Patients en danger, champagne dans les comptes, impunité interne : un rapport explosif vise l’Ordre des médecins de Paris

Patients en danger, champagne dans les comptes, impunité interne : un rapport explosif vise l’Ordre des médecins de Paris Patients en danger, champagne dans les comptes, impunité interne : un rapport explosif vise l’Ordre des médecins de Paris

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Un rapport de l’Inspection générale des finances révèle que l’Ordre des médecins de Paris n’aurait engagé aucune procédure disciplinaire contre des médecins pourtant condamnés pénalement, dont l’un pour agression sexuelle et un autre pour détention d’images pédopornographiques.
  • L’affaire Le Scouarnec, chirurgien condamné en 2025 pour viols sur 299 victimes, illustre l’ampleur du désastre : dès 2005, une première condamnation existait, mais l’Ordre avait choisi de ne rien faire, laissant cet homme exercer pendant vingt ans supplémentaires.
  • Pendant que des dossiers de praticiens dangereux dormaient dans des tiroirs, une conseillère ordinale cumulait 15 000 euros de courses de taxi sans justificatif, tandis que vins et champagnes s’invitaient dans les comptes du conseil parisien.
  • Deux scrutins annulés pour fraude, un président réélu lors d’un troisième vote aussitôt contesté, des médecins sanctionnés à la tête pour un compte Instagram pendant que d’autres siègent impunément : l’IGF recommande désormais la dissolution pure et simple du conseil parisien.

Il est des institutions qui incarnent si bien leurs propres dérives qu’elles finissent par cristalliser, en un seul symbole, tout ce que les Français détestent dans le fonctionnement de leurs corps intermédiaires : l’opacité, le corporatisme et l’impunité. L’Ordre des médecins de Paris est en train de devenir ce symbole.

Le rapport de l’Inspection générale des finances, long de 1 500 pages et dont Le Canard Enchaîné a révélé l’existence tandis que Le Parisien a pu le consulter, dresse un tableau proprement accablant du conseil parisien. Ce n’est pas un document partisan ni le pamphlet d’un adversaire politique : c’est le travail de hauts fonctionnaires de l’État, formés à la rigueur, mandatés pour voir et rapporter. Ce qu’ils ont vu devrait scandaliser toute personne attachée à l’idée qu’une institution de régulation mérite la confiance publique.

La protection des patients, mission oubliée

Le cœur de l’affaire n’est pas financier, même si les dérives comptables sont réelles. Le cœur de l’affaire, c’est la sécurité des patients. Un médecin définitivement condamné en 2025 pour détention d’images pédopornographiques et propositions d’ordre sexuel à un mineur serait toujours inscrit au tableau de l’Ordre. Un psychiatre condamné pour agression sexuelle y figurerait comme « n’exerçant pas par décision personnelle ». Dans les deux cas, aucune procédure disciplinaire n’aurait été engagée.

L’affaire Joël Le Scouarnec, condamné en 2025 pour viols et agressions sexuelles sur 299 victimes, éclaire ces défaillances d’une lumière terrifiante. Ce chirurgien avait pourtant été condamné dès 2005 pour détention d’images pédopornographiques. L’Ordre n’avait rien fait. En 2006, le conseil du Finistère l’avait même réinscrit à son tableau. Vingt ans plus tard, les inspecteurs constatent que les conditions ne sont « pas réunies à ce jour pour prévenir la reproduction de situations similaires ». La formule bureaucratique ne doit pas atténuer la violence de ce constat : l’Ordre savait, ou pouvait savoir, et n’a pas agi.

À cela s’ajoute un taux de transmission des plaintes à la chambre disciplinaire en chute de près de 10 points, ainsi que près de 500 demandes de transfert de médecins laissées sans traitement à Paris. L’Ordre est supposé être le gardien de la déontologie médicale. Il en est devenu, selon les inspecteurs eux-mêmes, un obstacle à la sécurité des patients.

« Pendant que des victimes attendaient justice, l’Ordre commandait du champagne. »

La formule est dure, mais les faits lui donnent une résonance que l’on ne peut esquiver. Car pendant que des dossiers de praticiens condamnés dormaient dans des tiroirs, les finances du conseil parisien racontaient une tout autre histoire. Une conseillère ordinale aurait cumulé 15 000 euros de courses de taxi en 2024, sans le moindre justificatif. Des achats de vin et de champagne figurent dans les comptes, sans explication. Quatre personnes extérieures au conseil auraient perçu des indemnités de présence. Une conseillère suppléante aurait touché irrégulièrement 14 000 euros d’indemnité de fonction.

Ces chiffres ne sont pas astronomiques pris isolément. Mais ils disent quelque chose de profond sur l’état d’esprit d’une institution qui se pense au-dessus des règles qu’elle impose aux autres. Au niveau national, les indemnités des conseillers ordinaux ont progressé de 12,5 à 13,7 millions d’euros entre 2021 et 2024. Le conseil des Alpes-Maritimes s’est également offert en 2021 une villa niçoise de 1 200 m² avec piscine pour 3,9 millions d’euros, pour sept salariés.

Une justice à deux vitesses au cœur de la corporation

Ce qui aggrave encore le tableau, c’est l’usage sélectif de la discipline ordinale. Des médecins témoignent, sous couvert d’anonymat, la peur des représailles étant réelle, d’un acharnement contre ceux qui osent communiquer sur les réseaux sociaux, pendant que d’autres, mieux connectés au sérail, prospèrent tranquillement. Un chirurgien esthétique en est à sa cinquième procédure ordinale, notamment pour la possession d’un compte Instagram ou la publication de vidéos YouTube jugées publicitaires.

« Des membres du Conseil font eux-mêmes des vidéos promotionnelles ou passent à la télévision sans jamais être inquiétés », dit-il. Un second praticien, condamné à six mois ferme d’interdiction d’exercer pour ses publications sur les réseaux sociaux, formule ce que beaucoup pensent tout bas : « Ils font leur propre loi et fonctionnent comme une mafia. » La brutalité du propos mérite d’être prise au sérieux plutôt que balayée. Ce qu’il décrit, l’impunité des uns et la persécution des autres, correspond précisément à ce qu’une institution corporatiste dévoyée produit naturellement.

Il faut y ajouter le contexte électoral proprement ahurissant : deux scrutins annulés pour fraudes en 2024 et 2025, des bulletins préremplis et déjà cachetés, 450 000 euros dépensés pour renouveler un conseil dont la moitié des élus siège sans légitimité depuis plus de deux ans. En octobre 2025, le président Jean-Jacques Avrane, en poste depuis 2015, a été réélu lors d’un troisième scrutin aussitôt contesté. Il a refusé de s’exprimer sur le rapport, se disant « en phase contradictoire ». Le Conseil national se retranche derrière le caractère « non définitif » du document. Les deux réponses relèvent du même registre : celui de l’institution qui gagne du temps.

L’IGF recommande la dissolution du conseil parisien et son placement sous tutelle du Conseil national. Une pétition, signée par plus de 10 000 personnes, va dans le même sens et réclame également un audit des 103 conseils départementaux ainsi que l’intégration de représentants des patients au sein des instances de l’Ordre. Ce dernier point est sans doute le plus décisif sur le fond : une institution chargée de protéger les patients, mais dont ces mêmes patients sont intégralement absents des rouages de gouvernance, porte en elle le germe de sa propre dérive. Ce n’est pas là une question idéologique, c’est une question de structure.

La dissolution du conseil parisien est déjà intervenue une fois, en 2007, après un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales. L’institution s’était reconstituée et avait repris ses habitudes. La question n’est donc pas seulement de dissoudre, mais de reconstruire autrement, avec des garde-fous réels, une transparence financière effective et une discipline ordinale qui ne soit plus le jouet des coteries internes. La ministre de la Santé a entre les mains une décision qui engage bien plus que l’avenir d’un conseil parisien : elle engage la crédibilité de tout un système de régulation professionnelle.

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