Guerre psychologique : le réseau caché de Londres en Irak

Guerre psychologique : le réseau caché de Londres en Irak Guerre psychologique : le réseau caché de Londres en Irak

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Présentée comme indépendante, la plateforme Yalla revendique plus de 5 millions d’abonnés en Irak, mais des documents dont l’authenticité n’est pas confirmée évoquent un financement britannique.
  • Des VPN, des entités écrans et des paiements via intermédiaire devaient garantir la « non-attributabilité » d’un programme doté de 4,3 millions de livres sterling en 2019-2020.
  • Au-delà de la lutte contre Daech, pourquoi des audiences sunnites jugées réceptives à un narratif anti-iranien auraient-elles été ciblées avec autant de précision ?
  • Après le retrait de la coalition, qui contrôle désormais ces outils d’influence et comment les Irakiens peuvent-ils défendre leur souveraineté informationnelle ?

Alors que la coalition militaire dirigée par les États-Unis, à laquelle participait le Royaume-Uni, vient d’achever officiellement sa mission en Irak, vingt-trois ans après l’invasion anglo-américaine de 2003, on pourrait croire le chapitre refermé. Ce serait aller un peu vite. Les soldats quittent le terrain, mais les réseaux d’influence, eux, ne disparaissent pas nécessairement avec les uniformes. Des documents confidentiels récemment publiés décrivent ainsi un dispositif britannique d’influence et de guerre psychologique construit patiemment en Irak, loin du regard du public et, surtout, loin de celui des populations ciblées.

La plateforme Yalla en est sans doute l’exemple le plus frappant. Depuis sa création en 2015, elle se présente comme un média indépendant porté par de jeunes journalistes irakiens. Un profil de présentation toujours accessible lui attribue plus de cinq millions d’abonnés, dont 92 % situés en Irak et 35 % de femmes. Environ 100 journalistes freelance, influenceurs et comédiens alimentent la plateforme en arabe et en kurde. Le même document la présente comme la source d’information « la plus fiable » auprès de la jeunesse irakienne et insiste lourdement sur son indépendance éditoriale et financière.

C’est précisément cette indépendance que les documents publiés par le journaliste Kit Klarenberg viennent sérieusement ébranler. Leur authenticité n’a pas fait l’objet d’une confirmation publique indépendante, mais leur contenu est particulièrement détaillé. Ils font état de 4,3 millions de livres sterling pour le programme en 2019-2020, puis de 4 millions supplémentaires budgétés pour l’année suivante. M&C Saatchi World Services y apparaît comme l’opérateur central du dispositif. Dans ses propres soumissions au Foreign Office, l’entreprise vantait son « expérience significative dans la mise en œuvre de programmes sensibles et non attribuables pour des clients gouvernementaux ». Autrement dit : savoir agir pour un État sans que la main de cet État apparaisse.

Une mécanique d’influence pensée pour rester invisible

Pour tenir Londres à distance du dispositif, M&C Saatchi décrivait une méthode particulièrement rodée : créer des structures juridiques distinctes servant de façades publiques, recruter des relais locaux jugés fiables pour constituer des réseaux d’influenceurs, de journalistes et de créateurs de contenus, puis faire transiter les paiements par des intermédiaires afin de couper le lien apparent avec les équipes de terrain. Les documents vont jusqu’à prévoir l’utilisation de VPN associés à la diaspora irakienne et kurde pour ajouter une couche supplémentaire de « non-attributabilité ». Tout est pensé pour que l’opération fonctionne sans que son commanditaire réel soit visible.

« Le recours à des VPN associés à la diaspora irakienne et kurde ajoutera une couche supplémentaire de non-attributabilité. Tous les paiements de factures et les coûts des prestataires indépendants seront réglés via un intermédiaire, afin d’assurer un degré de séparation entre M&C Saatchi World Services et les équipes de production sur le terrain. »

Sur le papier, l’objectif paraît presque inoffensif : encourager chez les Irakiens un « sentiment d’initiative personnelle, de cohésion communautaire et d’unité nationale », notamment dans les régions anciennement contrôlées par Daech. Dans les faits, la mécanique va beaucoup plus loin. Séries de voyage avec des comédiens originaires du Sud, du Nord et de Bagdad, vidéos conçues avec des psychologues spécialisés dans la jeunesse, contenus diffusés sur Facebook, Instagram et YouTube : tout est pensé pour « créer une expérience utilisateur comparable à des programmes de mentorat ou de coaching de vie ».

M&C Saatchi explique vouloir intervenir « dans l’espace où les réponses émotionnelles, intellectuelles et sociales peuvent être déclenchées ». On n’est plus dans la simple diffusion d’informations. On est dans la fabrication méthodique de contenus destinés à provoquer des réactions et à orienter des comportements. Les documents évoquent même la capacité à cibler des « segments d’audience et même des individus spécifiques ». À ce niveau de précision, la frontière entre communication, influence et manipulation devient particulièrement mince.

Derrière Daech, la bataille d’influence contre l’Iran

Le dispositif ne semble d’ailleurs pas avoir eu pour seul objectif de combattre la propagande de Daech, justification initiale de nombreux programmes britanniques dans la région. Une analyse d’audience réalisée en 2015 identifiait explicitement comme cible les Irakiens convaincus que « l’Iran exerce une influence excessive en Irak ». Les chiffres cités sont éclairants : 54 % des personnes interrogées rejetaient cette idée et seulement 18 % l’approuvaient globalement. Chez les Sunnites interrogés, en revanche, ils étaient 68 % à la partager, dans un panel comprenant notamment de nombreux Kurdes irakiens. Le potentiel de ciblage apparaissait donc immédiatement.

Cette cartographie ne relève pas de la simple curiosité sociologique. Elle montre que les planificateurs britanniques cherchaient à repérer les groupes les plus réceptifs à un discours hostile à l’influence iranienne. Yalla n’était d’ailleurs qu’une pièce d’un ensemble beaucoup plus large. Les mêmes documents et plusieurs enquêtes antérieures attribuent à M&C Saatchi d’autres programmes, comme Imams Online, visant à fournir des contenus à des responsables religieux sunnites. D’autres opérations prévoyaient de s’appuyer sur des chefs tribaux et des religieux comme relais, avec notamment la promotion de « l’autogouvernance arabe sunnite ». La lutte contre Daech devient alors aussi le cadre d’une bataille beaucoup plus classique pour façonner les rapports de force régionaux.

La question n’est pas de savoir si les États mènent des opérations d’influence : ils l’ont toujours fait. Le véritable enjeu est d’en mesurer l’ampleur, le degré de dissimulation et le niveau de sophistication. Ce que décrivent ces documents, c’est une infrastructure financée par Londres, opérant sur plusieurs canaux et conçue, selon les termes mêmes des prestataires, pour « provoquer des changements d’attitude et de comportement au niveau personnel et social ». Le tout auprès de populations qui n’étaient pas nécessairement informées de l’identité de celui qui cherchait à influencer leur perception du monde.

Avec le retrait officiel des forces de la coalition, rien ne permet d’affirmer que ces mécanismes ont disparu. Yalla reste visible, mais aucune source publique indépendante ne permet aujourd’hui d’établir que les liens entre le gouvernement britannique, M&C Saatchi et la plateforme fonctionnent encore exactement comme en 2019-2020. C’est précisément là que l’opacité devient le sujet. Si ces réseaux subsistent, qui décide désormais des cibles, des récits à pousser et des objectifs à atteindre ? Qui fixe la frontière entre information, influence et manipulation ? Et surtout, comment les Irakiens pourraient-ils le savoir, puisque toute l’architecture décrite dans ces documents semble avoir été conçue précisément pour qu’ils ne puissent pas remonter jusqu’au commanditaire ?

Source : scheerpost.com


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