Les médias allemands reprochent à Merz son silence face aux attaques de Trump contre l’Espagne

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • En se rendant à Washington pour afficher sa complicité avec Trump sur le dossier iranien, Friedrich Merz a choisi les intérêts allemands au détriment de la solidarité européenne, laissant l’Espagne seule face aux menaces commerciales américaines.
  • Madrid a refusé que ses bases militaires servent aux opérations contre l’Iran au nom du droit international, et Trump a aussitôt brandi la menace d’une rupture commerciale — sans que Berlin daigne prendre la défense de son partenaire européen.
  • Face à cette crise, la Commission européenne a promis une « pleine solidarité » avec les États membres, mais cette rhétorique unitaire masque une impuissance réelle : l’Europe ne dispose ni d’armée commune, ni de politique étrangère unifiée.
  • L’épisode révèle une contradiction fondamentale du projet européen : peut-on célébrer la souveraineté de chaque nation membre tout en exigeant qu’elles parlent d’une seule voix face aux grandes puissances ?

La visite de Friedrich Merz à Washington aura eu le mérite de révéler, une fois de plus, les contradictions profondes qui minent l’Union européenne. Le chancelier allemand s’est rendu à la Maison-Blanche pour afficher une entente cordiale avec Donald Trump, notamment sur la question iranienne. Las, il en est ressorti sous le feu nourri de ses propres médias, accusé d’avoir abandonné l’Espagne face aux critiques américaines. Mais au-delà des polémiques allemandes, cet épisode pose une question fondamentale : qu’est-ce que la solidarité européenne et a-t-elle encore un sens quand chaque nation membre défend des intérêts radicalement divergents ?

Sur le réseau social X, Merz a affiché sa satisfaction après l’entretien : « Nous sommes sur la même longueur d’onde : ce terrible régime de Téhéran doit disparaître. Nous parlerons de l’après. Et nous devons parler de l’Ukraine. Nous voulons mettre fin à ces guerres. » Le message se voulait rassurant pour l’alliance transatlantique. Il a immédiatement déclenché une tempête outre-Rhin.

« Merz s’est rendu à Washington pour plaire à Trump et il a réussi. Cependant, aux yeux de l’opinion publique mondiale, il a déçu l’Espagne, un partenaire de l’Union européenne. »

Ce verdict du Spiegel résume le grief principal adressé au chancelier : son silence face aux attaques de Trump contre Madrid. L’Espagne a refusé que ses bases militaires soient utilisées pour les opérations contre l’Iran, invoquant le respect du droit international et de la Charte des Nations unies. Trump a menacé de rompre les liens commerciaux avec le pays. Et Merz ? Il s’est contenté de suggérer que le gouvernement espagnol devrait présenter des « arguments convaincants » sur la question.

L’illusion de l’unité européenne

Pour Der Spiegel, le chancelier aurait dû changer de sujet ou rappeler qu’une menace économique contre un État membre constituait une attaque contre l’ensemble de la communauté. Cette attente révèle un malentendu persistant sur la nature même de l’Union européenne. Car enfin, pourquoi l’Allemagne devrait-elle défendre une position espagnole qu’elle ne partage manifestement pas ?

Berlin soutient les frappes contre l’Iran. Madrid les condamne. Ces deux positions sont irréconciliables. Exiger de Merz qu’il se fasse le champion d’une politique étrangère qu’il rejette au nom d’une « solidarité européenne » abstraite relève de l’injonction contradictoire. L’Allemagne a des intérêts propres, tout comme l’Espagne. Et ces intérêts ne coïncident pas toujours, c’est même le cas le plus fréquent.

Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a rappelé que les bases situées sur le territoire espagnol « ne peuvent pas être utilisées pour des activités incompatibles avec la Charte de l’ONU ». Position respectable, qui procède d’une lecture souverainiste du droit international. L’Espagne décide de l’usage de ses bases sur son sol, selon ses principes. C’est précisément ce que devrait faire toute nation digne de ce nom.

Le paradoxe, c’est que cette affirmation de souveraineté espagnole est saluée par ceux-là mêmes qui reprochent à Merz de ne pas l’avoir défendue au nom de l’Europe. Mais si l’Europe implique que chaque pays renonce à ses positions propres pour embrasser celles de ses voisins, alors la souveraineté espagnole n’a plus de sens. On ne peut pas célébrer l’indépendance de Madrid face à Washington tout en exigeant que Berlin la soutienne mécaniquement.

Bruxelles, pompier ou pyromane ?

Face aux menaces commerciales américaines, la Commission européenne s’est empressée de réagir. Son porte-parole Olof Gill a déclaré : « La Commission assurera la pleine protection des intérêts de l’Union européenne. Nous sommes en pleine solidarité avec tous les États membres et leurs citoyens. » Formule convenue, qui masque mal l’impuissance réelle de Bruxelles dans ce type de confrontation.

Car que peut faire concrètement la Commission ? Face à une Amérique qui brandit l’arme commerciale, l’Europe n’a que des mots. Elle n’a pas de politique étrangère unifiée, pas d’armée commune, pas même de consensus sur la définition de ses intérêts stratégiques. Certains membres veulent suivre Washington, d’autres s’y refusent. Cette cacophonie est le produit logique d’une construction qui prétend fédérer des nations sans reconnaître qu’elles restent, in fine, souveraines.

Les médias allemands reprochent à Merz d’avoir donné l’image « d’un politicien peu disposé à s’opposer au président américain ». Mais Merz n’est pas le président de l’Europe. Il est le chancelier de l’Allemagne. Son mandat ne consiste pas à défendre les positions espagnoles devant Trump, mais à défendre les intérêts allemands. Qu’il le fasse avec plus ou moins d’habileté relève de l’appréciation politique. Qu’on lui reproche de ne pas avoir endossé un rôle qui n’est pas le sien relève de la confusion intellectuelle.

Cette séquence illustre l’impasse dans laquelle se trouve le projet européen. D’un côté, on vante la diversité des nations qui le composent. De l’autre, on exige qu’elles parlent d’une seule voix face aux grandes puissances. Ces deux exigences sont incompatibles. Tant que l’Europe ne sera pas un État fédéral, ce qu’elle n’est pas et que beaucoup de peuples refusent qu’elle devienne, elle restera une coalition d’intérêts nationaux parfois convergents, souvent divergents.

La vraie question que pose cette affaire n’est pas de savoir si Merz a manqué de panache ou de solidarité. Elle est de savoir si les nations européennes sont prêtes à assumer leurs désaccords plutôt qu’à les dissimuler derrière une rhétorique unitaire de façade. L’Espagne a fait un choix souverain en refusant de participer aux opérations contre l’Iran. L’Allemagne en a fait un autre en s’alignant sur Washington. Aucune de ces positions n’est illégitime. Mais prétendre qu’elles peuvent coexister harmonieusement dans une politique étrangère commune relève de l’illusion.

Pour la France, cette leçon devrait être méditée. Notre pays a longtemps cultivé une tradition d’indépendance diplomatique, héritée du gaullisme. Cette tradition suppose de ne pas se laisser enfermer dans des logiques de bloc, qu’elles soient atlantiques ou européennes. Face aux tensions actuelles, la sagesse commande de définir nos intérêts propres et de les défendre, sans attendre que d’autres le fassent à notre place, car ils ne le feront pas.

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