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PROUDHON : UNE TROISIEME VOIE ENTRE KARL MARX ET ADAM SMITH

Le texte qui suit est une fiche de lecture argumentée du livre « Pierre-Joseph Proudhon : L’anarchie sans le désordre » de Thibault Isabel.

​Introduction : Proudhon et l’anarchie

Pierre-Joseph Proudhon est né le 15 janvier 1809 à Besançon et mort le 19 janvier 1865 à Paris. Il est entre autres journaliste, économiste, philosophe et sociologue, mais il est surtout le seul théoricien révolutionnaire du XIXe siècle à être issu du milieu ouvrier, contrairement à des Marx, Kropotkine ou Bakounine qui étaient eux issus de milieux aisés. Proudhon est le premier révolutionnaire à se revendiquer anarchiste en 1840.
Le terme d’anarchie n’est pas synonyme de désordre, mais de rejet du pouvoir. Selon la formule de Proudhon lui-même, « l’anarchie c’est l’ordre sans le pouvoir ». Sa doctrine n’a donc pas pour but de semer le chaos, mais d’ordonner la société d’une manière à la fois plus structurée et plus souple.

Son anarchisme dit positif est plutôt éloigné de l’anarchisme libertaire qui viendra par la suite et se situe à bonne distance des valeurs que défendent certains partisans de l’anarchie aujourd’hui. En effet, la plupart des propos anarchistes contemporains semblent souvent être à l’antithèse même des conceptions de Proudhon et le livre de Thibaut Isabel a le mérite de reprendre les bases même de la doctrine anarchiste.


​L’anarchie en politique

Sur le terrain politique, l’anarchisme est une lutte radicale contre la centralisation jacobine qui date de la monarchie française une fois l’ordre féodal détruit. Selon Proudhon, l’autoritarisme de l’État est l’ennemi de la liberté, mais il ne plaide pas le laisser-faire pour autant. En effet, les grands monopoles industriels et financiers que le capitalisme fait émerger sont également ennemis de la liberté. Le capitalisme qui prêche le laisser-faire et se prétend ami de la liberté asservit les hommes en travailleurs salariés dociles. L’objectif de l’anarchisme est donc d’enrayer cette fausse liberté capitaliste sans recourir au carcan de l’État.

D’un côté, il y a la volonté d’autorité des Hommes amenant à un appareil d’État délirant et de l’autre côté, nous avons la volonté de liberté qui amène au développement illimité du capital. Autrement dit, deux choix nous sont proposés : soit nous renforçons l’importance du collectif et étendons de ce fait le pouvoir central soit nous renforçons l’importance de l’individuel et nous étendons le laisser-faire. Actuellement en France, on dirait bien que l’on a conjugué le pire de ces deux conceptions avec un système étatique ultra-centralisé qui travaille à libéraliser toujours plus la société au profit du marché extérieur international. L’ouverture de notre société, c’est-à-dire l’abaissement progressif de toutes nos frontières, qu’elles soient strictes, tarifaires ou non tarifaires, soumet la population et les entreprises locales aux enchères internationales qui autorisent chaque entreprise et investisseur étranger à calculer le taux d’imposition, le coût du travail, les avantages et les inconvénients du territoire pour y dégager le maximum de bénéfice avec le moins de contraintes possibles. C’est le prix de la « société ouverte » (open society).

Encore loin de ce système délirant, les travaux de Proudhon cherchent une troisième voie entre le centralisme centralisateur potentiellement totalitaire et le libéralisme émancipateur potentiellement fratricide, selon les mots de Thibaut Isabel. La solution que Proudhon propose est l’idée fédérale. 

​Sur l’idée fédérale

L’anarchiste considère que les décisions doivent être assumées par la base pour encourager la participation directe du citoyen dans les affaires collectives. Selon lui, l’autoritarisme correspond à un mode infantile de régulation. Au lieu de tout décider en haut, l’État doit laisser la population s’organiser d’en bas.

Dans le système fédératif, ce n’est pas le pouvoir étatique qui délègue des pouvoirs aux échelons subalternes, mais le citoyen qui délègue contractuellement des pouvoirs à l’État. Dans une nation décentralisée, le pouvoir est délégué par l’Etat aux régions (donc l’Etat peut donc théoriquement reprendre son dû), alors que dans un État fédéral, c’est le pouvoir central qui reçoit ses prérogatives de la base. De plus, les attributions fédérales ne peuvent excéder les attributions communales ou provinciales, de même que celles-ci ne peuvent excéder les attributions des citoyens, selon Proudhon.

L’anarchie et l’idée fédérale reposent donc sur le principe de subsidiarité, c’est-à-dire que l’action politique est effectuée par l’entité compétente la plus proche de ceux qui sont directement concernés par l’action en question. Par exemple, l’individu doit déléguer à la commune toutes les responsabilités qu’elle sera mieux en mesure de gérer que lui et la commune doit déléguer à son tour au gouvernement national toutes les responsabilités qu’il assumera avec davantage de facilité.

La démocratie locale a ici un rôle essentiel à jouer, mais reste insuffisante, car l’unité d’un peuple nécessite des liens a plus grande échelle. Le fédéraliste doit donc promouvoir un État permettant de faire le lien entre les différentes communautés (quartiers, municipalités, paroisses, corps de métiers ou associations) de même que celles-ci fédèrent les individus. Selon Proudhon, la démocratie représentative est donc également incontournable quand il s’agit d’affaires nationales ou continentales, car il n’est pas possible de recourir perpétuellement à la consultation directe du peuple. Il ajoute tout de même qu’il faut y apposer le mandat impératif et révocatoire pour pouvoir destituer les représentants qui dérogent à leurs engagements. Notons malgré tout que Proudhon détestait le système électoral et multipliait les hommages à la monarchie surtout vers la fin de sa vie. L’anarchisme compatible avec la royauté et donc avec un Etat fort et dynastique fera émerger plus tard Georges Sorel, Édouard Berth ou encore le fameux Cercle Proudhon.

Georges Sorel
Georges Sorel
Edouard Berth
Edouard Berth

L’anarchie en économie : libéralisme et protectionnisme intelligent

La règle du grand capital ou du grand État aboutit dans les deux cas à la machinisation de la vie humaine, au vide existentiel et à un affadissement des relations sociales. Le commerce rend cupide et l’administration infantilise. Pour contrecarrer ces deux pouvoirs, Proudhon plaide pour la fondation d’une nation constituée de petits propriétaires indépendants. Il ne condamne pas le libéralisme économique tant qu’il est cantonné à une sphère géographique précise comme le village où l’on travaille sans exploiter personne et sans être exploité soi-même (chacun est son propre patron). Il est conscient que tout le monde n’a ni l’envie ni les capacités d’être patron, mais il faut promouvoir ce système au maximum pour faire émerger une société civile forte : le concept de mutuellisme apparait.

Il est la contrepartie économique au fédéralisme politique, à l’idée fédérale, que l’on a évoquée précédemment. Ils impliquent l’un comme l’autre un investissement personnel considérable du travailleur et du citoyen. Le mutuellisme garantit la propriété et la liberté concurrentielle du commerce tout en les maintenant dans un cadre économique associatif. Quant au fédéralisme, il garantit l’autonomie des individus et des communautés locales en les intégrant dans une alliance politique plus large. Le mutualisme désigne le fait d’organiser l’ensemble de la société humaine selon des principes de réciprocité, d’équilibre et d’avantage mutuel et ce serait l’alternative au libre marché capitaliste et au collectivisme. Le mutuellisme est la dialectique de l’individuel et du collectif ou encore « la nécessité civilisationnelle d’une conjonction des opposées en tant que chemin vers l’harmonie ». Il favorise la petite propriété au détriment de la grande pour endiguer la progression débilitante du salariat. Un régime généralisé de petits patrons propriétaires de ses moyens de production amène à cette société mutualiste.

Contrairement à ce que l’on peut penser au premier abord, Proudhon est attaché aux concepts de propriété et de concurrence. Sans elles, les travailleurs deviendraient fainéants, mais il faut mettre des freins à l’appropriation capitaliste, car sans association ni mutuellisme, la concurrence dégénérerait en guerre de tous contre tous. Il prône l’encadrement des relations marchandes par un État subsidiaire qui sert de contrepoids à la propriété exactement comme celle-ci doit servir de contrepoids à l’État central.

Vous connaissez surement la phrase célèbre de Proudhon « la propriété c’est le vol ». Cette courte phrase est en réalité sortie de son contexte : « La propriété est le droit d’occupation et en même temps le droit d’exclusion. La propriété est le prix du travail et la négation du travail. La propriété est le produit spontané de la société et la dissolution de la société. La propriété est une institution de justice et la propriété c’est le vol » (Misère de la philosophie, 2e partie, p.176). Thibault Isabel illustre cette citation avec un exemple : quand on travaille et on gagne de l’argent, on peut accéder à une propriété qui peut dans certains cas permettre de faire travailler des salariés et donc donner la possibilité au propriétaire de vivre de ses rentes. La propriété ici est donc à la fois le prix du travail et la négation du travail.

Proudhon défend également la propriété pour d’autres raisons. Elle sert de lien matériel à la solidarité familiale tout en consolidant le tissu social et permet d’être plus consciencieux dans la gestion de son travail ce qui amène finalement à un épanouissement individuel plus grand. Plus important encore, il dit que la propriété est une arme politique qui permet de limiter l’influence de l’Etat en donnant une puissance réelle au citoyen ; c’est un moyen de pression économique efficace sur le pouvoir central.

Avec cette conception, nous comprenons mieux pourquoi le Gouvernement fait tout pour nous empêcher d’être indépendants matériellement par la propriété de biens immobiliers (transformation de l’ISF en taxe sur l’immobilier), économiquement par la création d’entreprises (paperasse, taxation abusive, etc.) et enfin mentalement par la destruction des structures collectives qui échappent à son contrôle. La religion, le patrimoine, la communauté, la nation et toutes les structures profondes qui génèrent du sens et transcendent notre individualité vers le collectif sont mises à mal par les pitreries du monde moderne, à savoir la consommation infantile, les partis politiques, le cosmopolitisme, les ligues de vertu, les sauveurs de l’Humanité en tout genre, etc. 

Proudhon et la morale

Toute la difficulté de Proudhon consiste à donner forme à une organisation politique alternative qui soit anarchiste, associative, fédérale, mutuelliste et enfin morale. Sur le plan idéologique, Proudhon était à la fois un conservateur traditionaliste et un progressiste, toujours dans cette idée de concilier et réconcilier les contraires. Pour lui, l’autorité représente le principe rétrograde et la liberté le principe progressif.

Proudhon privilégie une conception pragmatiste de la morale. Il faisait l’éloge de la famille patriarcale et sur les questions sexuelles, il était plutôt rigide, voire puritain. C’était un grand défenseur du mariage qui condamnait le concubinage et prônait la chasteté comme destination normale de l’amour. Il était également misogyne, homophobe et antisémite, des positions banales à l’époque qui ont été renversées depuis.

Malgré ses multiples diatribes contre Dieu et l’Église dans ces œuvres, il n’était pas antireligieux et était même passionné de théologie. Notre auteur rejetait en réalité le cléricalisme, le dogmatisme et toute forme d’institutions dans la religion, mais sans soutenir un athéisme désenchanté. Il était notamment fasciné par les religions païennes. Il a été initié dans une loge maçonnique en 1847 et a fini par soutenir que l’espèce humaine ne pouvait vivre sans religion : « Si un peu de philosophie nous éloigne de la religion, beaucoup de philosophie nous y reconduit directement » ; « à la fin d’une longue conspiration contre Dieu, la raison émancipée nous ramène à la raison sauvage » (Misère de la philosophie, p.21, citée par Thibault Isabel, p.158). 

Proudhon contre Marx

Proudhon et Marx

Pierre-Joseph Proudhon et Karl Marx sont tous deux des utilisateurs de la dialectique (l’étude des contradictions dans les idées et dans le réel), mais leurs projets anarchistes et communismes s’avèrent être antinomiques.
Proudhon met l’accent sur la liberté et la diversité avec un idéal d’autonomie et de responsabilité, là où Marx insiste plutôt sur l’égalité et l’unité via un contrôle collectiviste des moyens de production. Alors que Marx veut abolir les classes sociales, Proudhon voulait les équilibrer de manière juste tout en les préservant. Il le justifie en énonçant que sans compétition nous cesserons même d’être vivant et que le conflit est intrinsèque à l’Homme et même essentiel à l’épanouissement humain. Si la propriété collective de Marx et du communisme favorise l’altruisme en éliminant toutes les opportunités de profit et en empêchant l’exploitation d’autrui par une égalisation des ressources, ce modèle mine en même temps la responsabilité, remarque Proudhon.

De plus, l’abolition de la propriété individuelle universalise le salariat ce qui fragiliserait la tendance humaine à lutter. En effet, selon l’anarchiste, le salarié tend à travailler le moins possible, car son zèle ne lui rapporte guère plus que des primes d’intéressement. Le salariat encourage ainsi le manque de motivation dans le travail, tandis que le patron développe le goût de l’exploitation en pressant ses salariés. Un tel contraste entre le manque d’investissement personnel des salariés et l’excès de pression entrepreneuriale constitue l’une des principales causes de la dégradation du travail que l’on constate dans le monde moderne. Si Proudhon condamne l’appât effréné du gain, il établit que l’égoïsme et le désir de sophistication peuvent se révéler des fois profitables, mais doivent être limités en cas de déséquilibre de richesse trop important ou de repli sur soi susceptible de miner la vie sociale.

Conclusion

L’anarchisme de Proudhon est la recherche d’une troisième voie entre Karl Marx et Adam Smith. Il défend un juste milieu sur tous les sujets moraux, politique, économique, religieux. Si l’on devait définir simplement la pensée de Proudhon, nous dirions qu’être anarchiste c’est être libre dans un monde ordonné. Ce n’est pas une idéologie individualiste et permissive ; si l’anarchisme plaide pour désordonner le carcan juridique et les institutions officielles, cela doit être fait au nom d’un ordre éthique et moral plus rigoureux.

Aujourd’hui, dans un prisme individuel, pour être anarchiste il faut être actif, s’investir et entreprendre pour améliorer la société d’un point de vue économico-social. L’anarchie est un modèle où il y a le plus de petits entrepreneurs possible ce qui est plutôt cohérent avec la matrice économique de la société française qui reste essentiellement composée de TPE et de PME. Dans un prisme collectif et donc plus politique, la meilleure solution anarchiste pourrait être un État national, souverain et puissant pour protéger la population des prédations externes et réguler la libre circulation des hommes, des marchandises et des capitaux. L’État régule les frontières et s’occupe des relations internationales, tandis que sur le plan intérieur ces conditions donnent la capacité d’organiser et de faire émerger une société civile forte sans le parasitage de la concurrence internationale. Car les dimensions de la politique étrangère doivent être déterminées dans l’intérêt du peuple français.

Franck Pengam

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