🔥 Les essentiels de cette actualité
- Depuis le déclenchement des frappes israélo-américaines sur l’Iran le 28 février, le détroit d’Ormuz est bloqué, coupant 20 % du pétrole mondial et, avec lui, la quasi-totalité des approvisionnements alimentaires de pays comme le Qatar, qui importe près de 98 % de sa nourriture.
- Le Programme alimentaire mondial tire la sonnette d’alarme : 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans la faim aiguë si le conflit se prolonge jusqu’en juin, portant le total des personnes menacées à près de 100 millions.
- La France n’est pas simple spectatrice de cette crise, car plus d’un tiers des engrais mondiaux transitent par ce même détroit, menaçant directement la capacité de production de nos agriculteurs pour la prochaine saison.
- La crise du Golfe agit comme un miroir grossissant : des décennies de mondialisation ont conduit la France à démanteler progressivement sa souveraineté agricole au nom de la compétitivité. Notre pays dispose encore des terres et du savoir-faire pour inverser cette tendance — mais jusqu’à quand ?
La guerre déclenchée le 28 février dernier par les frappes israélo-américaines contre l’Iran a remis brutalement en lumière une réalité que les années de mondialisation heureuse avaient fini par rendre invisible : les chaînes d’approvisionnement mondiales sont d’une fragilité redoutable, et leur rupture peut condamner des populations entières à la faim. Le détroit d’Ormuz, ce goulet de 55 kilomètres de large par lequel transitent 20 % du pétrole mondial, n’est pas seulement une artère énergétique. C’est aussi, pour des dizaines de millions de personnes, le passage obligé de leur alimentation quotidienne.
Les chiffres sont vertigineux. L’Arabie saoudite importe plus de 80 % de ses denrées alimentaires. Les Émirats arabes unis, environ 90 %. Le Qatar, près de 98 %. Ces pays du Golfe, dont les économies figurent parmi les plus riches du monde par habitant, sont en réalité incapables de nourrir leur propre population. Le désert ne se négocie pas, et aucune richesse pétrolière ne fait pousser du blé sous un soleil à 50 degrés. La dépendance alimentaire de cette région est totale, structurelle, et elle transite quasi intégralement par ce même détroit aujourd’hui bloqué.
Cent millions de personnes en sursis alimentaire
Le Programme alimentaire mondial ne prend pas de gants dans son évaluation. Son directeur exécutif adjoint, Carl Skau, a prononcé des mots graves lors d’un point de presse à Genève :
« Si le conflit au Moyen-Orient se poursuit jusqu’en juin, 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans l’insécurité alimentaire aiguë en raison de la hausse des prix. Cela porterait les niveaux de faim dans le monde à un record, et c’est une perspective terrible. »
En cumulant les populations déjà exposées et celles que la crise ferait basculer, ce sont près de 100 millions de personnes qui pourraient se trouver confrontées à une crise alimentaire sans précédent. Le PAM va jusqu’à comparer la menace à ce que la pandémie de Covid-19 et le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022 ont infligé aux chaînes d’approvisionnement mondiales. On mesure ici la brutalité du choc potentiel.
Les transporteurs cherchent des itinéraires alternatifs, mais ces détours sont coûteux, longs et incapables de compenser intégralement les flux habituels. Le résultat mécanique est double : hausse des prix et réduction du choix pour les consommateurs. Dans des pays où la quasi-totalité des produits alimentaires est importée, cette équation peut rapidement devenir insupportable pour les populations les plus vulnérables.
La leçon française que personne ne veut entendre
Ce que cette crise révèle en creux, c’est une leçon de souveraineté alimentaire que la France ferait bien de méditer pour elle-même. Car le détroit d’Ormuz n’est pas seulement le problème des pays du Golfe. C’est aussi celui de notre agriculture. Plus d’un tiers des engrais mondiaux transitent par ce même passage maritime. La fermeture du détroit frappe donc directement les agriculteurs français, déjà sous pression, dans leur capacité à produire la saison prochaine.
La dépendance aux engrais importés n’est pas une fatalité naturelle : c’est le résultat de décennies de choix économiques qui ont progressivement démantelé les capacités de production nationale au nom de la compétitivité et des prix bas. On a externalisé, délocalisé, rationalisé. Et l’on se retrouve aujourd’hui à regarder un détroit bloqué à l’autre bout du monde en sachant que nos champs en dépendent.
La situation des pays du Golfe est, à cet égard, un miroir grossissant de ce que peut produire une dépendance alimentaire et agricole poussée à l’extrême. Ces États n’ont pas choisi la vulnérabilité : ils ont fait le pari de la spécialisation et de l’échange mondial. Ce pari fonctionne en temps de paix. Il s’effondre dès qu’un conflit surgit dans une zone stratégique. La souveraineté alimentaire n’est pas un luxe idéologique : c’est une assurance-vie nationale.
La France, elle, dispose encore d’une agriculture puissante, de terres fertiles et d’un savoir-faire agronomique reconnu dans le monde entier. Elle n’est pas condamnée à la dépendance. Mais les politiques menées depuis des années, sous-investissement dans la recherche agronomique souveraine, pression réglementaire croissante sur les intrants, accords commerciaux qui exposent nos producteurs à une concurrence déloyale, ont progressivement rogné ce capital stratégique. La crise du détroit d’Ormuz devrait sonner comme une alarme. Non pas pour la région du Golfe seulement, mais pour tout pays qui a cru que la mondialisation rendrait les frontières et les stocks inutiles.
Il y a dans les événements actuels une démonstration implacable que l’interdépendance commerciale, présentée comme un facteur de paix et de prospérité, peut se retourner en instrument de vulnérabilité collective dès que la géopolitique reprend ses droits. Cent millions de personnes menacées par la faim à cause d’un détroit bloqué : voilà ce que produit un monde qui a troqué la résilience contre l’efficience.
IMPORTANT - À lire
Détroit d'Ormuz, souveraineté alimentaire, dépendance aux engrais : chaque mois, notre revue papier décrypte ces fractures géopolitiques qui redessinent silencieusement nos vulnérabilités.
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