🔥 Les essentiels de cette actualité
- Le 9 octobre, le Trésor américain a autorisé pendant six mois la vente de diesel russe sur le marché mondial, quelques heures après un échange entre Trump et Poutine.
- Venezuela, Iran, détroit d’Ormuz : Washington contrôle-t-il assez de flux pétroliers pour priver la Chine d’une partie de son approvisionnement ?
- Des discussions évoquent un investisseur américain dans Nord Stream. Les Européens pourraient-ils reprendre le gaz russe sans perdre la face, au prix d’une nouvelle dépendance ?
- Washington peut-il détacher Moscou de Pékin, à l’image de Nixon et Kissinger en 1970, et à quel prix pour l’Ukraine ?
Le 9 octobre, quelques heures après un entretien téléphonique entre Donald Trump et Vladimir Poutine, le Trésor américain a publié une dérogation de six mois autorisant les transactions liées au diesel russe jusqu’au 7 avril 2027. Officiellement, l’objectif est simple : remettre davantage de carburant sur le marché et faire baisser les prix avant les élections de mi-mandat du 3 novembre. Mais Robert Berke propose dans OilPrice une lecture beaucoup plus ambitieuse. Selon lui, Trump ne cherche pas seulement à faire baisser le prix à la pompe. Il pourrait utiliser l’énergie comme une arme de puissance pour reprendre le contrôle d’une partie des grands flux mondiaux, attirer progressivement la Russie vers l’Occident et priver la Chine de certains de ses fournisseurs essentiels.
Vue sous cet angle, la séquence devient beaucoup plus cohérente. Au Venezuela, depuis la capture de Nicolás Maduro par les forces américaines en janvier, Washington contrôle largement la commercialisation des exportations pétrolières. La Chine, qui absorbait environ les trois quarts du brut vénézuélien en 2025, a vu ses approvisionnements s’effondrer. Avec l’Iran, le résultat est comparable : Pékin reste le principal acheteur du pétrole iranien, mais la guerre et les perturbations du détroit d’Ormuz compliquent fortement ces flux. À chaque fois, le même acteur se retrouve fragilisé : la Chine, dont la puissance industrielle dépend d’importations énergétiques massives.
Donald Trump revendique lui-même sur le détroit d’Ormuz un :
« contrôle total »
La formule est plus politique que maritime. Le trafic n’a pas totalement cessé et Téhéran conteste évidemment toute domination américaine du détroit. Mais l’essentiel, dans la lecture de Berke, se situe ailleurs. Les États-Unis disposent désormais d’un levier direct sur l’une des principales artères énergétiques de la planète. Si le pétrole iranien devient plus difficile à exporter, si les approvisionnements du Golfe sont perturbés et si le brut vénézuélien échappe à Pékin, la Chine se retrouve davantage dépendante de la Russie. C’est précisément là que la dérogation sur le diesel russe prend une autre dimension : Washington pourrait commencer à détourner vers l’Occident une partie des flux dont Pékin a besoin.
Nord Stream, ou comment sauver la face de l’Europe
Le véritable jackpot pourrait cependant se trouver du côté du gaz. Reuters a révélé des discussions autour d’une éventuelle participation d’investisseurs américains dans Nord Stream. Trois des quatre conduites ont été endommagées en 2022, mais une branche de Nord Stream 2 reste intacte. Aucun accord n’est signé et Washington conteste l’existence de négociations formelles récentes. Pour Berke, cela n’empêche pas le scénario d’être politiquement redoutable : faire revenir du gaz russe en Europe, mais sous une architecture dans laquelle des intérêts américains seraient placés au milieu du circuit. Moscou vendrait, l’Europe achèterait, Washington contrôlerait une partie du robinet.
Pour les gouvernements européens, une telle solution aurait un avantage évident : elle leur permettrait de revenir vers une énergie russe meilleur marché sans reconnaître ouvertement que la rupture totale avec Moscou a eu un coût économique considérable. Depuis 2022, l’Europe a remplacé une grande partie du gaz russe par du GNL plus coûteux et par des fournisseurs extérieurs. Son industrie énergétique intensive a payé la facture. Si la crise du Moyen-Orient continue de perturber les approvisionnements, la pression deviendra encore plus forte. Berke voit donc dans Nord Stream une possible porte de sortie : faire revenir le gaz russe tout en donnant à l’opération un habillage américain acceptable politiquement.
Mais cette porte de sortie aurait un prix : la souveraineté énergétique européenne reculerait encore. Hier, Bruxelles expliquait qu’il fallait échapper à la dépendance russe. Depuis, l’Europe a fortement augmenté sa dépendance au GNL américain et à d’autres fournisseurs étrangers. Demain, elle pourrait acheter à nouveau du gaz russe par l’intermédiaire d’une infrastructure où des intérêts américains joueraient un rôle central. Autrement dit, elle ne sortirait pas de la dépendance. Elle changerait simplement de maître du robinet. Pour Berke, celui qui contrôle l’accès à l’énergie contrôle aussi une partie de la politique de celui qui en dépend.
Le renversement de la diplomatie triangulaire
La suite du scénario est encore plus ambitieuse. Les compagnies énergétiques américaines pourraient revenir progressivement en Russie, notamment dans l’Arctique, après les ruptures provoquées par les sanctions de 2022. En échange, Washington chercherait à obtenir de Moscou un éloignement de l’Iran et, surtout, un desserrement de son partenariat avec Pékin. Ce serait un Nixon à l’envers. Dans les années 1970, Washington s’était rapproché de la Chine pour isoler l’Union soviétique. Trump tenterait aujourd’hui l’opération inverse : réouvrir la porte occidentale à la Russie pour affaiblir la Chine. Dans cette lecture, le diesel n’est qu’une première pièce. Le véritable objectif est de fracturer le bloc eurasiatique.
La Russie pourrait-elle être tentée ? Berke estime que oui. Depuis 2022, Moscou a énormément renforcé ses liens avec Pékin, mais cette relation reste déséquilibrée. La Chine achète massivement l’énergie russe et possède donc un pouvoir de négociation considérable sur les prix et les conditions. Le projet Power of Siberia 2 illustre cette réalité : Moscou pousse depuis des années pour augmenter encore ses exportations de gaz vers la Chine, mais Pékin négocie durement. Si l’Europe rouvrait ses marchés et si les entreprises américaines revenaient investir, la Russie retrouverait plusieurs acheteurs au lieu de dépendre toujours davantage d’un seul géant asiatique.
Mais Moscou sait aussi que Washington n’est pas un partenaire stable. Les sanctions peuvent revenir après une alternance politique et un accord signé aujourd’hui peut être remis en cause demain. Pékin, de son côté, ne laisserait évidemment pas la Russie se détourner tranquillement. Depuis quatre ans, les deux pays ont construit des circuits commerciaux, financiers et énergétiques destinés précisément à réduire leur vulnérabilité face à l’Occident. Trump chercherait donc à casser une architecture que les sanctions américaines elles-mêmes ont contribué à accélérer.
Dans le scénario de Berke, l’Ukraine deviendrait nécessairement une monnaie d’échange de cette recomposition. Un accord avec Moscou pourrait mettre fin à la guerre à des conditions moins ambitieuses que les objectifs maximaux russes, mais aussi beaucoup moins favorables à Kiev que celles défendues jusqu’ici par Volodymyr Zelensky. Trump pourrait alors présenter le règlement comme une victoire diplomatique historique. Zelensky chercherait naturellement à résister avec l’aide des Européens. Mais Washington possède des leviers considérables : armes, renseignement, technologies, soutien financier et diplomatique. Là encore, Berke ne décrit pas un accord déjà conclu. Il expose la logique d’un marchandage possible entre grandes puissances.
L’Europe se retrouverait alors dans une situation particulièrement humiliante. Elle a dépensé des centaines de milliards pour soutenir Kiev, rompu une grande partie de ses relations énergétiques avec Moscou et engagé son industrie dans un vaste réarmement. Pourtant, les décisions déterminantes sur la guerre, le gaz russe, les sanctions ou les relations avec le Kremlin pourraient finalement être prises principalement entre Washington et Moscou. Le continent aurait payé une large partie de la facture sans contrôler la conclusion. C’est exactement le type de dépendance stratégique que la ligne GP dénonce : beaucoup de coûts, peu de souveraineté.
Aux États-Unis, les coûts immédiats restent cependant très concrets. Le prix du diesel, l’inflation énergétique et le pouvoir d’achat peuvent peser lourdement sur le scrutin du 3 novembre. La dérogation accordée au carburant russe répond donc aussi à une urgence intérieure. Mais Berke estime qu’un changement de majorité au Congrès ne modifierait probablement pas le fond de la stratégie chinoise. Républicains et démocrates divergent sur beaucoup de sujets, mais la montée en puissance de Pékin fait l’objet d’un consensus stratégique croissant depuis des années. Barack Obama avait déjà lancé le « pivot » vers l’Asie, renforcé les alliances régionales et repositionné les moyens américains vers le Pacifique. Trump pousserait simplement cette logique beaucoup plus loin en utilisant directement l’énergie mondiale comme instrument de coercition.
Berke rappelle enfin une constante de la stratégie américaine. Après 1945, Washington avait compris qu’une Europe détruite deviendrait un boulet économique et stratégique. Le plan Marshall répondait aussi à cet intérêt américain. Aujourd’hui, une Europe étranglée par des prix énergétiques trop élevés pose un problème similaire : désindustrialisation, faible croissance, colère sociale et affaiblissement d’un marché essentiel pour les États-Unis. Restaurer l’accès européen à une énergie moins chère servirait donc aussi Washington, surtout si les entreprises américaines et les capitaux américains deviennent les intermédiaires du nouveau système.
La thèse de Berke dépasse ainsi très largement une simple dérogation sur quelques cargaisons de diesel. Trump pourrait chercher à redessiner la carte énergétique mondiale : couper progressivement la Chine de certains fournisseurs, arracher une partie de la Russie à Pékin, réintroduire Moscou dans les circuits occidentaux, remettre du gaz russe en Europe et placer Washington au centre des nouveaux flux. Le « Nixon inversé » serait alors une gigantesque opération de puissance : utiliser le pétrole, le gaz et les infrastructures pour briser l’axe eurasiatique qui menace l’hégémonie américaine. Toute la stratégie dépend cependant d’une seule question : après quatre années de rapprochement accéléré avec Pékin, Vladimir Poutine acceptera-t-il réellement d’échanger son partenariat chinois contre une nouvelle dépendance envers Washington ?
Source : oilprice.com

