🔥 Les essentiels de cette actualité
- Le sénateur Wyden révèle que Deutsche Bank aurait tardé à déclarer plus de 250 millions de dollars de transactions liées à Epstein, violant potentiellement la législation fédérale anti-blanchiment.
- Pourquoi un reportage de 60 Minutes sur les banques et Epstein, tourné en mars, n’a-t-il jamais été diffusé après le licenciement de sa correspondante Sharyn Alfonsi ?
- Bari Weiss, nommée à la tête de CBS News avec le soutien d’un proche de Trump, est accusée d’avoir bloqué plusieurs enquêtes sensibles. Coïncidence ou logique structurelle ?
- Quelles sont les conditions dans lesquelles l’information circule quand elle touche simultanément aux intérêts financiers, politiques et médiatiques des mêmes acteurs ?
Le sénateur démocrate Ron Wyden a rendu public, mardi 4 août, un rapport de soixante-sept pages issu d’une enquête de plusieurs années conduite par son équipe sur les flux financiers ayant alimenté le système de trafic sexuel de Jeffrey Epstein. Le document s’appuie notamment sur des archives non publiques du Trésor américain et affirme que plusieurs des plus grandes banques du pays ont tardé à signaler aux autorités des transactions suspectes pourtant massives. Selon ce rapport, Deutsche Bank aurait ainsi omis de déclarer en temps utile plus de 250 millions de dollars de transactions liées à Epstein, tandis que Bank of America aurait attendu cinq à sept ans avant de signaler 170 millions de dollars de paiements effectués depuis des comptes contrôlés par le milliardaire Leon Black. Des retards qui, selon les enquêteurs de Wyden, pourraient constituer des violations volontaires de la législation fédérale anti-blanchiment.
Mais le rapport Wyden ne se contente pas de décrire des défaillances bancaires. Il révèle également qu’un reportage de 60 Minutes consacré aux relations d’Epstein avec les banques de Wall Street et le gouvernement des Îles Vierges américaines a été préparé, mais n’a jamais été diffusé. Lorsqu’une grande rédaction commence à suivre l’argent, l’enquête semble à son tour se heurter à un mur.
Une rédaction entre deux feux
Le sénateur révèle avoir été interviewé le 26 mars 2026 par Sharyn Alfonsi, alors correspondante de 60 Minutes, dans le cadre d’un reportage plus large consacré au comportement des banques de Wall Street et du gouvernement des Îles Vierges américaines à l’égard d’Epstein et de ses associés. Le rapport précise que cette interview ne sera pas diffusée depuis le licenciement d’Alfonsi. Wyden ajoute qu’« il reste incertain que Bari Weiss et la direction de CBS News autorisent un jour la diffusion du reportage complet ».
CBS News a confirmé que l’interview avait bien eu lieu, mais affirme que le reportage n’était pas suffisamment finalisé avant la fin de la saison de 60 Minutes. Un porte-parole a qualifié de « catégoriquement fausse » l’idée selon laquelle l’entretien aurait été supprimé pour quelque raison que ce soit. La chaîne a cependant refusé de préciser l’état actuel du sujet et n’a pas indiqué s’il serait diffusé au cours de la prochaine saison. Elle dément donc toute censure, sans répondre à la question essentielle : le reportage verra-t-il un jour l’antenne ?
Ce silence prend une résonance particulière au regard du contexte interne de la chaîne. Bari Weiss a été installée à la tête de CBS News avec le soutien de David Ellison, PDG de Paramount et proche de Donald Trump, selon The Daily Beast. Elle avait déjà temporairement bloqué un reportage d’Alfonsi consacré à l’expulsion d’hommes vénézuéliens vers la prison salvadorienne du CECOT, avant que celui-ci ne soit finalement diffusé. Alfonsi avait alors dénoncé dans un courriel interne un blocage « politique ». Après son éviction, elle avait accusé sa direction de « choisir le journalisme d’accès au détriment de la responsabilité, et de protéger le pouvoir plutôt que de l’examiner ».
« On a le sentiment que le mur entre l’indépendance éditoriale et les intérêts de l’entreprise s’est effondré », avait-elle ensuite déclaré au New York Times.
La tension décrite par Alfonsi n’est pas nouvelle dans l’histoire des médias américains. Elle prend néanmoins une dimension particulière dans le dossier Epstein, puisque l’enquête concerne directement des institutions financières liées à des personnalités économiques et politiques de premier plan. Deutsche Bank a entretenu pendant des années des relations commerciales avec Donald Trump avant de rompre avec ses entreprises en 2021. Le président américain continue également d’être interrogé sur son ancienne proximité avec Epstein. Rien ne permet, à ce stade, d’établir une intervention directe de la Maison-Blanche ou de Deutsche Bank dans les choix éditoriaux de CBS. Mais le refus de la chaîne d’expliquer clairement pourquoi le reportage demeure invisible nourrit nécessairement le soupçon d’un conflit entre indépendance journalistique et intérêts de pouvoir.
La question de l’indépendance éditoriale face aux intérêts croisés
CBS News n’est pas le seul grand média américain à avoir été mis en cause sur ce dossier. En 2019, un enregistrement divulgué avait révélé qu’Amy Robach, alors présentatrice d’ABC News, s’était plainte en privé de la non-diffusion, quatre ans plus tôt, d’une interview de Virginia Giuffre, survivante du réseau Epstein. La chaîne avait justifié sa décision par l’impossibilité de corroborer suffisamment certains éléments pour permettre leur diffusion. Robach avait ensuite expliqué avoir été enregistrée lors d’un « moment de frustration privée ».
Pris séparément, ces épisodes ne prouvent pas l’existence d’une censure coordonnée. Leur accumulation révèle néanmoins un schéma récurrent : des journalistes enquêtent, recueillent des témoignages et préparent des sujets, puis la diffusion se heurte aux arbitrages des directions. Les justifications avancées, reportage inachevé, calendrier de diffusion ou vérifications insuffisantes, peuvent paraître recevables dans chaque cas. Leur répétition sur le même dossier, dans plusieurs grandes rédactions, devient toutefois beaucoup plus difficile à accepter sans explications précises.
Ce que le rapport Wyden met en lumière, c’est une double chaîne de défaillance. D’un côté, plusieurs banques auraient privilégié leurs relations avec des clients extrêmement fortunés au détriment de leurs obligations de vigilance et de signalement. De l’autre, une grande chaîne américaine n’a toujours pas diffusé un reportage consacré à ces mêmes manquements. Les défaillances bancaires sont documentées par plusieurs années d’enquête parlementaire. CBS conteste toute suppression politique, mais ne précise toujours ni l’état du sujet ni la date éventuelle de sa diffusion. Wyden résume l’enjeu en déclarant : « Ma petite équipe d’enquêteurs a fait ce que le procureur général et le secrétaire au Trésor de Trump avaient déclaré impossible : elle a relié les points et trouvé des preuves de multiples crimes liés aux associés d’Epstein. »
La question posée par ces faits n’est donc pas seulement celle d’une censure qui resterait à démontrer, mais celle des conditions structurelles dans lesquelles l’information circule, ou cesse de circuler, lorsqu’elle touche simultanément les grandes banques, les administrations fédérales, les responsables politiques et les propriétaires de médias. Le système Epstein ne reposait pas uniquement sur un réseau sexuel criminel et quelques individus déviants. Il dépendait aussi de circuits bancaires, de contrôles réglementaires défaillants, de protections juridiques et politiques, ainsi que d’institutions médiatiques capables de décider quelles enquêtes atteignent le public. Suivre l’argent permet de comprendre comment le système a fonctionné. Examiner les obstacles rencontrés par ceux qui enquêtent sur cet argent permet de comprendre pourquoi toute son architecture reste encore si difficile à exposer.
Source : thedailybeast.com

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