🔥 Les essentiels de cette actualité
- Le premier tour de la présidentielle française est fixé au 18 avril 2027, avec Marine Le Pen en position de force dans les sondages actuels.
- La dette publique française atteint 118 % du PIB, l’un des ratios les plus élevés et les plus rapidement croissants d’Europe.
- Pourquoi les programmes du Rassemblement national et de La France Insoumise promettent-ils tous deux un ajustement budgétaire sans sacrifice réel ?
- La fermeture de la caste des énarques sur elle-même alimente-t-elle directement le vote de rupture dans un pays déjà structurellement méfiant envers ses élites ?
- En 2011, Dominique Strauss-Kahn était favori incontesté avant d’être éliminé par un scandale : les certitudes de mi-campagne valent-elles vraiment quelque chose ?
- Le sociologue Michel Wieviorka décrit une dégradation spectaculaire de l’éducation, la justice, la police et la santé, perçue comme un déclassement collectif.
- Quelles conséquences pour la cohésion européenne si la France, deuxième économie de la zone euro, bascule vers un programme économique irréaliste en 2027 ?
La France entre dans la campagne présidentielle dans un climat de défiance rarement atteint. La formule de Sylvain Tesson, « La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer », résonne aujourd’hui avec une ironie particulière. À un peu plus de six mois du premier tour, fixé au 18 avril 2027, les candidatures se multiplient tandis que Marine Le Pen, dont la candidature a été rendue possible après que sa peine d’inéligibilité ferme a été considérée comme purgée en appel, apparaît en tête de plusieurs enquêtes d’opinion. Un sondage publié fin septembre plaçait Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon aux deux premières places dans les différentes configurations testées. Mais dans un pays aussi politiquement instable, prendre ces sondages pour une photographie définitive serait une erreur : la présidentielle française a déjà montré qu’elle pouvait renverser en quelques semaines toutes les certitudes installées.
L’histoire récente est une succession de favoris balayés et de scénarios démentis. En 2011, Dominique Strauss-Kahn apparaissait comme l’un des prétendants les plus sérieux à l’Élysée avant que les accusations d’agression sexuelle formulées à New York ne détruisent sa trajectoire politique. François Hollande, beaucoup moins attendu, remporta finalement l’élection. En 2016, François Fillon semblait disposer d’une autoroute vers la présidentielle après sa victoire à la primaire de la droite. L’affaire des emplois parlementaires de son épouse pulvérisa sa campagne et il termina troisième. Emmanuel Macron, alors à la tête d’un mouvement créé quelques mois plus tôt, entra à l’Élysée. En France, les certitudes électorales ont parfois une espérance de vie extrêmement courte.
Un modèle français qui craque de toutes parts
Pour Paul Taylor, auteur de la chronique du Guardian, le problème français ne se réduit pas aux personnalités politiques. Il plonge ses racines dans un modèle extrêmement centralisé où l’État prétend depuis des siècles organiser, protéger et diriger une part considérable de la vie nationale. Richelieu, Louis XIV et Colbert ont posé les fondations d’un État puissant, avant que la planification d’après-guerre ne renforce encore ce modèle. Nucléaire, aéronautique, infrastructures, industrie : pendant des décennies, l’État a incarné la puissance et la modernisation. Le problème est qu’un État qui promet tout finit aussi par être tenu pour responsable de tout. Et lorsque les résultats ne suivent plus, la déception devient explosive.
Les Français acceptent des niveaux très élevés de prélèvements, de dépenses publiques et de redistribution parce qu’ils attendent en retour des services publics solides. C’est précisément là que le contrat implicite semble aujourd’hui se fissurer. Michel Wieviorka résume brutalement ce malaise : « Les Français sont très attachés aux services publics et anxieux face à leur dégradation, qui est spectaculaire dans l’éducation nationale, mais aussi dans la justice, la police, le système fiscal et les services de santé, comme l’a révélé la pandémie de Covid-19. Ils ont le sentiment que nous étions autrefois un grand pays à la pointe de la modernité, mais que tout cela s’effondre désormais. » Le sentiment de payer toujours davantage pour obtenir toujours moins nourrit directement la colère contre les institutions.
À ce malaise s’ajoute une montagne de dette devenue impossible à ignorer. La dette publique française atteint désormais 3 595,5 milliards d’euros, soit 119 % du PIB à la fin du deuxième trimestre 2026, contre 117,5 % trois mois plus tôt. L’État promet de protéger, de redistribuer, d’investir, de réarmer et de maintenir ses services publics, mais il le fait avec des marges financières qui se réduisent année après année. Cette contradiction ne date pas d’Emmanuel Macron, mais ses deux mandats n’ont pas permis de l’enrayer. La France de 2027 hérite donc d’un modèle qui continue d’exiger énormément de l’État alors que celui-ci dispose de moins en moins de liberté pour financer ses promesses.
La difficulté à réformer transforme ensuite presque chaque tentative de changement en bras de fer national. La France possède une histoire politique marquée par les révolutions, les barricades, les grèves massives et les mouvements de rue. Son syndicalisme a longtemps été influencé par l’anarcho-syndicalisme puis par le Parti communiste, contrairement à des modèles plus institutionnalisés comme ceux de l’Allemagne ou du Royaume-Uni. Cela ne signifie pas que la contestation soit illégitime. Mais cela contribue à un système où le pouvoir tente régulièrement de réformer par le haut et où une partie du pays répond par la rue. À force de reproduire le même affrontement, l’État et la société semblent parfois prisonniers l’un de l’autre.
Quand les promesses politiques se fracassent sur la réalité budgétaire
Paul Taylor s’en prend particulièrement, dans le Guardian, aux réponses économiques proposées par le Rassemblement national et Jean-Luc Mélenchon, qu’il juge insuffisantes face à l’ampleur du problème. Le contenu précis des programmes est toutefois plus complexe. Le contre-budget 2026 du RN prévoit de conditionner certaines prestations de solidarité versées aux étrangers à cinq années équivalent temps plein travaillées en France, de réduire la contribution française au budget européen et de dégager des économies dans plusieurs administrations. Jean-Luc Mélenchon propose notamment d’annuler les titres de dette française détenus par la Banque de France, soit environ 18 % de la dette publique selon son estimation, tout en renforçant fortement la fiscalité sur les très hauts patrimoines et les successions. Le véritable problème est ailleurs : aucun slogan ne peut faire disparaître une dette de 3 600 milliards d’euros ni résoudre mécaniquement des décennies de déséquilibres.
Le slogan de Mai 68, « Soyez réalistes, demandez l’impossible », semble presque avoir survécu à toutes les alternances françaises. Mais le pays doit désormais financer simultanément sa dette, son modèle social, sa défense, ses infrastructures et sa transition énergétique. Le budget présenté ce 1er octobre prévoit 54 milliards d’euros d’effort budgétaire pour 2027, dont 43 milliards de mesures nouvelles. Dans le même temps, l’État prévoit une émission record de dette. Voilà la contradiction française dans toute sa brutalité : chaque camp promet de protéger davantage de catégories de population tandis que les contraintes budgétaires se resserrent. La prochaine présidentielle ne pourra pas éternellement repousser ce choc entre promesses politiques et réalité comptable.
À cette crise économique s’ajoute une fracture identitaire devenue l’un des principaux carburants du débat public. Wieviorka relie une partie de cette tension au recul historique de la pratique catholique et à la visibilité croissante de l’islam dans une société profondément sécularisée. Paul Taylor souligne également le poids pris dans ce débat par les médias contrôlés par Vincent Bolloré. Depuis sa création en 1972, le Front national, devenu Rassemblement national en 2018, a fait de l’immigration l’un de ses principaux thèmes et défend aujourd’hui la « priorité nationale » dans plusieurs domaines. Marine Le Pen affirme avoir rompu avec l’antisémitisme associé à certaines figures historiques du parti, une évolution que ses adversaires et plusieurs observateurs contestent encore. Dans tous les cas, immigration, identité et sécurité sont devenues des lignes de fracture centrales de la présidentielle à venir.
La rupture entre les Français et leurs élites complète ce tableau. L’École nationale d’administration devait initialement démocratiser et professionnaliser la haute fonction publique. Elle a fini par symboliser, pour une partie de l’opinion, une classe dirigeante vivant dans son propre univers. Emmanuel Macron est lui-même passé par l’ENA, supprimée en 2021 puis remplacée par l’Institut national du service public. Mais changer le nom d’une école n’a pas suffi à effacer le soupçon d’un pouvoir concentré entre les mains d’une petite élite administrative, politique et économique qui parle de réformes, de compétitivité et de modernisation tandis qu’une partie croissante du pays estime ne plus en voir les bénéfices.
La présidentielle de 2027 se jouera donc dans un pays épuisé par des années de crises successives. Dette à 119 % du PIB, services publics sous pression, fragmentation politique, tensions identitaires, colère sociale et défiance envers les élites : aucun candidat ne pourra prétendre que ces problèmes disparaîtront avec une alternance ou quelques mesures spectaculaires. Aucun sondage ne permet aujourd’hui de savoir comment les Français trancheront en avril. Mais la véritable question est déjà posée : combien de temps un État peut-il continuer à promettre toujours plus alors qu’il dispose de moins en moins de moyens, et combien de temps une population peut-elle accepter de payer toujours davantage tout en ayant le sentiment que le pays fonctionne toujours moins bien ?
IMPORTANT - À lire
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Source : theguardian.com



