« Je pense que la guerre est finie » : comment une phrase de Donald Trump a fait vaciller le pétrole

« Je pense que la guerre est finie » : comment une phrase de Donald Trump a fait vaciller le pétrole « Je pense que la guerre est finie » : comment une phrase de Donald Trump a fait vaciller le pétrole

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • En quelques heures lundi, le baril de Brent a flambé de 30% pour frôler les 120 dollars, un niveau inédit en temps de paix, paralysant le détroit d’Ormuz par lequel transitent 20% des hydrocarbures mondiaux.
  • Une seule phrase prononcée par Trump au téléphone avec une journaliste a suffi à faire refluer les prix de 6% : la sécurité énergétique mondiale tient désormais aux humeurs verbales d’un seul homme, sans accord signé ni garantie vérifiable.
  • Ce sont les Français des zones rurales et périurbaines qui auraient subi de plein fouet un prix à la pompe dépassant deux euros le litre — une géographie sociale de la douleur énergétique qui ne change jamais.
  • La France possède un parc nucléaire massif, mais sa dépendance aux carburants fossiles pour la mobilité et l’industrie révèle une absence criante de stratégie énergétique cohérente. Jusqu’où faudra-t-il attendre pour en tirer les conséquences ?

En quelques heures seulement, les marchés pétroliers ont vécu l’une des séquences les plus vertigineuses de leur histoire récente. Le Brent, référence mondiale, a frôlé les 120 dollars le baril lundi avant de refluer d’environ 6 % le lendemain, sous l’effet d’une seule déclaration du président américain. Donald Trump, au téléphone avec une journaliste de CBS, a lâché cette phrase qui a suffi à retourner les salles de marché : « Je pense que la guerre est finie, quasiment. » Rarement une conversation téléphonique informelle aura eu autant de poids sur l’économie mondiale.

Ce moment illustre, avec une brutalité pédagogique rare, à quel point la dépendance aux hydrocarbures du Golfe persiste et à quel point les équilibres mondiaux tiennent à des fils fragiles. En l’espace de 10 jours, la hausse cumulée des prix avait déjà été spectaculaire. Puis, en quelques heures lundi, une flambée de 30 %, du jamais vu en temps de paix. Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux, s’était retrouvé paralysé. Le monde avait les yeux rivés sur ce goulot d’étranglement stratégique, rappelant que les grandes puissances n’ont jamais véritablement résolu leur vulnérabilité énergétique fondamentale.

« L’administration Trump en est arrivée à un point où ils réfléchissent au coût de la guerre, mais aussi aux marchés. »

Cette observation de l’analyste Art Hogan, de B. Riley Wealth Management, recueillie par l’AFP, mérite qu’on s’y arrête. Elle résume avec une franchise désarmante la logique qui gouverne désormais la diplomatie américaine : le coût économique d’un conflit peut peser autant, sinon plus, que ses objectifs géopolitiques dans le calcul présidentiel. Ce n’est pas nécessairement une critique, c’est même, dans une certaine mesure, une forme de pragmatisme que les souverainistes de tous pays devraient comprendre. Un État qui protège son économie nationale n’a pas à rougir de prendre en compte les conséquences concrètes de ses engagements militaires sur ses propres citoyens.

La souveraineté énergétique, grande absente du débat européen

Ce qui est plus troublant, c’est la position dans laquelle se retrouve l’Europe, et la France en particulier, face à cette séquence. Pendant que Trump évoque publiquement la possibilité de « prendre le contrôle » du détroit d’Ormuz et qu’il annonce la levée de certaines sanctions pour « réduire les prix », les pays du G7 se contentent de se dire « prêts » à puiser dans leurs réserves stratégiques, sans pour autant décider d’y recourir immédiatement. La réactivité est là, en creux. La stratégie, moins.

L’annonce de Trump sur la levée de certaines sanctions est particulièrement révélatrice. Sans préciser quels États seraient concernés, le président américain a néanmoins établi un lien direct avec son appel jugé « positif » avec Vladimir Poutine, lequel avait rappelé être prêt à fournir les Européens en pétrole et en gaz, sous conditions. La Russie, dont le secteur des hydrocarbures est sous sanctions occidentales depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, refait donc surface comme acteur potentiel de la stabilisation énergétique mondiale. Voilà qui replacera inévitablement certaines capitales européennes devant des arbitrages que leurs postures idéologiques leur avaient jusqu’ici permis d’esquiver.

Pour la France, cette séquence devrait résonner comme un avertissement. Le baril de Brent ayant brièvement dépassé 119 dollars, les prix à la pompe menaçaient de dépasser 2 euros le litre, voire davantage pour le diesel. Ce sont les Français qui travaillent, ceux des zones périurbaines et rurales pour qui la voiture n’est pas un luxe mais une nécessité, qui auraient subi de plein fouet ce choc. Pas les télétravailleurs parisiens branchés aux transports en commun. La géographie sociale de la douleur énergétique est toujours la même.

C’est précisément pourquoi la question de la souveraineté énergétique ne peut rester cantonnée aux couloirs feutrés des sommets du G7 ou aux déclarations de principe. La France dispose d’un atout que peu de nations possèdent : un parc nucléaire civil massif, capable de produire une électricité décarbonée et relativement stable. Mais cet atout, malmené pendant des années par une politique énergétique erratique, ne suffit pas à compenser la dépendance aux carburants fossiles pour la mobilité, le chauffage ou l’industrie. La transition ne se décrète pas, elle se prépare, se finance et s’ancre dans la réalité des territoires.

Quand un tweet présidentiel vaut plus qu’une stratégie collective

Il y a quelque chose de profondément instructif, et d’un peu inquiétant, dans le fait qu’une déclaration informelle de Donald Trump ait suffi à faire « complètement changer la donne », pour reprendre les mots d’Art Hogan. Les marchés ne se sont pas retournés sur la base d’un accord diplomatique signé, d’un cessez-le-feu vérifié, ni même d’une résolution onusienne. Ils se sont retournés sur une phrase prononcée au téléphone, dont le contenu précis reste flou et dont la fiabilité reste à démontrer.

Cette fragilité structurelle, des prix mondiaux suspendus aux humeurs verbales d’un seul homme, devrait alimenter une réflexion sérieuse sur la robustesse de notre sécurité d’approvisionnement. L’analyste Chris Weston, de Pepperstone, notait que les déclarations de Trump avaient « suffi à faire naître l’espoir d’une certaine normalisation de l’offre et de la logistique ». L’espoir. Pas la certitude. Pas la garantie. L’espoir.

On ne reprochera pas à Donald Trump de chercher à mettre fin à un conflit coûteux, ni de vouloir stabiliser des marchés qui menacent le pouvoir d’achat des Américains. Ce serait lui faire un mauvais procès. Mais pour les nations qui, comme la France, ne disposent pas des leviers américains, ni du dollar, ni de l’armée, ni de la capacité à peser directement sur le détroit d’Ormuz, la leçon est claire : dépendre des déclarations d’un président étranger pour que vos prix de l’énergie restent supportables, c’est précisément ce qu’on appelle une perte de souveraineté. Elle ne se signe pas dans un traité. Elle se constate, chaque jour, à la pompe.

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