas de généreux soutiens saoudiens aux milices islamistes proches des FM les années suivantes, mais principalement à l’extérieur du pays comme nous l’avons vu.

L’islamisme sunnite, le radicalisme chiite et Israël

Contrairement au sunnisme, la doctrine chiite accorde une place importante au pouvoir temporel, c’est-à-dire aux intellectuels religieux composant le clergé chiite. L’interprétation (« ijtihâd ») et l’innovation (« bidâa ») des experts religieux font partie intégrante de ce courant pour renouveler constamment la compréhension des textes sacrés[44]. Mais nous avons vu que les divergences religieuses entre sunnisme et chiisme furent finalement très secondaires entre les FM et les ayatollahs chiites. Malgré les similitudes de discours entre Hassan Al-Bannâ et Rouhollah Khomeini, ce furent les réalités géostratégiques qui prirent le dessus sur l’alliance.

Par exemple, le nouveau régime iranien post-révolution n’a pas hésité soutenir la Syrie baasiste laïque[45] d’Hafez Al-Assad, qui faisait face à la subversion des FM[46] durant les émeutes et les tentatives de coup d’État d’avril 1964, de février 1973, de juin à août 1979, de février-mars et juin 1980, d’août 1981 et de février 1982[47]. Le pouvoir syrien écrasa littéralement la branche syrienne des FM notamment à Hama en 1982 (entre 5000 et 20000 morts), après que ces derniers aient égorgé à tour de bras des membres de l’armée nationale. Les FM brisés en Syrie s’exilèrent et prendront plus tard leur revanche sur les Assad avec l’actuel conflit syrien qui perdure depuis 2011, auquel ils sont intimement liés[48].

La convergence irano-syrienne s’expliquerait par le fait que Damas abrite des lieux de pèlerinage de l’islam chiite[49] alors que d’autres lieux saints étaient peu accessibles en Irak et en Arabie Saoudite, compte tenu du peu d’affinité de ces derniers quant aux gardiens de la révolution iranienne. Cette affinité s’explique également dans leurs intérêts communs dans les affaires du Liban (avec la création en 1982 du mouvement politique et militaire chiite libanais, Hezbollah[50]), dans leur hostilité à Israël et aux États-Unis et contre l’expansionnisme de l’Irak baasiste de Saddam Hussein (figure de résistance au chiisme)[51].

Si la Révolution islamique d’Iran a un lien indéniable avec la pensée des FM, elle s’en distingua pour différentes raisons qui amenèrent les processus de polarisations confessionnelles entre sunnites et chiites dans la région[52]. L’état islamique chiite créé, le nouveau régime iranien focalisa son hostilité sur Israël, contrairement aux FM qui avaient pour priorité la diffusion de l’idéologie et la création du Califat mondial. Pour ces derniers, ainsi que dans la majorité des structures sunnites radicales, l’anéantissement d’Israël ne peut être qu’un acte ultérieur à l’établissement de l’État islamique mondial. Sur le cas Al-Qaïda par exemple, l’éminent historien Bernard Lewis avait notamment démontré que « tout au plus l’État hébreu apparaissait-il parmi les priorités de ben Laden en tant que tierce partie lointaine »[53]. Plus récemment, Al-Nosra, l’ancienne branche syrienne d’Al-Qaïda, a bénéficié du soutien médical d’Israël selon i24news[54] dans le récent conflit syrien tandis que certains rebelles étaient directement en contact avec Tsahal[55] avec des « rencontres entre militaires israéliens et rebelles syriens […] quasi quotidiennes depuis au moins dix-huit mois  » selon Libération[56].

Alors que ces deux mouvements islamiques sunnite (FM) et chiite (révolutionnaires iraniens) ont bénéficié de soutien de l’Occident[57], l’Iran en a subi progressivement les foudres à partir de sa révolution islamique de 1979. L’explication selon laquelle cette diabolisation serait due au radicalisme religieux, à l’anti-américanisme ou à l’anti-occidentalisme ne semble pas être suffisante vu que ces éléments sont présents au sein des deux courants. La marginalisation de l’Iran peut être probablement interprétée de deux façons : d’un côté parce qu’il est un ennemi géostratégique (pétrole/gaz) et religieux (diffusion du courant chiite) des pays du Golfe (Arabie Saoudite, Qatar et Koweït en tête) et d’un autre côté parce que la révolution chiite est viscéralement hostile à Israël. Le fait que les États-Unis donnent le ton de la « communauté internationale » et que le lobby israélien aurait le poids le plus déterminant dans leur politique étrangère, selon les travaux de John Mearsheimer, professeur de sciences politiques à l’Université de Chicago et de Stephen Walt, professeur de relations internationales à Harvard[58], la deuxième explication semblerait plausible et plus déterminante à cette époque, tout en sachant que les causes sont multifactorielles[59]. La tendance hostile à l’Iran (et à la Syrie) de nos jours se traduit étonnamment par une collaboration initialement secrète et une convergence d’intérêts entre Israël et l’Arabie Saoudite[60].

Il est en effet avéré que l’Iran révolutionnaire est le plus grand ennemi d’Israël et de l’Arabie Saoudite. Les alliances de l’Iran avec le fondamentalisme wahhabo-salafiste s’effectuèrent principalement dans le cadre de la lutte contre cet état : c’est la collaboration du Parti de Dieu (« Hezbollah ») libanais avec le Mouvement de résistance islamique (« Harakat Al-Muqâwama Al-Islâmiya » raccourcit en Hamas), la branche palestinienne des FM. Alors qu’une relation féconde née à partir des années 2000 avait lié ces deux mouvements, ils s’opposeront lors de la crise syrienne de 2011. Après 16 ans d’hospitalité en Syrie, le Hamas choisira d’installer son QG chez son principal mécène, à Doha, au Qatar, en 2012[61] et de rompre son alliance avec Téhéran[62]. Un choix symbolique sachant que la ville abrite également le Centcom, la plus importante base militaire étasunienne du Moyen-Orient. Le Hezbollah, lui, maintiendra ses allégeances à l’Iran et la Syrie. Actuellement, les FM sont extrêmement réticents à l’égard de toute comparaison entre leur programme et la révolution khomeiniste, notamment pour conserver leurs alliances privilégiées avec les États-Unis et l’Union européenne, tant qu’ils ne portent pas atteinte à la sûreté de l’État d’Israël[63].

Finalement, n’était-il pas opportun de voir émerger le rival parfait hostile à l’Arabie Saoudite avec la prise de pouvoir de la révolution islamique chiite d’Iran ? Dès 1969, la « doctrine Nixon » avait mis en concurrence ces deux états, pour que les États-Unis puissent s’appuyer à leur grès sur ces deux piliers de l’islam et des hydrocarbures[64]. En jouant sur la diabolisation des uns et des autres à intervalles réguliers, le diviser pour régner dans cette région géostratégique majeure ne se métastase-t-il pas dans l’exaltation du vieux conflit sunnite contre chiite ? Tout ceci pour empêcher l’hégémonie d’une seule puissance dans la région pouvant entraver les intérêts américains. Comme l’a justement signalé l’universitaire Hamadi Redissi, « tout se passe donc comme si la réhabilitation du wahhabisme passait par l’invention d’une altérité chiite  »[65]. Et dans sa forme violente et exacerbée, cette opposition sunnite-chiite avait été principalement concrétisée par Mohammed Ben Abdelwahhab, lors du massacre de Kerbala, un certain 21 avril 1802.

Conclusion

La montée en puissance du wahhabisme fut patiente, progressive et acharnée. Ce mouvement marginal hérétique, étatique et non étatique, fruit du dépassement du hanbalisme et d’Ibn Tamiyya, est devenu la nouvelle orthodoxie islamique notamment grâce à un fort investissement politico-économique anglo-saxon[66].

Le wahhabisme étant un modèle universaliste conçu comme réponse à d’autres modèles globalisants (capitalisme, socialisme, démocratie libérale), il s’intègre donc parfaitement dans le processus de mondialisation. Sachant qu’il n’existe pas un mais plusieurs islams, selon les zones géographiques et le substrat anthropologique des populations, la vocation d’unification des musulmans et finalement de l’humanité tout entière sous une seule bannière islamique témoigne d’un processus et d’une volonté d’uniformisation. 

L’alliance entre le protestantisme anglo-saxon et le wahhabisme des pays du Golfe est un lien matériel (économique, énergétique, géopolitique) et spirituel avec un socle religieux puritain commun (calvinisme/hanbalisme). En dépit de son archaïsme et de son sectarisme, le wahhabisme est de toute évidence le vecteur qui accompagne le monde arabo-musulman dans le dépassement du cadre de l’État-nation par des instances supranationales. Il est également le fer de lance du fameux « choc des civilisations », inéluctable et étrangement compatible avec l’unification des marchés à l’échelle planétaire.

Gardons finalement en mémoire que la très grande majorité des protagonistes de l’islamisme radical wahhabite de notre ère sont issus de la confrérie des Frères musulmans. Citons le cheikh Omar Abdel Rahman[67], Oussama Ben Laden, Ayman El-Zawahiri[68], Youssef Qardhawi[69], Khaled Cheikh Muhammad[70], Abou Moussaab El-Zarqawi[71], Abou Qoutada El-Filistini[72], Abou Hamza El-Mastri[73], Omar Bakri Muhammad[74], Abdalmajid El-Zindani[75] et tant d’autres… Bien que les FM actuels s’en dissocient, l’actuelle Organisation de l’État islamique réalise le rêve d’Hassan Al-Bannâ, à travers le projet de Grand Califat. Le corpus idéologique qu’ils partagent est indéniable (hanbalisme, wahhabisme historique, qutbisme/takfirisme, etc.). 

Enfin, notons que toute la véhémence contre les États-Unis et Israël a été reniée par le wahhabisme étatique et non étatique, pour finalement s’aligner sur toutes les positions de l’OTAN de la guerre froide jusqu’à nos jours. Le leader actuel d’Al-Qaïda, Ayman El-Zawahiri, l’avait d’ailleurs parfaitement illustré dans son appel, de janvier 2014, à la fédération des groupes jihadistes contre « l’ennemi laïc et confessionnel [l’actuel gouvernement syrien],soutenu par les forces des rafida (chiite) safavides (dans une référence à l’Iran), ainsi qu’à la Russie et la Chine »[76]. Traduisant parfaitement l’adage qui veut que les ennemis de mes ennemis soient mes amis.

Franck Pengam

                                 I

[1] Aïssam Aït-Yahya, op. cit., p.31.
[2]Harry J. Philby, l’homme qui aimait les Arabeswww.lesechos.fr/05/08/2009/lesechos.fr/300367796_harry-j—philby—l-homme-qui-aimait-les-arabes.htm
[3] La loi prêt-bail (Lend-Lease), votée en 1941, autorise le président des États-Unis à « vendre, céder, échanger, louer, ou doter par d’autres moyens » tout matériel de défense à tout gouvernement « dont le Président estime la défense vitale à la défense des États-Unis ».
[4]De quoi parlaient le président américain et le roi saoudien en février 1945 ?http://orientxxi.info/magazine/la-legende-du-pacte-du-quincy%2c1213
[5] Hamadi Redissi, op. cit., p.213.
[6]Hussein de Jordanie. Vingt ans au service de la CIAwww.liberation.fr/planete/1996/03/22/hussein-de-jordanie-vingt-ans-au-service-de-la-cia_165148.
[7] René Naba, op. cit., p. 125.
[8] Michaël Prazan, op. cit., p.190.
[9] Anne-Clémentine Larroque, op. cit., p.46.
[10] Michaël Prazan, op. cit., p.185.
[11] OPEP : L’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole créée lors de la Conférence de Bagdad, le 14 septembre 1960.
[12] Conceptualisé au début de la guerre froide, l’atlantisme est un courant politique prônant une alliance militaire centrée entre l’Europe et l’Amérique du Nord. L’OTAN étant l’incarnation parfaite de cette vision du monde.
[13]Wahhabite connection : comment l’Arabie saoudite a déstabilisé le monde en exportant son islam radical depuis 40 answww.atlantico.fr/decryptage/wahhabite-connection-comment-arabie-saoudite-destabilise-monde-en-exportant-islam-radical-depuis-40-ans-david-rigoulet-roze-1838403.html
[14] Anne-Clémentine Larroque, op. cit., p.68.
[15] Gold Dore, L’Arabie saoudite et les racines du djihad planétaireOutre-Terre 1/2006 (no14), p. 255-268
URL : www.cairn.info/revue-outre-terre1-2006-1-page-255.htm.
DOI : 10.3917/oute.014.0255.
[16] Peter Dale Scott, La Route vers le Nouveau Désordre Mondial : 50 ans d’ambitions secrètes des États-Unis, Éditions Demi-Lune, 2010, p.199.
[17] John K. Cooley, op. cit., p.34.
[18] Le rapprochement historique entre l’Égypte et Israël, deux alliés stratégiques des États-Unis, fut grandement influencé par le Safari Club, voir Mahmod Mamdani, Good Muslim, Bad Muslim : America, the Cold War, and the Roots of Terror, Pantheon, New York, 2004 et John K. Cooley, op. cit., p.37.
[19] Peter Dale Scott, op. cit., p.178.
[20] John Cooley, Unholy Wars : Afghanistan, America and International Terrorism, Pluto Press, 2002, p.24-28.
[21] L’International Islamic Relief Organization est une ramification de la Ligue islamique mondiale. Aux Philippines, on trouvait à sa tête Muhammad Jamal Khalifa, le beau-frère de Ben Laden, jusqu’en 1994. 
[22] Robert Baer, Sleeping with the Devil, p.140, 141 et 144, cité par Peter Dale Scott, op. cit., p.112-113.
[23]Surenchères traditionalistes en terre d’islamhttp://www.monde-diplomatique.fr/2015/03/MOULINE/52734
[24] Le soft power est un concept développé par le professeur américain Joseph Nye et utilisé en relations internationales pour décrire la capacité d’un acteur politique d’influencer le comportement d’un autre acteur à travers des moyens non coercitifs (structurels, culturels, idéologiques).
[25] Michaël Prazan, op. cit., p.296.
[26] Anne-Clémentine Larroque, op. cit., p.67.
[27] Gold Dore, L’Arabie saoudite et les racines du djihad planétaireOutre-Terre 1/2006 (no14), p. 255-268
URL : www.cairn.info/revue-outre-terre1-2006-1-page-255.htm.
DOI : 10.3917/oute.014.0255.
[28] Comme nous l’avons vu précédemment, les Ikhwan, créés par Ibn Saoud avant la Première Guerre mondiale, finirent par contester son autorité pour grosso modo les mêmes raisons.
[29] Hamadi Redissi, op. cit., p.81.
[30] Le Groupe d’Intervention de la Gendarmerie Nationale (GIGN) est une unité d’élite de la Gendarmerie nationale française.
[31] Yves Lacoste, Éditorial : le Golfe et ses ÉmiratsHérodote 2/2009 (n° 133), p. 3-31, URL : https://www.cairn.info/revue-herodote-2009-2-page-3.htm#pa60. DOI : 10.3917/her.133.0003.
[32] Mollah : désigne un érudit musulman, équivalent d’ouléma, dans le monde à influence perse (Iran, Turquie, Afghanistan, sous-continent indien, etc.).
[33]Obama admet l’implication américaine dans le coup d’État de 1953 en Iranwww.lalibre.be/actu/international/obama-admet-l-implication-americaine-dans-le-coup-d-etat-de-1953-en-iran-51b8ab65e4b0de6db9b6e890.
[34]Renversement de Mossadegh en Iranhttps://www.herodote.net/19_aout_1953-evenement-19530819.php.
[35] Ayatollah : un des titres les plus élevés décerné à un membre du clergé chiite (mollah).
[36] Yves Lacoste, Éditorial : le Golfe et ses ÉmiratsHérodote 2/2009 (n° 133), p. 3-31, URL : https://www.cairn.info/revue-herodote-2009-2-page-3.htm#pa60. DOI : 10.3917/her.133.0003.
[37] « Fedayin » : littéralement, celui qui se sacrifie pour quelque chose ou quelqu’un.
[38] Michaël Prazan, op. cit., p.153.
[39]Ibid, p.156.
[40] Khomeini a également traduit en farsi les travaux du théologien fondamentaliste pakistanais Sayyid Abul Ala Maududi (cf. supra) proclamant la nécessité d’un Etat islamique, qui a inspiré Sayyid Qutb et Abdullah Azzam.
[41] Anne-Clémentine Larroque, op. cit., p.77.
[42] Chérif Amir, op. cit., p.121.
[43] Le Koweït est actuellement un des hubs de redistribution de fonds les plus importants à destination du « jihad », grâce à sa législation financière souple. Ce pays est bien négligé depuis qu’il s’est opposé à Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe en 1990, malgré une influence wahhabite très forte : actuellement, c’est l’un des soutiens financiers des FM les plus importants avec le Qatar et la Turquie, voir Le Koweït, plus grand financier des djihadistes anti-Occidentaux…www.atlantico.fr/rdv/geopolitico-scanner/koweit-plus-grand-financier-djihadistes-anti-occidentaux-alexandre-del-valle-2802982.html#link_time=1472208154.
[44] Anne-Clémentine Larroque, op. cit., p.17.
[45] Il y a eu un soutien syrien aux FM, mais de courte durée avec l’arrivée du nouvel état issue de l’union de l’Égypte et de la Syrie en 1958 : la République Arabe Unie. Après sécession de la Syrie en 1961, le parti Baas (combinaison du socialisme arabe et du nationalisme panarabe créé en 1947), de Noureddine al-Atassi puis d’Hafez el-Assad, devint un opposant majeur aux FM syriens.
[46] « Près de 300 personnalités alaouites sont assassinées entre 1979 et 1981 », voir Michaël Prazan, op. cit., p.199.
[47] Jean-Loup Izambert, 56 – Tome 1 : L’État français complice de groupes criminels, IS Edition, 2015, p.231.
[48] Jean-Loup Izambert, op. cit., 2015.
[49] La mosquée de Sayyidah Zaynab, la mosquée Sayyidah Ruqayya et le cimetière Bab Saghir.
[50] Le Hezbollah fédère les groupes radicaux sunnites et chiites anti-Israéliens (principalement). Il représenterait également les intérêts de l’Iran.
[51] Alors qu’en Irak, entre 52 et 60 % de la population est de confession chiite.
[52]L’Iran et les Frères musulmans : les meilleurs ennemis du monde ?www.middleeasteye.net/fr/analyses/l-iran-et-les-fr-res-musulmans-les-meilleurs-ennemis-du-monde-1195759825.
[53] Bernard Lewis, License to Kill : Usama bin Laden’s Declaration of Jihad, Foreign Affairs, nov.-déc. 1998, cité par Gold Dore, L’Arabie saoudite et les racines du djihad planétaireOutre-Terre 1/2006 (no 14), p. 255-268, URL : www.cairn.info/revue-outre-terre1-2006-1-page-255.htm. DOI : 10.3917/oute.014.0255.
[54]Israël soigne des djihadistes d’Al-Qaïda blessés en Syrie (Wall Street Journal)www.i24news.tv/fr/actu/international/moyen-orient/64257-150314-israel-soigne-des-djihadistes-d-al-qaida-blesses-en-syrie-wall-street-journal.
[55] Tsahal : l’armée de défense d’Israël.
[56]Les rebelles syriens en contact avec Tsahalwww.liberation.fr/planete/2014/12/07/les-rebelles-syriens-en-contact-avec-tsahal_1158866.
[57] « Les Britanniques pensaient qu’ils pourraient contrer l’avancée du communisme dans la région par l’intermédiaire du chiisme politique et de l’islam en général », voir Michaël Prazan, op. cit., p.151.
[58] John Mearsheimer et Stephen Walt, Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, La Découverte, 2007.
[59] Rappelons que durant la guerre d’Afghanistan de nombreux intérêts antagonistes ont pu converger : l’Iran du Shah et de Khomeini ont soutenu des groupes chiites afghans (les Hazaras) tandis qu’Israël aurait également été discrètement impliqué dans la coalition antisoviétique, voir John K. Cooley, CIA et Jihad 1950-2001 : contre l’URSS, une désastreuse alliance, Autrement, 2002, p.111.
[60]Arabie saoudite – Israël : le tandem inattenduwww.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/07/26/arabie-saoudite-israel-le-tandem-inattendu_4974616_3218.html.
[61]Le Hamas officialise son divorce avec le régime de Damaswww.france24.com/fr/20120224-leader-hamas-salue-resistance-peuple-syrien-contestation-ismail-haniyeh/.
[62] Michaël Prazan, op. cit., p.333.
[63] Chérif Amir, op. cit., p.181.
[64] Anne-Clémentine Larroque, op. cit., p.66.
[65] Hamadi Redissi, op. cit., p.258.
[66] Mais cette tendance est en train de s’inverser, notamment avec la conférence islamique sunnite à Grozny en Tchétchénie du 25 au 27 août 2016, qui a rassemblé quelque 200 dignitaires religieux, oulémas et penseurs islamiques, venus d’Égypte, de Syrie, de Jordanie, du Soudan et d’Europe. Cette conférence « a exclu le wahhabisme salafiste de la définition du sunnisme, voire du cadre de la communauté sunnite  », voir www.afrique-asie.fr/menu/actualite/10459-le-wahhabisme-est-une-dissidence-et-ne-fait-pas-partie-du-sunnisme-le-congres-islamique-de-grozny.
[67] Commanditaire de l’assassinat de Sadate et du premier attentat du WTC en 1993.
[68] Fondateur du Jihad Islamique en Égypte et chef d’Al-Qaïda après la mort de Ben Laden.
[69] Frère d’Égypte établi à Doha, principal prêcheur mondial du jihadisme sur Al-Jazeera.
[70] Chef des opérations d’Al-Qaïda en 2001.
[71] Chef autoproclamé d’Al-Qaïda en Irak de 2003 à 2006.
[72] Considéré comme le représentant d’Al-Qaïda en Europe, il fut expulsé de Londres qu’en 2012.
[73] Prêcheur jihadiste à la mosquée de Finsbury Park à Londres.
[74] Prédicateur jihadiste à la mosquée de Four Feathers à Londres. Relais et soutien du GIA algérien dans les années 1990, puis des volontaires maghrébins pour le jihad après le 11 septembre 2001.
[75] Inspirateur d’Anour Al-Awlaqi, chef autoproclamé d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique.
[76]Syrie : Al-Qaïda appelle à l’unité des rebelleswww.europe1.fr/international/syrie-al-qaida-appelle-a-l-unite-des-rebelles-1780035

                                             II

[1] Xavier de Hauteclocque, journaliste, écrivain et officier de renseignement du 2e bureau français, Le Turban Vert, Éditions Energeia, 1931, p. 85.
[2] L’école hanbalite est l’une des quatre écoles de l’islam sunnite, souvent présentée comme la plus conservatrice du courant sunnite.
[3] Aïssam Aït-Yahya, Textes et contexte du Wahhabisme, Nawa, 2015, p.41 et p.44.
[4]Ibid, p53.
[5] Hamadi Redissi, Le Pacte de Nadjd ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam, Seuil, 2007.
[6] L’une des plus longues relations diplomatiques de l’histoire de France fut faite avec l’Empire ottoman. Une relation interrompue seulement par cette brève rupture de trois années (1798-1801 lors de l’expédition d’Égypte), voir Histoire des relations entre la Turquie et la France : Quelques dates et repères symboliqueswww.ambafrance-tr.org/Histoire-des-relations-entre-la.
[7] Aïssam Aït-Yahya, op. cit., p.78-79.
[8]Ibid, p.98.
[9] Hamadi Redissi, op. cit., p.64.
[10]Ibid, p.65 et 66.
[11]Ibid, p.64.
[12]Ibid, p.67.
[13] Gary Troeller, The Birth of Saudi Arabia – Britain and the Rise of the House of Sa’ud, Routledge, 2013 (1er publication en 1976), p.XV et p.15.
[14]La Grande-Bretagne, le Koweït et les affaires de l’Arabie de la fin du XIX siècle à 1914. Première partie : le cadre général de l’action de la Grande-Bretagne dans le golfe Persique. Le Koweït : situation géographique, limites territoriales et importance stratégiquewww.lesclesdumoyenorient.com/La-Grande-Bretagne-le-Koweit-et-les-affaires-de-l-Arabie-de-la-fin-du-XIX.html.
[15] Le « Grand Jeu » renvoie à la rivalité coloniale entre la Russie et le Royaume-Uni en Asie au XIXe siècle.
[16]Yves Lacoste, Éditorial : le Golfe et ses ÉmiratsHérodote 2/2009 (n° 133), p. 3-31, URL : https://www.cairn.info/revue-herodote-2009-2-page-3.htm#pa60. DOI : 10.3917/her.133.0003.
[17] Aïssam Aït-Yahya, op. cit., p.152.
[18] Ibid, p.158.
[19] Hamadi Redissi, op. cit., p.76.
[20]Ibid, p.77 et Xavier de Hauteclocque, « Le Turban Vert », Éditions Energeia, 1931, p.91.
[21] Selon la tradition, les Hachémites (« Banû Hâchim ») sont les descendants directs de l’arrière-grand-père du prophète Mahomet, Hashim Ibn Abd Al-Manaf.
[22] Xavier de Hauteclocque, op. cit., p. 64.
[23] Karim Émile Bitar, Le syndrome Sykes-Picot, dans Carole H. Dagher et Myra Prince, De la Grande Guerre au Grand-Liban, 1914-1920, 2015, p.263.
[24] Promesse du ministre britannique des Affaires étrangères Arthur James Balfour à lord Lionel Walter Rothschild. La main d’Alfred Milner, successeur idéologique de l’impérialiste britannique Cecil Rhodes, n’étant pas loin de la déclaration Balfour, voir Carroll Quigley, Histoire secrète de l’oligarchie anglo-américaine [The Anglo-American Establishment : From Rhodes to Cliveden, 1981], Le retour aux sources, 2015.
[25] Signé entre l’émir Fayçal Ibn Hussein (inféodé aux Britanniques) et Chaim Weizmann (sujet de Sa Majesté puis premier président d’Israël) à l’occasion de la conférence de paix de Paris de 1919.
[26] Naphte : affleurements de pétrole.
[27] Xavier de Hauteclocque, op. cit., p.84.
[28] Ibid, p. 70 et 71.
[29] Hamadi Redissi, op. cit., p.76.
[30] Inspiré par la Révolution française, Mustafa Kemal Atatürk mit un terme au sultanat de Mehmed VI le 1er novembre 1922, puis au califat d’Abdülmecid II le 3 mars 1924. Il instaure ainsi une république laïque très occidentalisée avec séparation des pouvoirs politique (sultanat) et spirituel (califat).
[31] L’idéologie impérialiste anglo-saxonne aurait pris racine en Angleterre à la fin du XVIe siècle. La différence démographique majeure entre la puissance anglaise et les puissances territoriales européennes (en 1600, l’Angleterre comptait environ 4 millions d’habitants contre 20 millions en France) est un des facteurs d’explications de cette stratégie du diviser pour régner, pour se protéger et finalement dominer ses adversaires. Ce n’est pas un hasard si le père de la géopolitique est le Britannique Halford John Mackinder (1861-1947), qui a conçu les bases stratégiques pour une domination mondiale de la thalassocratie britannique.
[32] Xavier de Hauteclocque, op. cit., p.78.
[33] Année du Pacte de Nejd avec Mohammed Ben Abdelwahhab.
[34] À partir de cette date, il devint roi d’Arabie Saoudite jusqu’à son décès en 1953.

                                         III

[1] Le « wahhabisme historique » antérieur au « wahhabisme d’État » fondant l’Arabie Saoudite moderne, doivent être différenciés par l’extrémisme poussé du premier alors que le second étatisé serait plus « modéré ». Ces deux concepts ont été empruntés à Aïssam Aït-Yahya, op. cit., 2015.
[2]Khalîfa signifie littéralement « successeur » (sous-entendu du prophète).
[3] Le terme Sunna regroupe les enseignements du prophète et les règles d’Allah.
[4] Anne-Clémentine Larroque, Géopolitique des islamismes, Puf, 2016, p.14.
[5] Hamadi Redissi, op. cit., p.78.
[6] Jean Michel Vernochet, Les égarés, le wahhabisme est-il un contre islam ?, Sigest, 2013.
[7] L’exégèse est l’étude approfondie et critique d’un texte.
[8] Les « salaf » désignent les trois premières générations de l’islam en lien et constitués par 1) le prophète de l’islam Mahomet et ses compagnons (les Sahaba), 2) la génération suivante des Tābi‘ūn (qui ont connu des Sahaba) et 3) la dernière génération des Tābi‘ at-Tābi‘īn (qui ont connu des Tābi‘ūn).
[9] Hamadi Redissi, op. cit., p.154.
[10] Le rejet des innovations vient d’un hadith, le 5e des 40 hadith de l’imam Al-Nawawi (1233-1277) : « Celui qui apporte dans notre religion une innovation qui lui est étrangère, on doit rejeter tout ce qu’il dit », rapporté par Boukhari et Mouslim.
[11] Anne-Clémentine Larroque, op. cit., p.19 et 20.
[12] René Naba, L’Arabie Saoudite, un royaume des ténèbres, Editions Golias, 2013, p.261.
[13] Aïssam Aït-Yahya, op. cit., p.153.
[14] Pour constater les arguments et le nombre conséquent des détracteurs du wahhabisme à cette époque, voir Hamadi Redissi, op. cit., p.97 à p.109.
[15] Aïssam Aït-Yahya, Textes et contexte du Wahhabisme, Nawa, 2015, p.63.
[16] Le soufisme désigne le cœur initiatique et ésotérique de la tradition islamique. Il est lié aux orthodoxies sunnite et chiite.
[17] Aïssam Aït-Yahya, op. cit., p75.
[18] Hamadi Redissi, Le Pacte de Nadjd ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam, Seuil, 2007, p.136.
[19]Ibid, p.97.
[20]Ibid, p.101 et 131.
[21] Aïssam Aït-Yahya, op. cit., p.93.
[22]Wahhabite connection : comment l’Arabie saoudite a déstabilisé le monde en exportant son islam radical depuis 40 answww.atlantico.fr/decryptage/wahhabite-connection-comment-arabie-saoudite-destabilise-monde-en-exportant-islam-radical-depuis-40-ans-david-rigoulet-roze-1838403.html/page/0/1.
[23] Nous pouvons citer le Cheikh Waliyul-Lah en Inde, le sultan Muhammad Ibn Abdallah au Maroc, le cheikh Utman dan Fodio en Afrique subsaharienne ou encore le cheikh Muhammad Ash-Shawkani au Yémen, voir Aïssam Aït-Yahya, op. cit., p.24.
[24] Xavier de Hauteclocque, op. cit., p.41.
[25]Ibid, p.115.
[26] Ceci se déroule en 2016, au Qatar et en Arabie Saoudite, voir l’entretien avec Mustafa Qadri, Géopolitique des migrants, Diplomatie-Les grands dossiers n°31, p.75.
[27] Pour creuser sur ce propos, voir Youssef Hindi, Occident et Islam, Sources et genèse messianiques du sionisme, De l’Europe médiévale au choc des civilisations Tome 1, Sigest, 2015.


                                              IV

[1] Hamadi Redissi, op. cit., p.181.
[2] L’idéologie moderne peut être ici définie comme la réduction de tous les intérêts à l’intérêt technico-instrumental.
[3] Hamadi Redissi, op. cit., p.183.
[4] Ici, la franc-maçonnerie doit être considérée comme un des fers de lance de l’idéologie moderne occidentale en Orient.
[5] Thierry Zarcone, Secret et société secrète en Islam – Turquie, Iran et Asie centrale, XIXe-XXe siècles, Archè Milano, 2002, p.130, cité par Youssef Hindi, op. cit., p.109.
[6] Hamadi Redissi, op. cit., p.159.
[7] Henry Laurens, L’Orient arabe : arabisme et islamisme de 1798 à 1945, Armand Colin, 1993, p.90, cité par Youssef Hindi, op. cit., p.112.
[8] Mufti : interprète sunnite de la loi musulmane ayant l’autorité d’émettre des avis juridiques (« fatwa »).
[9] Dans une lettre reproduite in Kedourie, p.45, cité par Hamadi Redissi, op. cit., p.162.
[10] Henry Laurens, op. cit., p.95, cité par Youssef Hindi, op. cit., p.116.
[11] Hamadi Redissi, op. cit., p.176.
[12]Ibid, p.172.
[13] Aïssam Aït-Yahya, op. cit., p.188.
[14]Surenchères traditionalistes en terre d’islamhttp://www.monde-diplomatique.fr/2015/03/MOULINE/52734
[15] Youssef Hindi, op. cit., p.123.
[16] Chérif Amir, Histoire secrète des Frères Musulmans, Ellipses Marketing, 2015, p.25.
[17] Après un siècle d’occupation coloniale, la Grande-Bretagne maintint son contrôle sur l’armée, sur le canal de Suez et en coulisse sur le pouvoir politique égyptien même après l’indépendance, voir Michaël Prazan, Frères Musulmans : Enquête sur la dernière idéologie totalitaire, Grasset, 2014, p30.
[18] Le roi Farouk peinait par un manque de légitimité populaire : il s’appuya sur la religion en s’associant fructueusement avec les FM durant une décennie jusqu’à que les relations se dégradent à partir de 1945, voir Michaël Prazan, op. cit., p.60.
[19] Chérif Amir, op. cit., p.24.
[20]Ibid, p.34 et Michaël Prazan, op. cit., p.41.
[21] Dès les années 1930, les FM se développèrent également en Syrie, en Palestine et progressivement dans tout le Proche et Moyen-Orient, où ils se firent connaître par leurs réseaux sociaux et religieux.
[22] Assassinat du Premier ministre égyptien Ahmed Maher le 24 février 1945, du ministre des Finances Égyptien, Amin Osman, le 5 janvier 1945 (en collaboration avec le futur président Anouar El-Sadate), du juge Ahmed El-Khezendar le 22 novembre 1947 et du préfet de la police du Caire Séliem Zaki le 4 décembre 1948, voir Chérif Amir, op. cit., p.37, 40 et 41.
[23] Michaël Prazan, op. cit., p.63.
[24] Nasser quitta la confrérie au plus tard en septembre 1949, voir Ibid, p.71.
[25] Chérif Amir, op. cit., p.70.
[26]Ibid, p.69, 70 et 71.
[27] La première antichambre des FM fut en Syrie ; tous les dirigeants de la lutte armée en Palestine dans les années 1930 en sont originaires, voir Anne-Clémentine Larroque, op. cit., p.43.
[28] « Les FM luttèrent avec les dirigeants hachémites contre les partis de gauche jusqu’au milieu des années 1980 », voir Ibid, p.49.
[29]Affaire Lavon : des révélations qui soulèvent de nouvelles questionshttp://fr.timesofisrael.com/les-nouvelles-revelations-sur-laffaire-lavon-soulevent-plus-de-questions/.
[30] Laurence Wright, La guerre cachée : Al-Qaïda et les origines du terrorisme islamiste, Robert Laffont, 2007, p.25.
[31] Né en Inde, Sayyid Abul Ala Maududi est à l’origine de l’islamisme pakistanais et une des figures les plus importantes de l’islamisme du XXe siècle.
[32] Nasser et Qutb se fréquentaient jusqu’au coup d’État du 22 juillet 1952, voir Michaël Prazan, op. cit., p.101.
[33] Toutes ces notions (nationalisme, laïcité, etc.) sont assimilées à l’Occident et sont donc non islamiques. Par exemple, la notion de nation n’existe pas pour Sayyid Qutb et les FM : seul l’espace géographique dans lequel s’applique la charia détermine la patrie du musulman. Tout système qui s’écarte du programme coranique, qui se fonde sur la race, le territoire ou la classe sociale est un système ennemi de l’islam.
[34] Michaël Prazan, op. cit., p.167.
[35] Nous pouvons citer le Mouvement du Jihad Islamique (« Gama’at al-jihad al-Islami »), Excomunication et immigration (« al-Takfir Wal Hijra ») également appelée la Communauté des musulmans (« Jama’at al-Moslemine »), Les rescapés du feu ou Ceux qui ont choisi le bon chemin ne seront pas jetés en enfer (« al-Najoun Men al-Nar »), Les soldats d’Allah (« Jond-Allah »), Les jeunes de Mohamed (« Shabab Mohamed  »), Le Groupe Islamique (« al-Gama’a al-Islamiyyah ») ou encore le Parti de la libération islamique (« Hezb l-Tahrir al-Islami ») formé en 1974 pour renverser le régime égyptien conformément à la doctrine de Sayyid Qutb.
[36] Chérif Amir, op. cit., p.112.
[37]Ibid, p.113.
[38]Ibid, p.107.
[39] Les nombreux régimes nationalistes et laïcs syrien, tunisien, libyen, égyptien, dirigés par les ennemis déclarés des FM, ont amené ces derniers à faire un nombre incalculable de coups d’État dans ces pays (cf. infra).
[40] Chérif Amir, op. cit., p.109 et John K. Cooley, CIA et Jihad 1950-2001 : contre l’URSS, une désastreuse alliance, Autrement, 2002, p.60.
[41] John K. Cooley, op. cit., p.27 et 28 et « Oui, la CIA est entrée en Afghanistan avant les Russes …“ par Zbigniew Brzezinskihttps://www.les-crises.fr/oui-la-cia-est-entree-en-afghanistan-avant-les-russes-par-zbigniew-brzezinski/.
[42] Mark Curtis, Secret Affairs : Britain’s Collusion with Radical Islam, Serpent’s Tail, 2012. Un livre recommandé par le quotidien britannique The Independent, voir www.independent.co.uk/arts-entertainment/books/reviews/secret-affairs-by-mark-curtis-2038691.html.
[43] Chérif Amir, op. cit., p.208.
[44]Ibid, p.66.
[45]ÉGYPTE. Qui sont les Frères musulmans ?http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20111201.OBS5814/egypte-qui-sont-les-freres-musulmans.html
[46] Anne-Clémentine Larroque, op. cit., p.42.
[47]Ibid, p.58.
[48] Michaël Prazan, op. cit., p.230.
[49] À la tête de la monarchie wahhabite du Qatar règne la famille Al-Thani, issue de la même tribu (Banu Tamim) que Mohammed Ben Abdelwahhab.
[50] Si la Suisse était officiellement neutre durant la guerre froide, elle était peu favorable au soviétisme.
[51] Ian Johnson, Une mosquée à Munich, Les nazis, la CIA et la montée des Frères musulmans en Europe, JC Lattès, 2011, p.250 et 251.
[52] Pour plus d’information sur Saïd Ramadan, voir le journal de référence de la Suisse romande et francophone : Quand la Suisse protégeait l’islam radical au nom de la raison d’Étatwww.letemps.ch/opinions/2004/10/26/suisse-protegeait-islam-radical-nom-raison
[53] Ian Johnson, op. cit., p.320.
[54]Quand la CIA finançait les Frères musulmanswww.lepoint.fr/monde/quand-la-cia-financait-les-freres-musulmans-06-12-2011-1404368_24.php.
[55] Ian Johnson, op. cit., p.73.
[56] Michaël Prazan, op. cit., p.225.
[57] Ian Johnson, op. cit.,, p.20.
[58]Ibid, p.197, 201 et 216.
[59] À ne pas confondre avec le parti politique pakistanais Jamaat-i-Islami cité précédemment. 
[60] Ian Johnson, op. cit.,, p50.
[61]Ibid, p.83.
[62]Ibid, p.245.
[63]Tariq Ramadan va conseiller la Grande-Bretagne dans sa lutte contre l’extrémisme islamiquewww.lemonde.fr/sport/article/2005/09/01/tariq-ramadan-va-conseiller-la-grande-bretagne-dans-sa-lutte-contre-l-extremisme-islamique_684382_3242.html.
[64]Tariq Ramadan : La réforme radicale » passera par le Centre de recherche pour l’éthique au Qatarwww.saphirnews.com/Tariq-Ramadan-La-reforme-radicale-passera-par-le-Centre-de-recherche-pour-l-ethique-au-Qatar_a13947.html.
[65] Michaël Prazan, op. cit., p.233.
[66]La nouvelle adresse des Frères musulmans : Londres, www.huffingtonpost.fr/olivier-guitta/la-nouvelle-adresse-des-f_b_4492484.html.
[67] Anne-Clémentine Larroque, op. cit., p.57.
[68]Géopolitique du culte musulman en France : des rivalités locales aux enjeux internationauxwww.diploweb.com/Geopolitique-du-culte-musulman-en.html#.
[69] Ian Johnson, op. cit., p.297.
[70] Khartoum et son Université Internationale d’Afrique (UIA) ont la mauvaise réputation de servir de centre de formation intellectuelle aux djihadistes africains notamment du groupe Boko Haram, voir Quand Khartoum « éduque » et islamise l’Afrique,www.lemonde.fr/afrique/article/2015/11/20/quand-khartoum-eduque-et-islamise-l-afrique_4814347_3212.html.
[71] À partir de cette prise de pouvoir et durant une dizaine d’années, tous les acteurs de la subversion wahhabite allèrent se réfugier à Khartoum : les FM égyptiens persécutés par le régime, les Égyptiens des Gamaa Islamiyyah qui préparaient des attentats contre Moubarak, les militants armés du Groupe Islamique Combattant Libyen, les islamistes somaliens, les militants du FIS algérien, le cheikh Omar Abdel Rahman et Oussama Ben Laden, voir Chérif Amir, op. cit., p.13.
[72] Hassan Al-Bannâ fut assassiné le 12 février 1949, date à laquelle Sayyid Qutb était aux États-Unis et n’était pas membre des FM.
[73] Bassam Tahhan a enseigné notamment à l’École de Guerre, à l’Université Paris III, Paris IV, à l’École polytechnique et à l’École nationale supérieure de techniques avancées. Bassam Tahhan : Les Frères Musulmans sont une organisation terroristehttps://www.youtube.com/watch?v=yVPvu6nodEY.

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