🔥 Les essentiels de cette actualité
- Le 30 septembre, les derniers soldats américains quittent la base d’Erbil, au Kurdistan irakien, après plus de 4 500 morts et vingt ans de présence militaire.
- Pourquoi Washington mène-t-il simultanément un retrait d’Irak et une guerre contre l’Iran ouverte depuis le 28 février avec Israël ?
- Le quartier général anti-État islamique est relocalisé en Jordanie : s’agit-il d’un vrai désengagement ou d’un simple redéploiement stratégique ?
- L’influence iranienne en Irak a connu sa plus forte expansion précisément quand 150 000 soldats américains occupaient le pays. Quelles leçons Washington en tire-t-il ?
Le 30 septembre, les derniers soldats américains ont quitté la base aérienne d’Erbil, dans le Kurdistan irakien. CENTCOM parle d’un « départ ordonné » et referme officiellement la mission d’Operation Inherent Resolve en Irak. Donald Trump, lui, résume plus brutalement l’héritage de deux décennies d’intervention américaine : « une excursion très coûteuse en enfer ». Derrière les communiqués militaires soigneusement calibrés, le bilan est beaucoup moins glorieux : plus de vingt ans d’engagement, des milliers de morts américains, des milliards de dollars engloutis et un Irak toujours traversé par les rivalités régionales que Washington prétendait maîtriser.
Mais parler de retrait américain du Moyen-Orient serait aller beaucoup trop vite. Les soldats quittent l’Irak au moment même où les États-Unis poursuivent une confrontation militaire avec l’Iran. Washington retire donc ses hommes d’un terrain tout en intensifiant son engagement sur un autre. Le décor change, les bases bougent, les effectifs se déplacent, mais la logique d’intervention reste profondément ancrée. C’est précisément le paradoxe souligné par Leon Hadar dans Asia Times : l’Amérique quitte l’Irak sans réellement quitter le Moyen-Orient.
Vingt ans d’intervention pour revenir au point de départ
Le scénario a quelque chose de terriblement familier. En décembre 2011, Washington annonçait déjà la fin de sa guerre en Irak. Les dernières troupes américaines quittaient alors le pays après l’invasion lancée en 2003. Moins de trois ans plus tard, l’État islamique balayait une partie de l’armée irakienne et les États-Unis revenaient précipitamment. L’opération Inherent Resolve, présentée comme une nouvelle mission ciblée, aura finalement duré douze années supplémentaires. Environ 4 500 militaires américains sont morts en Irak depuis 2003.
Pour Leon Hadar, la leçon est brutale : la puissance militaire américaine ne peut pas fabriquer indéfiniment un ordre politique à la place des sociétés qu’elle occupe ou protège. Les États-Unis ont renversé Saddam Hussein, tenté de reconstruire le pays, combattu les groupes jihadistes, cherché à contenir Téhéran et maintenu pendant des années une présence militaire massive. Pourtant, deux décennies plus tard, Washington quitte de nouveau le territoire sans avoir éliminé les principaux problèmes qui justifiaient précisément son intervention.
Le cycle semble presque mécanique. Washington intervient au nom d’un objectif présenté comme vital. Puis la mission s’élargit, les coûts explosent, les priorités changent et l’opinion américaine se fatigue. Une victoire est annoncée, les troupes repartent et une nouvelle crise finit par justifier leur retour sous une autre bannière. Irak 2003, retrait en 2011, retour en 2014, nouveau départ en 2026 : difficile de trouver meilleure illustration d’une stratégie qui semble incapable de sortir durablement de ses propres interventions.
« Une excursion très coûteuse en enfer. »
La formule de Trump est cruelle précisément parce qu’elle résume, en quelques mots, ce que les administrations américaines successives ont longtemps refusé de reconnaître publiquement. Des milliers de morts, des décennies d’opérations et un coût financier colossal pour aboutir aujourd’hui à un nouveau retrait. Trump parle lui-même de « très mauvaises décisions » et de « bourbier ». Rarement un président américain aura résumé avec autant de brutalité le bilan de l’une des plus longues aventures militaires de Washington.
Quitter l’Irak tout en bombardant l’Iran
Le contraste devient presque absurde lorsque l’on regarde la situation régionale actuelle. Le retrait d’Irak découle d’un accord conclu avec Bagdad sous l’administration Biden en 2024. Mais au moment où les dernières troupes quittent Erbil, les États-Unis sont engagés dans un conflit armé contre l’Iran depuis les frappes américaines et israéliennes du 28 février 2026. Washington célèbre donc la fin d’une intervention tout en participant à une nouvelle guerre majeure quelques centaines de kilomètres plus loin.
Et l’appareil militaire américain, lui, reste solidement implanté dans la région. Le quartier général de l’opération anti-État islamique a été transféré en Jordanie. Plusieurs centaines de soldats américains restent en Syrie. Les infrastructures militaires du Golfe demeurent opérationnelles et la puissance navale américaine continue de quadriller la région. Ce n’est donc pas une disparition de la présence américaine. C’est une redistribution des forces, avec moins de soldats exposés en Irak et une capacité d’action régionale maintenue intacte.
C’est tout le problème du récit du « retrait ». Washington quitte un territoire, mais conserve ses bases, ses avions, ses navires, ses soldats et sa capacité à frapper ailleurs. Asia Times y voit moins une rupture stratégique qu’un changement de carte militaire. Le discours du désengagement se heurte alors à une réalité évidente : un pays qui retire ses troupes d’Irak tout en combattant l’Iran ne quitte pas réellement le Moyen-Orient.
Les adversaires du retrait disposent néanmoins d’arguments sérieux. Les responsables kurdes craignent une vulnérabilité accrue après environ un millier d’attaques de drones et de missiles depuis le début du conflit avec l’Iran. Des milices irakiennes proches de Téhéran ont célébré le départ américain. Bagdad peine toujours à imposer pleinement son autorité à certaines formations armées. Mais ces difficultés révèlent aussi une question que Washington repousse depuis vingt ans : combien de temps une puissance étrangère doit-elle maintenir ses soldats dans un pays souverain pour compenser les faiblesses de son système politique et sécuritaire ?
Le cas iranien rend le bilan américain encore plus paradoxal. L’influence de Téhéran en Irak s’est considérablement développée alors même que les États-Unis maintenaient parfois plus de 150 000 soldats dans le pays. Cela ne signifie pas que Washington aurait mécaniquement créé l’influence iranienne. Mais cela démontre au minimum une chose : une présence militaire gigantesque n’a pas suffi à empêcher l’Iran de devenir un acteur incontournable de la politique et de la sécurité irakiennes. Après vingt ans d’efforts pour contenir Téhéran, celui-ci demeure profondément implanté chez son voisin.
L’Irak doit désormais tenter de fonctionner comme un État souverain au milieu des ambitions concurrentes de l’Iran, de la Turquie, des monarchies du Golfe, des forces kurdes et des différentes factions internes. Ce rapport de forces sera instable, parfois violent et certainement imparfait. Mais l’alternative expérimentée depuis 2003, celle d’un ordre garanti par une présence militaire américaine massive, n’a pas produit la stabilité promise. C’est précisément le constat central de la lecture réaliste défendue par Asia Times.
Le départ d’Erbil révèle donc moins la fin de l’engagement américain qu’une contradiction devenue impossible à dissimuler. Washington retire ses soldats d’Irak, déplace son dispositif en Jordanie, maintient des forces en Syrie et poursuit simultanément sa confrontation avec l’Iran. Après plus de vingt ans de guerres, de retraits et de retours, les États-Unis changent encore une fois de position sur l’échiquier sans véritablement quitter la partie. Le retrait d’Irak est réel. La fin de l’interventionnisme américain au Moyen-Orient, elle, reste largement théorique.
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Source : asiatimes.com


