Marchés d’armement : l’enquête conjointe de La Lettre, Le Soir et Knack lève le voile sur la corruption qui gangrène l’OTAN

L'enquête conjointe de La Lettre, Le Soir et Knack lève le voile sur la corruption qui gangrène l'OTAN L'enquête conjointe de La Lettre, Le Soir et Knack lève le voile sur la corruption qui gangrène l'OTAN

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Une enquête fracassante révèle la corruption au cœur de l’OTAN, avec des consultants touchant des pots-de-vin pour des contrats d’armement.
  • Le 13 mai 2025, une opération conjointe du FBI et de la NSPA a mené à l’arrestation de cinq agents, dont Scott Willason, ancien cadre clé.
  • Ismail Terlemez a reçu 115 000 euros en dix virements pour favoriser une firme italienne, tandis que Willason facturait des « prestations » douteuses d’un million d’euros.
  • Terlemez a été libéré après une rencontre Trump-Erdogan, soulevant des questions sur les négociations en coulisses et l’influence politique.

L’enquête fracassante publiée en début de semaine par La Lettre, en partenariat avec Le Soir et Knack en Belgique, ainsi que le site d’investigation néerlandais Follow The Money, vient une fois encore prouver ce que beaucoup d’entre nous soupçonnaient depuis longtemps.

Ces journalistes ont mis à nu un système bien rodé au cœur même de l’OTAN, où des consultants empochent des pots-de-vin juteux en échange de leurs « services » destinés à décrocher des contrats d’armement et de carburant.

Les deux premiers volets, sortis lundi 20 octobre, lèvent le voile sur ces pratiques douteuses que nos dirigeants préfèrent garder dans l’ombre. Pendant qu’on nous serre la ceinture et qu’on nous parle d’efforts budgétaires, certains se gavent sans vergogne grâce à ces deals obscurs.

Un coup de filet massif à travers l’Europe

Le scandale a éclaté le 13 mai 2025. Ce jour-là, l’Agence OTAN de soutien et d’acquisition (NSPA), épaulée par le FBI et la police du Pentagone (DCIS), a lancé une opération simultanée dans plusieurs pays européens.

Résultat : cinq agents et ex-agents de l’OTAN arrêtés à l’aube — un « vaste coup de filet », selon le communiqué officiel.

L’enquête a été conduite en toute discrétion par les autorités belges. Le parquet reste muet sur l’identité des personnes visées, malgré la gravité des faits. Pourtant, un nom circule : celui de Scott Willason, Américain d’une cinquantaine d’années et ancien cadre de la NSPA, qui ferait partie des interpellés.

Il aurait joué un rôle clé dans plusieurs transactions suspectes liées à un lucratif contrat d’approvisionnement en TNT pour l’armée américaine.

Les dessous de la corruption dans les marchés publics

D’après les conclusions du département de la Justice américain, Scott Willason a manigancé en coulisses pour influencer un appel d’offres. Comment ? En s’acoquinant avec Ismail Terlemez, un expert en munitions gravitant dans l’orbite de la NSPA.

L’enquête révèle que Terlemez aurait empoché plus de 115 000 euros pour ses services. On ne parle pas ici d’un versement massif qui aurait pu éveiller des soupçons, mais bien d’une série de dix virements savamment dosés, entre 5 000 et 10 000 euros chacun.

Et devinez qui tirait les ficelles derrière ce petit manège ? Willason lui-même.

Terlemez aurait empoché des dizaines de milliers d’euros pour favoriser une entreprise italienne. Ce mafieux a délibérément saboté l’offre d’un concurrent polonais (probablement Nitro Chem, filiale du géant PGZ), tout en permettant à son complice Scott Willason de facturer plus d’un million d’euros en « prestations » douteuses entre novembre 2019 et juin 2020.

La firme italienne a décroché une commande juteuse de 107 millions d’euros. Les enquêteurs ne vont pas par quatre chemins dans leur mise en examen de treize pages. Ils accusent sans détour :

« Scott Willason et Ismail Terlemez (…) ont conspiré ensemble (…) pour offrir des avantages en valeur au bénéfice de Terlemez, dans le cadre d’un pacte de corruption. »

Ismail Terlemez

Un scénario qui se répète

Le même manège semblait se répéter pour nos deux arnaqueurs. En janvier 2020, Ismail Terlemez a démarché le PDG de Vairog EU, fabricant letton de munitions depuis racheté par le groupe suédois Astor.

D’après l’enquête, ce consultant de l’OTAN – qui visiblement se croyait tout permis – lui a proposé de l’introduire dans le précieux fichier des fournisseurs agréés de la NSPA.

Mais le plus révélateur est encore à venir. Quelques semaines plus tard, Terlemez a clairement montré son jeu en déclarant au directeur qu’il devait rencontrer « son associé en affaires Willason » et que « travailler ensemble bénéficierait à tout le monde ».

Balle Vairog EU

Terlemez libéré après une rencontre Trump-Erdogan

Selon des documents obtenus par la justice américaine, les rendez-vous se sont enchaînés dans l’ombre feutrée des hôtels luxembourgeois. L’Américain Scott Willason aurait proposé un pacte à l’industriel : gonfler délibérément les tarifs, en contrepartie d’une aide garantie pour décrocher les marchés de la NSPA.

La combine ? Des rétrocommissions juteuses sur les ventes d’armement aux pays membres.

Mais l’industriel a dit non. Une petite lueur d’intégrité dans ce monde de requins ? Ou simplement la peur de se faire prendre ? Difficile à dire, mais le refus de Vairog EU mérite d’être souligné dans un secteur où l’argent corrompt presque systématiquement.

Le patron de l’entreprise admet qu’il y a bien eu « quelque chose », tout en se défendant : « Il n’y avait aucun tort de leur côté ».

Consultant en armement et figure de confiance du clan Erdogan, Terlemez a quitté les geôles américaines le 9 juillet dernier. Un timing qui soulève des questions, puisque cette libération survient à peine quelques semaines après une rencontre entre Trump et Erdogan.

Les deux présidents s’étaient effectivement retrouvés le 25 juin à La Haye, en marge d’un sommet de l’OTAN. Une discussion qui aura visiblement porté ses fruits pour ce proche du président turc, démontrant une fois de plus l’efficacité des négociations en coulisse menées par Trump.

Trump et Erdogan se rencontrent en marge du sommet de l'OTAN à La Haye

Les négociations en coulisses et la libération de Terlemez

Guy Moeraert, ancien salarié de la NSPA, est tombé dans les griffes de la justice le 13 mai. Mis en examen pour « corruption active et passive, blanchiment d’argent et participation à une organisation criminelle », ce consultant est le troisième ancien de l’agence à se retrouver dans le viseur des autorités.

L’homme n’a pas fait dans la dentelle. Il aurait empoché des commissions juteuses sur des contrats pharaoniques de plusieurs centaines de millions d’euros. Tout ça pour quoi ? Pour faciliter l’achat de drones, de munitions et d’équipements d’avion entre 2019 et 2020.

Contacté par téléphone, l’avocat du militaire belge Guy Moeraert l’affirme sans détour : son client « a tout mis sur la table, donné des noms » et « ne conteste pas la matérialité des faits ».

Évidemment, M. Moeraert bénéficie encore de la présomption d’innocence, même si ses aveux semblent accablants.

Sur son profil LinkedIn, ce sexagénaire, ancien de l’armée belge, se présente comme « manager technique de projet » pour une société baptisée Alrescha Luxembourg. Quand on creuse un peu, on découvre qu’un ex-responsable de la NSPA fait partie des actionnaires de cette entreprise.

Et qui est cet homme ? Ni plus ni moins que Scott Willason lui-même. Confronté aux accusations, son avocat a fait savoir à La Lettre que « la justice américaine a clairement et rapidement établi » que les accusations contre Willason « étaient fausses et infondées ».

Un réseaux d'anciens militaires à la manœuvre sur les contrats de l'agence de soutien et d'acquisition de l'OTAN (NSPA)

La pourriture au cœur de l’OTAN continue

Malgré les arrestations et les révélations, les manœuvres continuent : Le 12 juillet dernier, un petit arrangement bien louche s’est déroulé dans un hôtel entre des pontes grecs et un agent de la NSPA.

Manousos Bailakis et Ioannis Gelasakis, dirigeants de Global Defense Logistics (GDL) – un important fournisseur de carburant pour les flottes militaires occidentales – ont rencontré un employé de l’agence d’approvisionnement de l’OTAN.

On ne parle pas de broutilles ici : un contrat de fuel maritime de plusieurs millions d’euros était sur la table. Et, comme par hasard, l’agent de la NSPA serait reparti avec deux jolies enveloppes contenant 50 000 euros en liquide.

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