Royaume-Uni : l’État veut prendre le CONTRÔLE du web

Royaume-Uni : l’État veut prendre le CONTRÔLE du web Royaume-Uni : l’État veut prendre le CONTRÔLE du web

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Lisa Nandy annonce que le Royaume-Uni sera le premier pays à interdire aux enfants de prendre, partager ou visionner des images de nudité.
  • Jusqu’où ira cet « État très actif et interventionniste » que la ministre dit vouloir pour surveiller et réguler l’espace en ligne ?
  • Le pays impose déjà une vérification d’identité pour les contenus adultes, et des projets de loi visent la détection de nudité sur les appareils.
  • Sans identité numérique robuste, comment vérifier l’âge de chaque internaute, et quelles garanties face à l’extension de ce dispositif à d’autres usages ?

Lisa Nandy, secrétaire d’État à la Culture et aux Technologies du gouvernement travailliste britannique, n’a pas mâché ses mots lors de la conférence du Parti travailliste. Devant ses militants, elle a dressé un tableau sombre d’un internet livré à lui-même, espace de prédation, de haine monétisée et d’indifférence coupable, avant d’annoncer que cette période était révolue. Le Royaume-Uni, explique-t-elle, s’apprête à devenir le premier pays au monde à interdire aux enfants de prendre, partager ou visionner des images à caractère nu, et revendique déjà une interdiction totale des réseaux sociaux pour les mineurs. Mais ce qui retient véritablement l’attention, c’est moins la mesure annoncée que la philosophie qu’elle révèle.

Car Nandy ne s’est pas contentée d’un discours de conférence. Quelques jours auparavant, dans une interview au Guardian, elle avait tracé une feuille de route dont la clarté devrait interpeller quiconque s’intéresse à l’équilibre entre liberté individuelle et puissance régulatrice de l’État :

« Nous ne devons pas accepter que nous en soyons à notre point d’arrivée. C’est une étape vers ce qui doit être un État très actif et interventionniste, qui surveille et régule l’espace en ligne afin que les personnes soient en sécurité. »

L’expression mérite qu’on s’y arrête. Un État « très actif et interventionniste » qui « surveille et régule » l’espace numérique. Formulé ainsi, l’objectif n’est pas de corriger des abus précis, circonscrits, documentés. C’est une ambition de maîtrise structurelle d’un espace que Nandy elle-même compare, dans son discours de conférence, à une place publique, un hôtel de ville, une rue commerçante. La métaphore est instructive : si Internet est un espace civique, alors l’État entend y exercer les mêmes prérogatives que dans l’espace physique. Avec tout ce que cela implique.

Une logique de contrôle qui se déploie par étapes

Le Royaume-Uni n’en est pas à son coup d’essai. Il est déjà, selon plusieurs indicateurs, l’un des environnements numériques les plus encadrés du monde occidental. La vérification d’identité est requise pour accéder aux contenus pour adultes. Les arrestations liées aux publications sur les réseaux sociaux y atteignent des niveaux que peu d’autres démocraties libérales connaissent. Des projets de loi prévoient la détection de nudité au niveau des appareils eux-mêmes, ainsi qu’un couvre-feu numérique pour les adolescents. Ce que Nandy présente comme un commencement est donc déjà, dans les faits, un édifice substantiel.

Ce qui change avec ses déclarations, c’est l’aveu explicite que cet édifice n’est qu’une base. Que tout ce qui précède n’est, pour reprendre sa formulation, qu’une « étape ». La question rationnelle qui suit est immédiate : étape vers quoi, exactement ? La réponse se dessine assez clairement si l’on suit le fil des politiques annoncées et des infrastructures en cours de déploiement.

La question de l’identité numérique est centrale. Le Premier ministre Andy Burnham avait annoncé avec une certaine emphase l’abandon du projet de carte d’identité numérique nationale, le BritCard. Mais cet abandon ressemble davantage à un report tactique qu’à une décision de fond. Les contraintes techniques sont têtues : sans un système d’identification numérique robuste, aucune des mesures annoncées par Nandy ne peut fonctionner à l’échelle souhaitée. On ne peut pas interdire aux mineurs l’accès aux réseaux sociaux sans vérifier l’âge de chacun. On ne peut pas vérifier l’âge sans un identifiant. On ne peut pas déployer un identifiant national sans une infrastructure centralisée. La logique est mécanique.

Des voix commencent d’ailleurs à s’élever pour le dire ouvertement. Certains commentateurs soulignent que le Royaume-Uni « ne peut pas remettre indéfiniment les identités numériques à plus tard ». D’autres pointent que, sans interopérabilité mondiale, l’identité numérique ne peut pas « tenir ses promesses ». Ces formulations, présentées comme des constats techniques, ont des implications politiques considérables : elles préfigurent un système où l’accès à l’espace numérique serait conditionné à une identification validée par l’État, potentiellement reliée à des registres internationaux.

Ce que révèle la rhétorique de la protection

La force du discours de Nandy tient à son ancrage dans des préoccupations légitimes. Personne ne défend sérieusement la prédation en ligne contre les enfants, ni la diffusion non consentie d’images intimes. La rhétorique de la protection des femmes et des enfants est, politiquement, presque inattaquable. C’est précisément pour cette raison qu’il convient d’en examiner la portée avec soin, sans condescendance, mais sans naïveté non plus.

Car les outils déployés pour protéger ne sont pas neutres. Une infrastructure de vérification d’identité construite pour protéger les mineurs des contenus adultes est la même infrastructure qui peut demain conditionner l’accès à un moteur de recherche, à une plateforme d’information ou à un outil de communication chiffrée. Ce n’est pas une hypothèse fantaisiste : c’est une extrapolation directe de ce que Nandy elle-même décrit comme la trajectoire souhaitée. L’espace numérique traité comme un espace civique soumis aux règles de l’État, avec un État explicitement « très actif et interventionniste ».

Dans ce cadre, la question qui se pose au lecteur britannique, et au-delà à tout observateur des démocraties occidentales, est celle de l’équilibre des pouvoirs. Qui contrôle l’État qui contrôle l’espace numérique ? Quels recours restent disponibles si cet État décide que telle information constitue une « mésinformation », que telle opinion alimente la « polarisation » qu’il entend juguler ? Nandy elle-même évoque dans son discours un internet où « les gens peuvent faire confiance à ce qu’ils voient et trouver un terrain commun ». C’est une aspiration. Mais déterminée par qui, et selon quels critères ?

Le débat au Royaume-Uni est loin d’être clos. Il préfigure en réalité une tension qui traversera l’ensemble des démocraties dans les années à venir : jusqu’où un État peut-il étendre sa souveraineté à l’espace numérique sans rogner sur les libertés fondamentales qui définissent le régime qu’il prétend défendre ?

Source : zerohedge.com


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