🔥 Les essentiels de cette actualité
- En 2014, l’effondrement de l’armée irakienne face à l’État islamique avait suivi de près le retrait américain de 2011. L’histoire bégaie-t-elle en 2025 ?
- Les Forces de mobilisation populaire proiraniennes ciblent des poches sunnites en Irak, reconstituant un terreau de frustration que l’État islamique sait exploiter.
- Après le retrait américain de 2021, l’État islamique au Khorasan a frappé en Iran, en Turquie et à Moscou. Quel scénario similaire menace l’Irak ?
- L’Iran, le corridor terrestre vers le Liban, les cellules dormantes jihadistes : qui comblera le vide laissé par Washington à Bagdad ?
Le retrait militaire américain d’Irak, achevé le 30 septembre 2026, se veut propre, ordonné, presque administratif. Pas de scènes de panique comme à Kaboul, pas d’hélicoptères évacuant une ambassade sous les caméras. Mais derrière cette sortie maîtrisée se pose une question beaucoup plus dérangeante : Washington est-il encore en train de quitter un pays sans avoir réglé les problèmes qui avaient justifié son retour ? La mission américaine en Irak dans le cadre de l’opération Inherent Resolve, lancée en 2014 contre l’État islamique, est terminée. La coopération sécuritaire continue et la coalition poursuit depuis la Jordanie ses opérations contre l’EI en Syrie. Mais sur le sol irakien, une page se ferme. Et l’histoire récente donne peu de raisons de traiter ce départ comme un simple changement technique.
Il suffit de revenir à 2011. Lorsque les dernières troupes américaines quittèrent l’Irak après près de neuf années de présence, Washington pensait tourner la page. Le résultat fut tout autre. Sous Nouri al-Maliki, la marginalisation d’une partie des responsables et officiers sunnites s’accentua, tandis que le pouvoir se concentrait davantage autour du Premier ministre. L’Iran profita du vide pour renforcer son influence à travers la Force Qods et plusieurs groupes chiites armés, parmi lesquels Badr, Asa’ib Ahl al-Haq ou Kata’ib Hezbollah. Avec la guerre en Syrie, Téhéran consolida également ses réseaux logistiques vers ses alliés régionaux. Puis vint 2014 : à Mossoul, l’armée irakienne s’effondra face à l’État islamique, qui exploita avec une efficacité meurtrière le ressentiment d’une partie de la population sunnite. Trois ans après le départ américain, Washington était obligé de revenir combattre une menace qu’il croyait avoir laissée derrière lui.
Le même vide, le même calcul
C’est précisément ce scénario que l’auteur d’India Narrative redoute aujourd’hui. Les Forces de mobilisation populaire occupent désormais une place centrale dans l’architecture sécuritaire irakienne, et plusieurs de leurs factions entretiennent des liens étroits avec Téhéran. Les abus commis par certaines milices contre des populations sunnites pendant la guerre contre l’État islamique ont été documentés. Présenter toutes les FMP comme une armée iranienne serait excessif, mais nier le poids acquis par les groupes proches de Téhéran le serait tout autant. Dans le Kurdistan irakien, le départ américain soulève une autre inquiétude : Washington retire également des moyens de défense aérienne jusque-là disponibles, la source évoquant notamment les systèmes Patriot. Les autorités kurdes ont confirmé qu’aucun dispositif équivalent ne serait immédiatement déployé. Autrement dit, les soldats américains partent au moment même où les Kurdes craignent davantage les missiles, les drones et les groupes armés liés à l’Iran.
Selon l’analyse de Srijan Sharma :
« Le fait que l’État islamique ait capturé de vastes pans de l’ouest et du nord de l’Irak en 2014 s’explique en partie par l’empreinte stratégique iranienne croissante en Irak, qui avait renforcé la marginalisation de la population sunnite. »
Daech, lui, n’a jamais totalement disparu. Son califat territorial a été détruit, ses capacités ont été considérablement réduites, mais ses cellules clandestines continuent d’exister. Les forces irakiennes sont aujourd’hui bien plus solides qu’en 2014, mais les groupes jihadistes n’ont justement pas besoin de reconquérir immédiatement Mossoul pour redevenir dangereux. Ils ont besoin de fractures, de ressentiment, d’espaces mal contrôlés et d’un État incapable d’imposer partout son autorité. L’Afghanistan a montré à quel point une organisation jihadiste peut survivre à la disparition de son territoire. ISIS-K a recruté au-delà de l’Afghanistan et revendiqué des attentats majeurs, notamment à Kerman en Iran et au Crocus City Hall près de Moscou en mars 2024. L’Irak ne suivra pas nécessairement la même trajectoire. Mais croire qu’un retrait militaire suffit à faire disparaître une menace relève d’une illusion que Washington a déjà payée très cher.
Le slogan est pourtant toujours le même : mettre fin aux « guerres sans fin ». Politiquement, la formule fonctionne. Stratégiquement, elle peut masquer une réalité beaucoup moins confortable. Quitter une guerre ne signifie pas nécessairement mettre fin aux causes de cette guerre. Les rivalités communautaires irakiennes n’ont pas disparu. L’influence iranienne n’a pas disparu. Les cellules de l’État islamique n’ont pas disparu. Washington réduit son exposition et transfère le risque à Bagdad. Si l’État irakien tient, le pari américain aura fonctionné. S’il se fragilise, les États-Unis découvriront une nouvelle fois qu’un vide stratégique coûte parfois beaucoup plus cher à combler qu’à prévenir.
Des équilibres régionaux fragilisés
Le précédent irakien dépasse d’ailleurs largement l’Irak. Au Sahel, le départ successif des forces françaises puis américaines a profondément bouleversé l’équilibre sécuritaire. Mali, Burkina Faso et Niger ont réduit ou rompu leurs partenariats militaires avec les puissances occidentales. Les États-Unis ont quitté le Niger en 2024 et abandonné leur importante base de drones d’Agadez. Pendant ce temps, les groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique n’ont pas disparu. Ils restent actifs et continuent, dans plusieurs régions, à contester l’autorité des États. Les retraits occidentaux n’expliquent évidemment pas à eux seuls cette dégradation, mais ils ont supprimé une partie des capacités de renseignement, de surveillance et de frappe dont bénéficiaient auparavant les gouvernements locaux. Là encore, partir ne signifie pas que le problème part avec vous.
C’est exactement l’inconnue qui plane désormais sur l’Irak. Téhéran conserve une influence considérable par l’intermédiaire de partis et de factions armées qui lui sont proches. L’État islamique conserve des réseaux clandestins capables d’exploiter chaque fissure du système. Ces deux forces n’ont ni les mêmes objectifs ni les mêmes méthodes, mais elles ont un point commun : toutes deux peuvent tirer profit d’un État irakien affaibli. Washington parie désormais sur le renseignement, la formation et la coopération à distance. Tout repose donc sur une question simple : l’Irak est-il suffisamment souverain et suffisamment solide pour empêcher que le retrait américain ne se transforme une nouvelle fois en redistribution du pouvoir au profit d’acteurs mieux organisés que l’État lui-même ?
Le débat ne consiste pas à réclamer une occupation américaine permanente de l’Irak. Après plus de vingt ans d’intervention, Bagdad a évidemment vocation à assurer seul sa sécurité. Mais partir n’est pas une stratégie en soi. La vraie question est celle de l’après. Les forces irakiennes sont aujourd’hui plus expérimentées et le Pentagone estime qu’elles peuvent contenir les restes de l’État islamique. Mais Washington avait déjà quitté l’Irak en pensant le pire derrière lui. Trois ans plus tard, Daech contrôlait Mossoul et les avions américains étaient de retour. L’histoire ne se répète jamais exactement. Elle rappelle simplement que les vides de puissance restent rarement vides très longtemps. Cette fois, Bagdad devra prouver que l’espace laissé par les soldats américains sera occupé par l’État irakien, et non par Téhéran, les milices ou une nouvelle génération de jihadistes.
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Source : indianarrative.com



