Palantir en Ukraine : les données de combat, ressource souveraine aux conditions opaques

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Depuis juin 2022, l’Ukraine s’appuie sur Palantir « sur le front numérique », selon Volodymyr Zelensky. La plateforme Brave1 Dataroom, lancée en janvier avec le ministère de la Défense, prolonge cette coopération.
  • Les termes de l’échange n’ont pas été rendus publics. Palantir assure que « les clients possèdent et contrôlent leurs données ». Qui profite réellement de ces données de combat ?
  • Selon Elke Schwarz, de Queen Mary University of London, Palantir n’a pas besoin de posséder les données pour en tirer un avantage commercial.
  • La France, la Bundeswehr, l’Espagne et Londres reconsidèrent Palantir, mais Kiev est en guerre. Les conditions de réversibilité existent-elles vraiment ?

Kiev a fait ce que fait tout État en guerre : prendre l’outil efficace là où il se trouve. Dès juin 2022, Volodymyr Zelensky se disait « ravi » du soutien de Palantir « sur le front numérique ». Quatre ans plus tard, l’Ukraine est la première nation à collecter systématiquement des données de champ de bataille, issues de flux vidéo et de capteurs. Cette matière première est rare, et elle est indispensable pour entraîner une intelligence artificielle militaire. Le lancement en janvier de la plateforme Brave1 Dataroom, avec le ministère ukrainien de la Défense, en marque l’aboutissement.

Un actif d’État, des conditions opaques

Le litige porte sur les termes de l’échange, non sur le principe de la coopération. Ils n’ont pas été rendus publics. Palantir assure que « les clients possèdent et contrôlent leurs données » et qu’elle ne les conserve ni ne les utilise « pour ses propres besoins ». L’argument est recevable, mais il ne règle pas tout. Selon Elke Schwarz, de Queen Mary University of London, l’entreprise n’a pas besoin de posséder les données pour en tirer profit : elle travaille sur celles qui lui sont rendues accessibles. L’expérience acquise sur le terrain ukrainien est un avantage commercial pour un groupe américain.

Des voix ukrainiennes l’ont compris. Valerii Markus, ancien chef sergent, écrit : « Nous payons de notre sang des données que quelqu’un d’autre peut convertir en capital, en influence internationale et en argent. » Denys Shtilerman, de Fire Point, parle d’un « actif stratégique de l’État ». Le partenariat conclu en septembre entre Palantir et Nebius, société néerlandaise issue de Yandex, a ravivé ses inquiétudes, même si le cofondateur Arkady Volozh qualifie la guerre de « barbare ».

La dépendance, déjà éprouvée

Kiev connaît le risque. En septembre 2022, en pleine offensive pour reprendre Kherson, Elon Musk a provoqué une coupure des communications Starlink. Anna Nadibaidze, de l’université du Danemark du Sud, pose la question qui résume l’enjeu : que se passe-t-il si ces entreprises choisissent de ne plus fournir l’infrastructure ?

Les capitales européennes tirent des conclusions différentes, parce que leurs contraintes le sont. La France a annoncé en juin que ses services de renseignement intérieur abandonneraient Palantir pour éviter une « dépendance stratégique ». La Bundeswehr n’utilisera plus ses produits. L’Espagne a demandé en discrétion à ses entreprises publiques de ne plus signer de nouveaux contrats avec elle, et Londres a rouvert le dossier du contrat du NHS. Mais ces États ne sont pas en guerre. Ils peuvent choisir de se passer d’un fournisseur, alors que Kiev n’a pas ce luxe.

La conclusion s’impose : une donnée de combat est une ressource souveraine, au même titre qu’un stock de munitions. Un État qui la confie à un fournisseur étranger doit en maîtriser les conditions : usages, durée, réversibilité. Kiev choisit de rendre ces termes publics ou de les garder secrets, et la suite dira si la réversibilité existe vraiment.


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