OTAN : Washington réévalue sa posture militaire en Europe et appelle les alliés à plus de responsabilités

L'Amérique lâche l'Europe : la France doit saisir cette chance de retrouver son indépendance stratégique L'Amérique lâche l'Europe : la France doit saisir cette chance de retrouver son indépendance stratégique

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • L’administration Trump annonce un possible retrait des forces américaines d’Europe, exigeant que les alliés européens assument enfin leur défense, avec Elbridge Colby insistant sur le transfert des capacités nucléaires hors du continent.
  • L’Europe, historiquement dépendante, fait face à une impréparation criante, ses pays peinant à atteindre les objectifs de dépenses militaires à 2 % du PIB, comme l’Allemagne et sa Bundeswehr en état de délabrement avancé.
  • La France, dotée d’une dissuasion nucléaire autonome, doit saisir cette opportunité pour promouvoir une indépendance stratégique, en proposant une architecture de sécurité européenne articulée autour de sa force de frappe.

L’annonce de la visite d’Elbridge Colby au siège de l’OTAN, ce jeudi, constitue l’un de ces moments de vérité que les diplomaties européennes s’acharnent, depuis des décennies, à repousser.

Le principal stratège du Pentagone, qui prendra la place du secrétaire à la Défense Pete Hegseth, absent pour l’occasion, tandis que le secrétaire d’État Marco Rubio pilotera l’ensemble de la délégation américaine, vient signifier ce que Washington murmure depuis longtemps et que l’administration Trump assume désormais sans fard : l’Amérique n’a plus vocation à garantir indéfiniment la sécurité d’un continent qui refuse de se défendre lui-même.

Mieux encore, le parapluie nucléaire américain, ce totem sacré de l’architecture atlantiste, pourrait lui-même faire l’objet de « négociations ». Colby évoquera en particulier les « capacités qui pourraient devoir être transférées hors d’Europe ». Voilà l’Europe sommée de regarder en face une réalité qu’elle a méthodiquement ignorée depuis la chute du Mur.

Un pan majeur des forces américaines stationnées en Europe risque d’être rapatrié sous peu. En s’exprimant avant la réunion, l’ambassadeur Matthew Whitaker a clairement marqué son opposition : « Je rejette catégoriquement tout ce que je viens d’entendre », en précisant que Washington « ne cherche pas à démanteler l’OTAN », tout en insistant sur le fait que les alliés européens doivent endosser davantage de charges.

Colby lui-même n’a cessé de marteler que la priorité vitale des États-Unis réside désormais dans l’Indo-Pacifique, face à la montée en puissance chinoise. L’Europe, dans cette grille de lecture, représente un théâtre secondaire qui absorbe des ressources précieuses. La doctrine Monroe, que l’administration Trump remet explicitement au goût du jour, traduit ce recentrage sur l’hémisphère occidental. Les Européens peuvent s’en offusquer ; ils ne peuvent plus l’ignorer.

« Quand vos enfants sont jeunes, ils dépendent de vous. Mais vous finissez par vous attendre à ce qu’ils trouvent un emploi. Et c’est là où nous en sommes. Nous les aimons toujours. Vous êtes toujours des alliés. »

Le rapport de la Conférence de Munich sur la sécurité le reconnaît sans ambages : « Pendant des décennies, l’Europe a prospéré sous la protection américaine, ce qui lui a permis de privilégier l’intégration et la prospérité plutôt que la force brute. Cette époque est révolue. »

Le réveil douloureux d’une Europe vassalisée

Car enfin, de quoi se plaint-on ? Que l’Amérique cesse de traiter le Vieux Continent en protectorat ? Que Washington exige des Européens qu’ils assument enfin leurs responsabilités stratégiques ? Le général de Gaulle, qui avait claqué la porte du commandement intégré de l’OTAN en 1966, précisément pour préserver l’indépendance française, aurait sans doute observé ce spectacle avec une ironie mordante.

Le problème, c’est que l’Europe n’y est absolument pas préparée. Les chiffres sont accablants. Malgré les engagements répétés depuis le sommet du pays de Galles en 2014, la plupart des pays européens peinent à atteindre l’objectif de 2 % du PIB consacré à la défense. L’Allemagne, première économie du continent, a laissé sa Bundeswehr se déliter au point que ses soldats s’entraînaient avec des manches à balai en guise de canons. La France, seule puissance nucléaire de l’Union européenne, maintient un effort honorable mais insuffisant pour assumer un leadership continental.

Whitaker pointe une vérité qui dérange : les engagements à porter les dépenses à 5 % du PIB restent, pour l’heure, des déclarations d’intention.

« Une des choses que j’ai constatées durant mon séjour en Europe, c’est qu’il y a beaucoup de discussions et peu d’actions », observe-t-il.

Cette impuissance n’est pas seulement budgétaire. Elle est d’abord politique et, osons le mot, civilisationnelle. Depuis 1945, l’Europe occidentale s’est construite contre l’idée même de puissance. Le projet européen, dans sa version bruxelloise, repose sur la conviction que le droit, le commerce et la négociation ont définitivement remplacé la force dans les relations internationales. Cette illusion kantienne se fracasse aujourd’hui sur le retour du tragique : la guerre en Ukraine, les menaces russes, l’instabilité du flanc sud et, désormais, le désengagement américain.

La France face à son destin

Dans ce contexte, la position française mérite un examen lucide. Le pays dispose d’atouts considérables : une dissuasion nucléaire autonome, une armée professionnelle aguerrie, une industrie de défense encore performante, un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Ces héritages gaulliens constituent un socle sur lequel bâtir.

Mais les gouvernements successifs ont dilapidé une partie de ce capital. Les coupes budgétaires des années 2010 ont affaibli les forces conventionnelles. La base industrielle de défense, bien que solide, souffre de sous-investissements chroniques. Surtout, la France a trop souvent renoncé à porter une vision alternative de la sécurité européenne, préférant se fondre dans le consensus atlantiste plutôt que d’assumer sa singularité.

La réaction du ministre finlandais de la Défense est, à cet égard, révélatrice d’un certain désarroi européen. Tout en saluant l’idée d’un débat européen franc sur une dissuasion nucléaire régionale renforcée, Antti Häkkänen déclare avoir « pleinement confiance dans l’engagement total des États-Unis en faveur de la dissuasion nucléaire au sein de l’OTAN », tout en reconnaissant qu’il n’est « pas réaliste à ce stade » de remplacer les armes nucléaires américaines. Cette confiance relève désormais de l’incantation. Les Européens s’accrochent à des garanties que Washington remet explicitement en question.

La France pourrait, et devrait, saisir ce moment pour proposer une architecture de sécurité véritablement européenne, articulée autour de sa dissuasion nucléaire. Non pas une « européanisation » de la force de frappe française, qui diluerait la souveraineté, mais une doctrine de dissuasion élargie dont Paris définirait les termes et les conditions. Cela supposerait un effort budgétaire considérable et, surtout, une révolution mentale chez les partenaires européens.

Sergueï Lavrov a beau affirmer que Moscou n’a « aucune intention d’attaquer l’Europe », la menace d’une « riposte militaire d’envergure » face à toute agression rappelle que la Russie reste un acteur avec lequel il faudra composer, par la force ou par la négociation, mais certainement pas par l’incantation juridique bruxelloise.

Le message de l’administration Trump, pour brutal qu’il soit, contient une vérité que les souverainistes français énoncent depuis longtemps : une nation qui délègue sa défense renonce à sa liberté. L’Europe a vécu soixante-dix ans sous perfusion américaine. Le sevrage sera douloureux. Mais il pourrait aussi être l’occasion d’une renaissance, à condition que la France retrouve l’audace de montrer le chemin.

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