🔥 Les essentiels de cette actualité
- Le Mémorandum d’Islamabad prévoit la levée des sanctions pétrolières américaines et la restitution d’avoirs iraniens confisqués, en échange d’un non-armement nucléaire iranien.
- Pourquoi l’accord, signé il y a plus de soixante jours, n’a-t-il toujours pas été mis en oeuvre, et les délégations n’ont-elles pas rejoint Genève ?
- Environ un cinquième du pétrole mondial transite par le détroit d’Ormuz : l’Iran entend désormais y percevoir des redevances et en interdire l’accès à la marine américaine.
- Quelles conséquences la mort d’Ali Khamenei, architecte de quatre décennies de montée en puissance militaire iranienne, aura-t-elle sur la cohésion de l’Axe de la Résistance ?
Le protocole d’accord signé entre Washington et Téhéran, le « Mémorandum d’Islamabad », s’accompagne d’une lecture triomphaliste portée par des voix aussi diverses que Robert Kagan, Tucker Carlson ou John Mearsheimer : l’Iran aurait gagné la guerre. Pour comprendre ce que cela signifie réellement en termes de rapports de force, il faut examiner les termes concrets de l’accord et la position de négociation respective des deux parties, sans se laisser emporter par les récits de victoire.
Mohammad Marandi, universitaire iranien et commentateur régulier des affaires de politique étrangère de la République islamique, est l’un des porte-voix les plus audibles de cette lecture. Dans une interview accordée au média brésilien Brasil de Fato, il décrit un accord dans lequel les États-Unis s’engageraient à restituer des avoirs iraniens confisqués, à lever les sanctions sur les exportations pétrolières et énergétiques, et à mettre fin au blocus du détroit d’Ormuz. En contrepartie, l’Iran s’engagerait à ne pas se doter d’armes nucléaires, et le stock d’uranium enrichi à 60 %, niveau proche de celui nécessaire à la fabrication d’une bombe, serait dilué sur le territoire national sous supervision de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Sur le papier, le bilan est asymétrique.
« L’accord, le protocole d’accord, constitue clairement une victoire pour l’Iran, car les États-Unis ont déclaré qu’ils restitueraient les avoirs iraniens confisqués. Ils lèveront les sanctions sur les exportations iraniennes de pétrole et d’énergie. Ils lèveront le blocus du détroit d’Ormuz. Et ils mettront fin, entre autres, au génocide au Liban. Par conséquent, les États-Unis n’obtiennent pas grand-chose en échange. »
Ce que Marandi décrit, c’est moins un accord diplomatique classique qu’un rééquilibrage de puissance dans lequel Washington accepterait de revenir sur des instruments de pression accumulés depuis des décennies. La levée des sanctions pétrolières, en particulier, représenterait un changement structurel considérable : elle permettrait à l’Iran de réintégrer pleinement les marchés énergétiques mondiaux, de reconstituer ses réserves de change et de renforcer son autonomie économique. Pour un pays qui a développé ce que Marandi appelle une « économie de la résistance » sous contrainte, le retour à des flux normaux d’exportation constituerait un gain de souveraineté matérielle réel.
Le détroit d’Ormuz comme levier de puissance durable
La question du détroit d’Ormuz mérite une attention particulière, car elle illustre comment un avantage géographique peut être transformé en outil de négociation structurel. Marandi est explicite : l’Iran n’entend pas revenir au statu quo ante. Il entend percevoir des redevances, au titre de l’assurance, de la protection environnementale et de la sécurité des navires, sur le modèle de ce que pratiquent l’Égypte avec le canal de Suez, la Turquie avec le Bosphore ou le Panama. Et il entend interdire l’accès aux navires de la marine américaine afin d’éviter, dit-il, toute remilitarisation du Golfe Persique par Washington.
Cette posture n’est pas sans précédent dans l’histoire des détroits stratégiques, mais elle impliquerait une reconfiguration durable des routes d’approvisionnement énergétique mondiales. Environ un cinquième du pétrole échangé dans le monde transite par Ormuz. Si l’Iran consolide effectivement ce contrôle et impose des conditions d’accès, la géographie prend une valeur monétaire et politique inédite. C’est précisément ce que Marandi présente comme un levier d’influence régionale et mondiale à long terme, au-delà du seul accord en cours de négociation.
Reste que l’accord, plusieurs jours après sa signature, n’est toujours pas mis en œuvre. Les deux délégations n’ont pas rejoint Genève comme prévu. La raison invoquée par Marandi est la poursuite des frappes israéliennes au Liban : « Tant que cela se poursuivra et que le régime israélien ne fera pas marche arrière, l’accord ne sera pas mis en œuvre. » Cette conditionnalité révèle une fragilité structurelle : l’accord lie la normalisation américano-iranienne à une cessation des hostilités israélo-libanaises sur laquelle Washington n’exerce qu’une pression limitée, ou du moins insuffisante pour débloquer le processus. Marandi lui-même note que les propos virulents de Vance et Trump à l’égard de Netanyahou ne constituent pas, du point de vue de Téhéran, une garantie suffisante.
Sur le plan des garanties européennes, la situation est également complexe. Le mécanisme de « snapback » activé par les Européens en 2025 a réintroduit les sanctions onusiennes, et les Européens conditionnent leur suspension à des « mesures vérifiables ». Marandi balaie ces obstacles d’un revers de main, estimant que l’Europe est « en déclin » et perd sa capacité à imposer sa volonté. Ce jugement est peut-être trop tranché, mais il pointe une réalité : si les États-Unis décident unilatéralement de lever leurs sanctions économiques, l’efficacité du régime de pression européen serait mécaniquement diminuée, que Bruxelles le veuille ou non. La cohérence transatlantique sur ce dossier est, depuis longtemps, plus apparente que réelle.
L’héritage de Khamenei et la lecture chiite du rapport de force
Au-delà des enjeux strictement diplomatiques, l’interview de Marandi prend une autre dimension lorsqu’il évoque les funérailles imminentes d’Ali Khamenei, mort en février 2026. Le Guide suprême est présenté comme l’architecte de la montée en puissance militaire iranienne sur 4 décennies, et sa disparition coïncide avec ce que Marandi décrit comme l’apogée de cette trajectoire. La cérémonie funèbre est annoncée comme un événement de portée internationale, susceptible de mobiliser l’ensemble de ce que Téhéran appelle l’« Axe de la Résistance ».
« Son insistance sur le fait que l’Iran devait tenir tête à l’oppresseur, défendre les opprimés et préserver sa souveraineté a conduit le monde d’aujourd’hui à porter un regard nouveau sur l’Iran, au-delà de la propagande occidentale, et à considérer l’islam, et, en particulier, l’islam chiite, comme une idéologie de libération et de résistance contre l’hégémonie mondiale et l’oppression mondiale, ainsi qu’une idéologie qui soutient les opprimés, où qu’ils se trouvent. »
Ce cadrage idéologique mérite d’être pris au sérieux, non pas comme vérité normative, mais comme grille de lecture qui structure la politique étrangère iranienne depuis 1979. L’articulation entre doctrine religieuse chiite et projection de puissance régionale n’est pas nouvelle, mais Marandi la formule ici de façon particulièrement explicite : l’islam chiite comme « idéologie de libération », analogue dans sa fonction rhétorique à d’autres discours anti-hégémoniques portés par des acteurs du Sud global. Cette dimension idéologique n’est pas séparable du calcul stratégique : elle fonde la légitimité interne du régime, soude les alliances régionales et donne un sens collectif à des décennies de sanctions et d’isolement.
La question qui demeure, une fois les récits de victoire mis en perspective, est celle de la durabilité. Un accord dont la mise en œuvre est suspendue à la cessation de frappes militaires sur un théâtre que Washington ne contrôle pas entièrement, qui prévoit 60 jours de négociation sur les points les plus sensibles, et qui doit composer avec des veto institutionnels européens et des résistances internes américaines, reste fragile. L’Iran sort de cette séquence dans une position de puissance régionale consolidée. Mais la conversion de cette puissance en gains économiques durables dépend de la tenue effective d’engagements que ni Téhéran ni Washington ne semblent pressés de formaliser.
Source : forumgeopolitica.com

Au mieux cet accord sera partiellement respecté par les USA uniquement, et aucun de leurs alliés, uniquement jusqu’aux élections de novembre.