Entrepreneur, financier, espion : comment le cheikh Tahnoon des Émirats arabes unis vise la domination de l’IA

Entrepreneur, financier, espion : comment le cheikh Tahnoon des Émirats arabes unis vise la domination de l’IA Entrepreneur, financier, espion : comment le cheikh Tahnoon des Émirats arabes unis vise la domination de l’IA

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Sheikh Tahnoon bin Zayed contrôle 1 500 milliards de dollars d’actifs souverains et supervise simultanément les services de renseignement émiratis.
  • Pourquoi Microsoft a-t-il investi 1,5 milliard de dollars dans G42, une société dirigée par d’anciens cadres du programme d’espionnage DarkMatter ?
  • L’application ToTok, premier produit grand public de G42, aurait tracé conversations, déplacements et relations de chaque utilisateur l’ayant installée.
  • Quelles conséquences pour les citoyens occidentaux si leur infrastructure d’IA, données de santé comprises, est partiellement contrôlée par un appareil sécuritaire aux méthodes documentées ?

Il est rare qu’un seul homme se retrouve à la fois au cœur du renseignement d’État, de centaines de milliards de capitaux, des infrastructures numériques et de la course mondiale à l’intelligence artificielle. Sheikh Tahnoon bin Zayed Al Nahyan, frère du président des Émirats arabes unis et conseiller à la sécurité nationale, concentre précisément ces leviers. Dans les années 1990, il étudiait discrètement à San Diego et fréquentait une académie de jiu-jitsu sous le prénom de « Ben ». Trente ans plus tard, il supervise un empire économique estimé à environ 1 500 milliards de dollars et contrôle G42, devenu l’un des acteurs les plus offensifs de l’IA mondiale. Cette somme n’est pas sa fortune personnelle, mais l’étendue du pouvoir placé autour de lui suffit à poser une question vertigineuse : combien d’États disposent aujourd’hui d’un homme capable d’influencer simultanément l’argent, la sécurité et l’infrastructure technologique de demain ?

Cette concentration n’est pas un accident. Elle répond à la stratégie d’un petit État riche mais structurellement vulnérable. Les Émirats comptent environ 1,4 million de citoyens, soit près de 11 % de leur population, et reposent massivement sur une main-d’œuvre étrangère. Face à l’Iran, aux mouvements islamistes et aux bouleversements politiques du monde arabe, les Al Nahyan ont compensé leur faiblesse démographique par l’argent, les alliances militaires, la surveillance et la technologie. Le résultat est redoutablement efficace : un pays minuscule par sa population nationale est devenu capable d’exercer une influence mondiale. Mais cette réussite a aussi donné naissance à un appareil sécuritaire dont les méthodes posent aujourd’hui une question beaucoup plus inquiétante à mesure qu’il se rapproche de l’intelligence artificielle.

De l’espionnage numérique à la conquête de l’intelligence artificielle

Project Raven est l’un des épisodes qui permettent de comprendre cette trajectoire. Développé à partir de la fin des années 2000 avec l’aide d’anciens spécialistes américains du contre-terrorisme et de la NSA, le programme devait officiellement protéger les Émirats contre les menaces sécuritaires. Les enquêtes de Reuters ont ensuite révélé que ces capacités avaient également servi à surveiller des dissidents, des militants des droits humains, des journalistes et des personnalités étrangères. Les opérations sont ensuite passées sous le contrôle de DarkMatter, société émiratie liée à l’État. Le Guardian rapporte que Fiona Shackleton figurait parmi les personnes ciblées et que Boris Johnson aurait lui aussi été visé. DarkMatter a finalement été démantelée après les révélations de 2019 et les poursuites visant plusieurs anciens opérateurs américains. Le scandale aurait pu marquer la fin d’une époque. Il semble surtout avoir marqué le début de sa reconversion.

Car les compétences, les réseaux et certains dirigeants n’ont pas disparu. Peng Xiao, qui dirigeait une unité importante de DarkMatter, est aujourd’hui directeur général de G42. Karim Sabbagh, ancien patron de DarkMatter, dirige désormais l’une des principales sociétés du groupe. G42 développe aujourd’hui des infrastructures d’intelligence artificielle et propose notamment des outils de détection des menaces, de profilage, de cartographie des relations et d’analyse comportementale. L’application ToTok, liée à cet écosystème, avait été décrite par le New York Times comme un outil permettant de collecter massivement les activités de ses utilisateurs. G42 rejette cette description et affirme ne conduire ni faciliter aucune surveillance illégale. Mais la continuité des hommes et des compétences oblige à poser une question que les discours sur « l’IA responsable » ne peuvent pas simplement effacer.

Et pourtant, c’est précisément avec cet acteur que les géants américains ont choisi de construire une partie de leur avenir. Microsoft a investi 1,5 milliard de dollars dans G42 et son vice-président Brad Smith siège à son conseil d’administration. Des véhicules liés à Abu Dhabi sont également partenaires ou investisseurs de plusieurs acteurs centraux de l’IA, parmi lesquels OpenAI, Anthropic et xAI. Washington avait pourtant renforcé sous Joe Biden les restrictions sur les puces avancées destinées aux Émirats, notamment à cause des relations technologiques du pays avec la Chine. Sous Donald Trump, ces restrictions ont ensuite été largement assouplies. Dans le même temps, MGX, présidée par Tahnoon, a utilisé 2 milliards de dollars du stablecoin USD1 de World Liberty Financial pour financer son investissement dans Binance, tandis que le Guardian rapporte séparément l’acquisition par Tahnoon d’une importante participation dans cette société liée à la famille Trump. Le mélange entre capitaux, diplomatie et technologie devient ici impossible à ignorer.

« De la corruption, pure et simple », a accusé la sénatrice démocrate Elizabeth Warren à propos de l’enchevêtrement entre certains intérêts financiers émiratis et ceux de la famille Trump.

Le qualificatif appartient à Warren et reste contesté. Mais les faits suffisent déjà à montrer une concentration d’intérêts exceptionnelle. Selon le Guardian, le National Intelligence Council américain avait produit dès 2022 un rapport confidentiel alertant sur les tentatives, légales comme illégales, d’Abu Dhabi d’influencer la politique étrangère américaine. Ces avertissements n’ont pas empêché le rapprochement. Au contraire, plus l’IA devient stratégique, plus l’argent d’Abu Dhabi devient difficile à contourner. Les Émirats ne cherchent donc plus seulement à acheter la technologie occidentale. Ils construisent progressivement une position depuis laquelle les entreprises occidentales pourraient avoir besoin de leur capital, de leur énergie et de leurs infrastructures pour continuer à avancer.

Un empire bâti là où se rencontrent argent, données et pouvoir

C’est là que la stratégie de Tahnoon prend toute sa dimension. Il ne cherche pas à conquérir des territoires comme une puissance classique. Il cherche à occuper les points de passage indispensables : banques, fonds d’investissement, ports, centres de données, infrastructures numériques et réseaux de sécurité. Pour un État qui manque de profondeur démographique, cette stratégie est extrêmement efficace. L’intelligence artificielle en représente presque l’aboutissement logique, car elle dépend précisément des ressources que les Émirats savent offrir : capitaux gigantesques, énergie, foncier, infrastructures et volonté politique. Celui qui contrôle les nœuds n’a pas besoin de contrôler tout le réseau.

La particularité de Tahnoon est que ce pouvoir économique et technologique se superpose directement à son rôle dans la sécurité nationale. Les dirigeants de la Silicon Valley disposent eux aussi d’une influence immense, mais aucun ne cumule ce pouvoir avec celui de conseiller à la sécurité nationale d’un État. Chez Tahnoon, les frontières entre investisseur, stratège, diplomate et responsable sécuritaire deviennent extraordinairement minces. C’est précisément ce qui rend son ascension différente de celle d’un simple milliardaire de la technologie. Lorsque les données, les capitaux et le renseignement gravitent autour des mêmes centres de décision, la question du contrôle devient inévitable.

L’échelle industrielle envisagée donne la mesure de l’ambition. Le UAE-US AI Campus devait initialement atteindre 5 gigawatts, ce qui en ferait l’une des plus gigantesques infrastructures d’intelligence artificielle jamais construites. Après les attaques iraniennes contre les Émirats en 2026, son architecture est en cours de révision, avec des sites potentiellement dispersés et davantage protégés contre les missiles et les drones. G42 participe parallèlement à Stargate UAE avec OpenAI, Oracle, Nvidia, Cisco et SoftBank. Lorsque la guerre contre l’Iran a éclaté fin février 2026, deux centres de données émiratis ont subi des frappes et des dégâts. Tahnoon s’est ensuite engagé dans une diplomatie discrète avec Téhéran. Quelques semaines plus tard, Washington assouplissait encore certaines restrictions sur les technologies avancées destinées à Abu Dhabi. À chaque crise, le même constat revient : Tahnoon se trouve au croisement de la sécurité, de la diplomatie et des infrastructures numériques.

Le cas Ahmed Mansoor rappelle pourquoi cette concentration mérite une vigilance particulière. Cet ingénieur et défenseur des droits humains avait signé une pétition réclamant un parlement élu. Selon les éléments rapportés par le Guardian, les services émiratis ont mobilisé des moyens importants pour infiltrer ses appareils. Des données extraites de ses systèmes ont été envoyées vers un serveur enregistré à une adresse correspondant au bureau personnel de Tahnoon. Son moniteur pour bébé aurait également été compromis et utilisé comme dispositif de surveillance. Mansoor a été arrêté en 2017, condamné à dix ans de prison et demeure détenu dans des conditions d’isolement sévères dénoncées par plusieurs organisations. Rien ne permet d’en déduire que G42 reproduira ces pratiques. Mais prétendre que cet historique n’a aucune importance au moment où les mêmes cercles prennent position dans l’IA mondiale serait tout aussi irresponsable.

C’est là que l’affaire dépasse définitivement Tahnoon lui-même. G42 affirme respecter les lois et rejette toute assimilation entre ses activités actuelles et les pratiques de surveillance passées. Rien ne permet d’affirmer que ses infrastructures mondiales serviront demain d’extension au renseignement émirati. Mais les démocraties occidentales sont déjà en train de confier une partie de leur avenir numérique à un partenaire dont le pouvoir financier, technologique et sécuritaire est exceptionnellement concentré. Demain, ces infrastructures pourront traiter des données médicales, des conversations privées, des comportements, des informations professionnelles et des éléments extrêmement intimes de la vie quotidienne. La vraie question est donc simple : pourquoi l’Occident accepte-t-il de concentrer autant de dépendance technologique autour d’un homme et d’un État dont il connaît pourtant parfaitement les capacités de surveillance ?

IMPORTANT - À lire

Tahnoon, G42, Microsoft, OpenAI… qui contrôle vraiment l'infrastructure de l'IA mondiale ? Ces questions méritent une analyse bien plus profonde qu'un article.

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Source : theguardian.com


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