🔥 Les essentiels de cette actualité
- Avec le gazole à 2,28 euros le litre, l’État a encaissé 270 millions d’euros de surplus fiscal en mars, pendant que les automobilistes des classes moyennes faisaient la queue à la pompe sans recevoir un centime d’aide.
- Le gouvernement affirme que la crise lui coûte 430 millions d’euros, mais il intègre dans ce calcul 300 millions d’intérêts de dette contractée bien avant le conflit au Moyen-Orient — une présentation comptable qui mérite d’être sérieusement questionnée.
- En deux jours à peine, Lecornu évoquait un surplus suffisant pour financer la transition énergétique, avant que son propre ministre des Comptes affirme qu’il n’existe aucune marge de manœuvre pour soulager les conducteurs. La contradiction est difficilement tenable.
- Les transporteurs et pêcheurs bénéficient d’aides ciblées, mais les millions de salariés modestes qui parcourent quarante kilomètres par jour pour travailler n’appartiennent à aucun lobby et n’attendent toujours rien de concret.
Quand le prix du gazole dépasse 2,28 euros le litre, chaque automobiliste qui s’arrête à la pompe fait mentalement le même calcul, amer et simple : l’État encaisse. Puisque les taxes représentent une part fixe du prix, la hausse des carburants gonfle mécaniquement les recettes fiscales. C’est un fait arithmétique, pas une polémique. La question politique qui en découle est donc parfaitement légitime : que fait l’État de cet argent ?
Le ministre des Comptes publics David Amiel a choisi de répondre vendredi avec des chiffres. Le surplus de recettes fiscales engrangé en mars s’élèverait à 270 millions d’euros, 120 millions côté TVA et 150 millions sur les accises, ces dernières liées aux volumes vendus et concentrées sur les premiers jours du mois, quand les Français se sont rués aux stations-service. Face à cette somme, il oppose un coût global de la crise estimé à 430 millions d’euros : 130 millions de dépenses directes de soutien aux transporteurs, pêcheurs, agriculteurs et ménages précaires via le chèque énergie, plus 300 millions correspondant à la hausse des intérêts de la dette imputable à l’instabilité financière liée au conflit au Moyen-Orient.
Le raisonnement est cohérent et les chiffres doivent être pris au sérieux. Il serait malhonnête de les balayer d’un revers de main au nom d’une indignation de principe. Mais il serait tout aussi naïf de les accepter sans poser les bonnes questions.
Une arithmétique trop commode
La première difficulté tient à la construction même du raisonnement. En agrégeant des recettes fiscales conjoncturelles, par définition éphémères comme le reconnaît le ministre lui-même, avec un coût de la dette calculé sur une base annuelle de 3,6 milliards d’euros, le gouvernement compare deux natures de flux très différentes. Les 300 millions d’intérêts supplémentaires ne sont pas des dépenses d’urgence décidées pour répondre à la crise des carburants : ils résultent de l’accumulation d’une dette colossale, contractée bien avant que le premier obus ne tombe au Moyen-Orient. Imputer cette charge à la « crise » pour démontrer qu’il n’y a pas de cagnotte, c’est une présentation qui mérite d’être discutée.
Le Premier ministre Sébastien Lecornu avait lui-même, mercredi, évoqué l’existence de « surplus » fiscaux qu’il envisageait d’affecter à l’électrification de l’économie. 2 jours plus tard, son ministre des Comptes explique qu’il n’y a pas de surplus, ou du moins pas suffisamment pour justifier une aide aux consommateurs. On ne peut pas, en 2 jours, à la fois trouver un surplus suffisant pour financer la transition énergétique et affirmer qu’il n’existe aucune marge de manœuvre pour soulager les automobilistes. La contradiction mérite d’être signalée.
« 2026 ne sera pas 2022, on ne peut pas annoncer des milliards d’euros dont, en réalité, on n’a pas le début d’un centime. »
La formule d’Amiel est percutante. Et la référence à 2022 est légitime : les aides massives déployées lors de la crise énergétique ukrainienne ont effectivement coûté 60 milliards d’euros sur 3 ans et contribué à porter le déficit public à 5,8 % du PIB en 2024. L’économiste d’Execode Anthony Morlet-Lavadalie juge « malsain » de faire circuler l’idée d’un « trésor caché » et il a raison sur ce point : la France n’est pas en position de ressortir le chéquier à la première secousse des marchés pétroliers.
Le ciblage comme aveu d’impuissance
Mais la doctrine des « aides ciblées » que prépare Lecornu porte en elle une tension que le gouvernement ne résout pas. Cibler, c’est choisir. Et choisir, c’est exclure. Les transporteurs et les pêcheurs recevront une aide, c’est déjà acté. Les agriculteurs s’estiment, selon leurs propres termes, « foutus de leur gueule » avec les 4 centimes de remise annoncés. Et les millions de salariés modestes qui font quotidiennement 40 kilomètres aller-retour pour aller travailler, qui n’appartiennent à aucune filière organisée et ne disposent d’aucun lobby pour plaider leur cause ? Eux attendent.
C’est précisément là que la proposition du Rassemblement national, par la voix de Marine Le Pen, et celle des Républicains, Laurent Wauquiez chiffrant le surplus cumulé « entre 2 et 3 milliards d’euros » depuis le début du conflit, trouvent un écho populaire réel. Non pas parce qu’elles seraient nécessairement bien calibrées budgétairement, mais parce qu’elles désignent une injustice perçue : l’État profite mécaniquement d’une crise qu’il n’a pas provoquée et les contribuables n’en voient pas la couleur. Le gouvernement peut objecter les chiffres. Il ne peut pas objecter le ressenti.
La vraie question n’est d’ailleurs pas celle de la « cagnotte », terme un peu enfantin pour décrire un phénomène fiscal structurel. Elle est celle de la fiscalité sur les carburants elle-même. Avec un gazole à 2,282 euros le litre contre 1,72 euro avant le déclenchement du conflit, soit une hausse de plus de 32 %, les classes moyennes et populaires subissent de plein fouet un choc sur un bien de première nécessité pour leur vie professionnelle et quotidienne. Le débat sur la réduction des taxes, même temporaire, même partielle, n’est pas irresponsable par nature. Il est écarté par principe, au nom d’une orthodoxie budgétaire dont les sacrifices sont toujours supportés par les mêmes.
Le gouvernement a raison de ne pas répéter les erreurs de 2022. Il aurait aussi raison de reconnaître que la rigueur budgétaire, si elle est nécessaire, doit s’accompagner d’une lisibilité fiscale que les Français n’ont pas. Dire aux automobilistes que l’État dépense plus qu’il ne reçoit grâce à eux, c’est peut-être arithmétiquement défendable. C’est politiquement insuffisant.
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Fiscalité des carburants, pression sur les classes moyennes, arbitrages budgétaires opaques : ces sujets méritent une analyse qui va plus loin qu'un article.
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