Pentagone : les stocks de terres rares ne couvriraient plus que deux mois

Pentagone : les stocks de terres rares ne couvriraient plus que deux mois Pentagone : les stocks de terres rares ne couvriraient plus que deux mois

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • En deux jours de frappes contre l’Iran, le Pentagone a brûlé 5,6 milliards de dollars de munitions, soulevant une question que Washington préfère éviter : dispose-t-il encore des minerais pour reconstituer ses stocks ?
  • L’ancien PDG de Raytheon l’admettait sans détour : plus de 95 % des terres rares utilisées dans l’armement américain proviennent de Chine ou y sont transformées, et aucune alternative crédible n’existe à court terme.
  • Pékin a déjà actionné ce levier en imposant des contrôles à l’exportation sur des terres rares lourdes critiques comme le dysprosium et le terbium, réduisant les inventaires américains à environ deux mois de réserves selon des sources proches du dossier.
  • Un analyste de Rabobank pose la question qui dérange : la Chine de 2026 tient-elle sur les États-Unis le même levier de pression que Washington exerçait sur la France et le Royaume-Uni lors de la crise de Suez en 1956 ?

L’armée américaine consomme des missiles à un rythme vertigineux dans sa campagne contre l’Iran, déclenchée le 28 février dernier. Selon des informations rapportées par le Washington Post, citant des responsables américains anonymes, le Pentagone aurait dépensé environ 5,6 milliards de dollars en munitions durant les deux seuls premiers jours d’opérations. Derrière cette donnée spectaculaire se profile une question qui pourrait bientôt dépasser le cadre strictement militaire : les États-Unis disposent-ils des minerais nécessaires pour reconstituer leurs stocks d’armes ? Et qui contrôle ces minerais ?

La réponse à cette seconde question est connue, mais rarement formulée avec autant de franchise que ne l’a fait Greg Hayes, ancien PDG de Raytheon, l’un des principaux fabricants d’armement américains. Il y a plus de deux ans, Hayes déclarait au Financial Times que Raytheon comptait « plusieurs milliers de fournisseurs en Chine » et que le découplage était tout simplement « impossible ». Sa formule mérite d’être citée dans son intégralité tant elle résume la situation :

« Songez aux 500 milliards de dollars d’échanges commerciaux annuels entre la Chine et les États-Unis. Plus de 95 % des terres rares et des métaux proviennent de Chine ou y sont transformés. Il n’y a pas d’alternative »

« Si nous devions nous retirer de Chine, il nous faudrait de très nombreuses années pour rétablir cette capacité, que ce soit au niveau national ou dans d’autres pays amis. »

Ces terres rares, et particulièrement les variétés dites lourdes comme le dysprosium et le terbium, sont indispensables à la fabrication d’aimants permanents haute performance, de systèmes radar, de composants de guidage de missiles et de systèmes de propulsion. Ce sont les briques élémentaires de l’armement moderne. Or, selon l’Institut géologique américain (USGS), la Chine représentait 71 % des importations américaines de terres rares entre 2021 et 2024. Pour certains éléments lourds comme le terbium, Pékin en était le fournisseur exclusif, sans alternative disponible à court terme.

Une dépendance qui s’invite à la table des négociations

La situation acquiert une dimension diplomatique immédiate avec la visite que Donald Trump prépare auprès du président chinois Xi Jinping, programmée du 31 mars au 2 avril, selon un responsable de la Maison Blanche. Des personnes informées des discussions indiquent que les terres rares pourraient dominer l’ordre du jour de cette rencontre. Zhao Minghao, professeur à l’Institut d’études internationales de l’Université Fudan, estime que Pékin cherchera vraisemblablement à obtenir un assouplissement des droits de douane et des contrôles américains à l’exportation en échange de garanties sur un approvisionnement stable en minerais critiques.

Marina Zhang, professeure associée à l’Institut des relations Australie-Chine de l’Université de Technologie de Sydney, décrit ce déséquilibre comme un levier indirect considérable pour Pékin, lui conférant « une influence indirecte significative sur la durée et le coût des conflits potentiels ». Elle parle d’une « vulnérabilité asymétrique pour Washington », susceptible de permettre à la Chine de peser sur les négociations géopolitiques en resserrant ou en desserrant l’accès aux matériaux vitaux pour la production d’armements.

L’analyste Michael Every, de la banque Rabobank, pousse la réflexion plus loin en établissant un parallèle avec la crise de Suez de 1956, lorsque les États-Unis avaient utilisé une pression financière pour contraindre la France et le Royaume-Uni à interrompre leurs opérations militaires en Égypte. Il pose la question directement :

« La Chine est-elle aujourd’hui capable de contraindre les États-Unis comme Washington avait contraint Paris et Londres lors de la crise de Suez ? »

Le parallèle est saisissant. Dans ce scénario, ce ne serait plus la puissance financière, mais la maîtrise des chaînes d’approvisionnement en minerais stratégiques, qui fournirait le levier de pression déterminant.

Des stocks sous tension, une riposte encore insuffisante

Sur le plan opérationnel, les experts se veulent rassurants à court terme. Amanda van Dyke, fondatrice du groupe de réflexion Critical Minerals Hub, estime que « les stocks de missiles sont plus que suffisants pour soutenir la guerre contre l’Iran pendant au moins trois à six mois ». Mais elle souligne aussitôt la faiblesse structurelle : « Reconstituer ces munitions ensuite pourrait prendre beaucoup plus longtemps sans les minerais chinois. » Des personnes familières du dossier évoquent des inventaires de terres rares qui ne couvriraient plus qu’environ deux mois, ce qui pose la question de la soutenabilité à moyen terme si l’accès aux approvisionnements chinois venait à être perturbé.

La Chine, de son côté, a déjà montré qu’elle n’hésitait pas à actionner ce levier. En avril, Pékin a imposé des contrôles à l’exportation sur sept terres rares lourdes et moyennes, dont le dysprosium et le terbium, en exigeant des licences spéciales pour tout envoi à l’étranger. Cette mesure avait été prise en représailles aux droits de douane américains instaurés dans le cadre des mesures commerciales dites du « Jour de la Libération ». Des restrictions supplémentaires introduites en octobre ont certes été suspendues le mois suivant dans le cadre d’une trêve commerciale provisoire, mais les exigences de licences initiales demeurent en vigueur.

Face à cette dépendance, l’administration Trump a lancé le « Projet Vault », une initiative public-privé dotée de 12 milliards de dollars visant à constituer des réserves stratégiques de minerais critiques. Les analystes du secteur reconnaissent que le programme pourrait contribuer à réduire la vulnérabilité, mais estiment qu’il risque de rester insuffisant au regard des besoins spécifiques des systèmes d’armement modernes. La marge de manœuvre est étroite, le calendrier serré et la dépendance structurelle, comme Hayes le notait lui-même, n’est pas une affaire de trimestres mais de « très nombreuses années ».

Ce que révèle cette situation, c’est qu’une puissance militaire, aussi formidable soit-elle, peut se trouver contrainte non par les armes adverses, mais par les chaînes logistiques sur lesquelles elle n’exerce plus aucun contrôle. La souveraineté industrielle n’est pas un luxe idéologique : elle est la condition matérielle de toute autonomie stratégique. Une leçon qui dépasse largement les frontières américaines.

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