🔥 Les essentiels de cette actualité
- Plusieurs dizaines de femmes ont déjà témoigné auprès de l’association Innocence en danger, un mois seulement après le lancement de son appel à témoignages sur le volet français de l’affaire Epstein.
- Certaines victimes refusent encore de parler, paralysées par la peur d’être traquées par la presse — preuve que le réseau Epstein a su imposer un silence durable bien au-delà de sa chute.
- La prescription menace d’enterrer une grande partie des faits, mais la présidente d’Innocence en danger plaide pour un réexamen au cas par cas : peut-on vraiment laisser l’impunité prospérer au profit de ceux qui ont organisé la dissimulation de leurs crimes ?
- La justice française est sommée d’exercer pleinement sa souveraineté sur ce dossier : des victimes françaises, des faits commis sur le sol national, des complices potentiels identifiés — rien ne justifie d’attendre que les Américains fassent le travail à notre place.
Un mois après le lancement de son appel à témoignages, l’association Innocence en danger annonce avoir recueilli plusieurs dizaines de témoignages de femmes dans le cadre du volet français de l’affaire Epstein. Sa présidente, Homayra Sellier, l’a confirmé sur RTL le 2 avril. Ce chiffre, même provisoire, dit quelque chose d’important : il y a des victimes, il y a des faits et il y a une vérité que la France n’a pas encore regardée en face.
Ce que révèle d’emblée cette mobilisation, c’est l’ampleur du silence qui a précédé. Des dizaines de femmes n’avaient pas parlé. Certaines, selon Homayra Sellier, ont encore « trop peur de parler ou de se retrouver traquées par la presse ». Ce n’est pas une formule rhétorique. C’est la description d’un état de sidération qui perdure, entretenu par la nature même du réseau Epstein : un réseau qui fonctionnait précisément parce qu’il était capable d’imposer le silence à ses victimes, en France comme ailleurs.
« Il faut que la justice prouve qu’elle veut la vérité, pas seulement pour les victimes mais pour tous les Français qui ont le droit de savoir ce qui s’est passé dans leur pays. »
Cette phrase de la présidente d’Innocence en danger mérite qu’on s’y arrête. Elle ne s’adresse pas seulement aux magistrats en charge du dossier. Elle interpelle une institution dans son ensemble et pose une question fondamentale : la justice française est-elle à la hauteur de ce que l’on attend d’elle quand l’affaire dépasse le cadre ordinaire de la délinquance, quand elle touche à des réseaux puissants, à des noms qui comptent, à des milieux où l’influence et l’argent ont longtemps servi de bouclier ?
La prescription, obstacle ou prétexte ?
L’une des questions les plus délicates soulevées par Homayra Sellier concerne la prescription. « Beaucoup d’affaires sont prescrites », reconnaît-elle, mais elle refuse que cette réalité juridique devienne une fin de non-recevoir automatique. Elle plaide pour que chaque situation soit « réétudiée au cas par cas » et fait valoir un argument solide : « tout ce réseau était caché ». Or, en droit français, le point de départ de la prescription peut être retardé lorsque les faits ont été dissimulés de façon à empêcher toute poursuite.
Ce n’est pas un argument de plaidoirie inventé pour les besoins de la cause. C’est une règle de bon sens juridique : on ne peut pas laisser prospérer l’impunité au seul motif que ceux qui ont organisé les crimes ont également organisé leur dissimulation avec suffisamment de soin. Si la prescription devenait, dans cette affaire, le mur derrière lequel disparaissent les responsabilités, ce serait une capitulation de la justice devant les moyens de ceux qu’elle devrait pourtant juger.
Homayra Sellier ne dit pas que la prescription doit être abolie. Elle dit qu’elle ne doit pas être appliquée mécaniquement, sans examen, comme une clôture commode. C’est une position raisonnable qui appelle une réponse sérieuse de la part des magistrats concernés.
Ce que la France a le droit de savoir
L’affaire Epstein n’est pas une affaire américaine qui aurait connu quelques prolongements anecdotiques en France. Les éléments progressivement mis au jour suggèrent une présence française significative dans ce réseau, des victimes françaises, des complices potentiels sur le territoire national et des faits commis sur le sol français. À ce titre, il ne s’agit pas d’un dossier périphérique dont on pourrait se contenter de suivre les développements de loin, en attendant que les juridictions américaines ou britanniques fassent le travail à notre place.
La France est un État de droit souverain. Elle dispose d’une justice, de magistrats et de moyens d’investigation. L’appel d’Homayra Sellier à ce que la justice se montre « volontaire pour découvrir la vérité » n’est pas une mise en cause de la compétence des juges, c’est une invitation à exercer pleinement cette compétence, sans retenue, sans calcul et sans déférence particulière à l’égard de quiconque pourrait se trouver impliqué.
C’est précisément cela que les Français sont en droit d’attendre. Non pas un simulacre d’enquête qui s’éteindrait sur des questions de délais ou de juridiction. Mais une investigation réelle, menée avec la même rigueur qu’on appliquerait à n’importe quelle affaire de proxénétisme aggravé ou d’abus sexuels sur mineures, parce que c’est bien de cela qu’il s’agit, quelles que soient les positions sociales des personnes éventuellement en cause.
La crédibilité d’une institution se mesure aussi à sa capacité à ne pas se dérober quand l’affaire est difficile. Si la justice française parvient à faire la lumière sur ce volet, elle aura montré de quoi elle est capable. Si elle échoue ou si elle renonce sans avoir vraiment essayé, ce sera une défaillance dont les conséquences iront bien au-delà de ce seul dossier. Car ce sont les victimes qui paient le prix du silence, mais c’est la confiance des Français dans leurs institutions qui en supporte, à long terme, le coût véritable.
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