🔥 Les essentiels de cette actualité
- En 1994, le diplomate Wayne Merry avertit Washington que la thérapie de choc imposée à la Russie préparerait un retour de la confrontation. Sa dépêche resta classifiée 30 ans.
- Pourquoi les élites occidentales ont-elles systématiquement écarté leurs propres experts pour maintenir une posture d’exceptionnalisme face à la Russie, l’Afghanistan et l’Irak ?
- 80% de la finance britannique circule entre finance, assurance et immobilier, sans irriguer l’économie productive. Quelles fractures sociales cela a-t-il concrètement creusées ?
- L’AfD atteint 40% en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale : pourquoi la gauche échoue-t-elle à capter la colère des populations appauvries malgré un diagnostic économique jugé plus exact ?
Le prochain livre du chroniqueur britannique Owen Jones, The Fall of the West: How They Really Lost It, doit paraître le 1er octobre. Dans une tribune publiée en amont, il développe une thèse volontairement à contre-courant des explications identitaires du déclin occidental. Son intérêt tient moins au fait qu’elle constituerait une vérité définitive qu’aux mécanismes économiques et géopolitiques qu’elle remet au centre du débat : concentration de la richesse, affaiblissement de l’économie productive et succession d’interventions militaires occidentales aux résultats contestés.
La thèse de Jones est claire : selon lui, le déclin occidental ne s’explique pas principalement par l’immigration, le « wokisme » ou la transformation culturelle des sociétés européennes. Il trouve plutôt son origine dans l’excès de confiance des élites occidentales après la guerre froide. Cette certitude aurait produit deux orientations durables : un modèle économique favorisant davantage l’extraction et la concentration de la richesse que l’investissement productif, et une politique étrangère reposant sur la conviction que la puissance militaire occidentale pouvait remodeler durablement d’autres régions du monde.
Pour illustrer cette arrogance, Jones revient sur le cas de Wayne Merry, alors haut responsable politique à l’ambassade américaine à Moscou. En mars 1994, Merry adressa à Washington une dépêche de dissidence dénonçant la volonté américaine d’imposer à la Russie une transformation économique rapide. Il avertissait que cette politique risquait d’affaiblir les forces démocratiques, de renforcer les courants extrémistes et de recréer une relation conflictuelle entre la Russie et l’Occident. Le document, longtemps classifié, a finalement été rendu public fin 2024.
« Nous détruisons les niveaux de vie de la classe ouvrière, puis nous nous attendons à ce que les gens votent pour nous. »
Jones rapporte que Merry fut ensuite marginalisé au sein de l’appareil diplomatique américain. Il rapproche cet avertissement ignoré du coût social considérable de la transition post-soviétique. Une étude citée par Jones estime à 12,2 millions le nombre de morts excédentaires enregistrés en Russie durant la période de transition. Ce chiffre ne permet pas d’attribuer l’ensemble de ces décès à une cause unique, mais il donne la mesure de la crise démographique et sociale qui a accompagné cette période.
L’arrogance comme système
Le cas russe est utilisé par Jones pour décrire un état d’esprit plus général. Strobe Talbott, principal conseiller de Bill Clinton sur la Russie, avait résumé cette vision en expliquant que Moscou devait évoluer vers « notre façon de faire les choses ». À ceux qui y voyaient une confirmation de l’exceptionnalisme américain, sa réponse était assumée : « Tant pis. C’est ce que nous sommes, c’est ce que sont les États-Unis. Nous sommes exceptionnels. » Pour Jones, cette certitude d’incarner le modèle de référence a réduit la capacité de Washington à entendre les avertissements qui contredisaient sa stratégie.
Il applique le même raisonnement à l’Afghanistan. L’ancien diplomate américain Edmund McWilliams affirmait avoir averti dès 1988 que la politique américaine y prenait une mauvaise direction, tandis que des analystes de la CIA avaient souligné dès 1987 qu’un régime islamiste victorieux pourrait hériter d’une « montagne d’armes » et utiliser ces moyens pour soutenir ou entraîner d’autres guérillas islamistes. Malgré ces alertes, l’aide militaire destinée aux combattants opposés à l’Union soviétique s’est poursuivie. Jones en fait un exemple supplémentaire d’une politique où l’objectif stratégique immédiat l’emportait sur les conséquences à long terme.
L’argument central est donc moins que l’Occident aurait systématiquement choisi de mauvaises politiques que l’absence de véritable contre-pouvoir intellectuel aurait rendu certaines erreurs répétables. Jones relie cette logique aux interventions ultérieures en Irak, en Afghanistan et en Libye, ainsi qu’aux conflits actuels au Moyen-Orient. Il cite notamment une estimation de l’université Brown selon laquelle la guerre contre l’Iran aurait déjà ajouté plus de 100 milliards de dollars aux dépenses américaines en essence et diesel, soit plus de 750 dollars par ménage en moyenne depuis le début du conflit. Ces chiffres reposent sur une modélisation contrefactuelle des prix de l’énergie et doivent donc être lus comme une estimation, non comme un coût comptable directement observable.
L’économie du prédateur
Le volet économique de son raisonnement repose largement sur les travaux de Mariana Mazzucato. L’économiste estime que plus de 80 % de la finance britannique retourne vers la finance, l’assurance et l’immobilier plutôt que de financer directement l’économie productive. Pour Jones, cette financiarisation illustre un modèle devenu particulièrement efficace pour rémunérer la propriété et les actifs financiers, mais beaucoup moins pour financer l’investissement susceptible d’améliorer durablement la production, les salaires et les services publics.
Jones présente la crise financière de 2008 comme le moment où ce système aurait dû être profondément remis en cause. Il rappelle comment la stagnation des revenus avait été compensée par l’endettement privé et le crédit bon marché, avant que l’effondrement financier ne conduise les pouvoirs publics à intervenir massivement pour stabiliser le système. Sa lecture est ouvertement située à gauche : il considère que les pertes ont été largement transférées vers la collectivité tandis que les structures économiques ayant produit la crise ont été préservées. Cette interprétation peut être discutée, mais elle constitue bien le cœur de son diagnostic plutôt qu’un constat politiquement neutre.
Jones établit également un lien entre ces fractures économiques et la progression des formations politiques contestataires. L’AfD a ainsi obtenu 38,2 % des voix lors de l’élection régionale du 20 septembre en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, arrivant en tête du scrutin. Il y voit le signe qu’une partie croissante de l’électorat accepte des explications identitaires au déclassement économique et social. Le lien de causalité reste toutefois débattu : les résultats électoraux peuvent également refléter des facteurs migratoires, culturels, territoriaux ou politiques propres à chaque pays. Une autre question demeure : pourquoi les formations de gauche, dont Jones partage largement le diagnostic économique, n’ont-elles pas partout réussi à transformer ce mécontentement en soutien électoral comparable ?
La France donne à cette interrogation une actualité particulière. Le gouvernement prépare pour le budget 2027 un effort d’économies d’environ 54 milliards d’euros afin de contenir un déficit et une dette en forte augmentation. Pour Jones, des politiques de compression budgétaire menées dans des économies déjà confrontées au ralentissement des niveaux de vie risquent d’alimenter précisément le mécontentement qu’il décrit. Cette conclusion reste une lecture politique parmi d’autres : les défenseurs de la consolidation budgétaire invoquent au contraire le coût croissant de la dette et la nécessité de restaurer la crédibilité financière. Le véritable débat porte donc sur la capacité des économies occidentales à réduire leurs déséquilibres sans approfondir les fractures sociales et politiques qu’elles cherchent parallèlement à contenir.
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Source : theguardian.com



