Face à la guerre contre l’Iran, Villepin accuse la France de « rater l’histoire »

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Pendant que les bombes tombent sur Téhéran et que l’Iran frappe une base britannique à Chypre, Emmanuel Macron choisit de se rendre à Chypre pour un déplacement symbolique, laissant la France spectatrice d’une crise mondiale qui l’appelle pourtant à jouer un rôle central.
  • Dominique de Villepin brise le silence sur BFMTV et assène un verdict sans appel : « La France est en train de rater le coche, de rater l’histoire », faute de volonté politique, non par manque de moyens ou de légitimité diplomatique.
  • L’ancien Premier ministre propose des sanctions économiques contre Washington et Israël, ainsi qu’un principe onusien du « tu détruis, tu répares » — des idées moralement cohérentes mais qui buttent sur l’absence totale d’unité européenne nécessaire à leur mise en œuvre.
  • Alors que Pedro Sanchez est cité comme le seul dirigeant européen à « sauver l’honneur », l’Europe entière apparaît alignée sur Washington par réflexe pavlovien, incapable d’opposer la moindre résistance collective face à une guerre qu’elle n’a pas choisie.

Dominique de Villepin n’est pas un homme que l’on résume facilement. Longtemps gaulliste de salon, habile rhéteur plus qu’homme d’action, il porte néanmoins en lui quelque chose que la classe politique française a presque entièrement perdu : le sens de la grandeur nationale et la capacité à dire non quand l’heure l’exige. Son passage sur BFMTV le 8 mars, dans le contexte d’une guerre au Moyen-Orient qui s’embrase depuis les bombardements israélo-américains sur Téhéran, a au moins eu le mérite de poser des questions que personne au sommet de l’État ne semble vouloir formuler.

Les faits sont là, bruts et dérangeants. Depuis le 28 février, les bombes tombent. Le guide suprême iranien Ali Khamenei est mort. Une base britannique à Chypre a été touchée par un drone iranien. Pendant ce temps, Emmanuel Macron se rend à Chypre pour « témoigner de sa solidarité », tandis que le porte-avions Charles de Gaulle se trouve en Norvège. Villepin, lui, a les mots pour dire ce que cette image a d’absurde : la France est présente partout sauf là où elle devrait être.

Une diplomatie française à la dérive

Sur le fond, Villepin articule un constat que notre ligne éditoriale ne peut qu’endosser : la France abdique. « La France est en train de rater le coche, de rater l’histoire », dit-il. Non par manque de moyens, non par manque de légitimité, la France est membre permanent du Conseil de sécurité, elle dispose d’une armée, d’une tradition diplomatique et d’une parole historiquement respectée, mais par manque de volonté politique. Macron préfère les déplacements symboliques à la coordination stratégique. Il choisit la visibilité médiatique là où il faudrait de l’autorité.

« Quand il y a une crise mondiale, il est important d’être là où il le faut. Et s’il y a un endroit où devrait être le Président de la République, c’est au Palais de l’Élysée pour coordonner l’action. »

C’est un reproche qui touche juste. La souveraineté ne se décrète pas dans les aéroports étrangers. Elle se construit dans les salles de réunion, dans les câbles diplomatiques et dans les coalitions patientes que l’on tisse loin des caméras. Or la diplomatie macronienne a toujours privilégié la posture sur la stratégie, le coup de théâtre sur la construction durable. Ce déplacement à Chypre en est une nouvelle illustration : visible, mais vide.

Plus intéressante encore est la critique que Villepin adresse à l’ensemble des dirigeants européens, qu’il accuse d’être « partenaires » d’une « farce » américaine. Il y a là quelque chose de gaullien dans le ton, même si la comparaison a ses limites. Villepin n’appelle pas à sortir de l’OTAN et n’esquisse pas une doctrine cohérente de défense européenne autonome. Mais il pointe quelque chose de réel : l’Europe, dans cette crise, suit Washington sans résister, comme par réflexe pavlovien. La seule exception qu’il cite ? Pedro Sanchez, le Premier ministre espagnol socialiste. Ce n’est pas rien que ce soit lui qui « sauve l’honneur », selon les mots de l’ancien Premier ministre français.

Des propositions séduisantes, mais fragiles

Villepin va plus loin en proposant deux mesures concrètes. D’abord, des « sanctions économiques et politiques » contre les États-Unis et Israël, voire la traduction des « inconséquents devant les tribunaux ». Ensuite, une résolution à l’Assemblée générale des Nations unies instaurant un « principe de réparation » : tout pays s’engageant dans une intervention illégitime devrait financer la reconstruction de ce qu’il a détruit. « Tu détruis, tu répares », résume-t-il, formule empruntée, non sans ironie, à Gabriel Attal.

Ces propositions méritent d’être prises au sérieux, mais aussi examinées avec lucidité. Le principe de réparation est moralement cohérent et diplomatiquement audacieux. Il s’inscrit dans une logique de responsabilité des États qui fait cruellement défaut au droit international contemporain. Mais sa mise en œuvre supposerait précisément ce que le Conseil de sécurité de l’ONU ne peut pas produire : un rapport de force suffisant pour contraindre les grandes puissances. Une résolution de l’Assemblée générale n’est pas contraignante. Elle a une valeur politique, pas juridique. Villepin le sait. Il joue sur le terrain de la pression morale et de la légitimité symbolique, ce qui n’est pas inutile, mais ne saurait suffire.

Quant aux sanctions contre Washington, elles exigent une unité européenne que l’on ne voit pas se dessiner. C’est là que le discours de Villepin, aussi juste dans son diagnostic, bute sur une réalité structurelle qu’il ne résout pas : la France ne peut pas sanctionner seule les États-Unis. Construire la coalition nécessaire à une telle démarche demanderait exactement le type de travail diplomatique souterrain et patient que ni Macron ni Villepin ne semblent disposés à mener.

Reste que l’intervention de Villepin a au moins le mérite de poser le bon cadre : la France n’est pas condamnée à subir. Elle a des traditions, des atouts, une parole internationale. Mais ces atouts s’érodent à chaque fois que Paris choisit la solidarité atlantiste par défaut plutôt que par conviction raisonnée. Exiger « du sérieux » de la part des États-Unis, comme il le dit, c’est aussi exiger de la France qu’elle retrouve son propre sérieux, et cela commence à l’Élysée, pas à Chypre.

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