Washington pousse l’Europe vers la confrontation avec la Russie pour sauver son hégémonie

Washington pousse l'Europe vers la confrontation avec la Russie pour sauver son hégémonie Washington pousse l'Europe vers la confrontation avec la Russie pour sauver son hégémonie

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Pour plusieurs analystes, Washington chercherait à déplacer vers l’Europe la part la plus risquée de l’affrontement avec la Russie, tout en préservant le sanctuaire américain.
  • Les armes nucléaires tactiques américaines étaient prévues pour un emploi en Europe, afin de maintenir tout échange géographiquement limité : une logique ancienne, dans un contexte nouveau.
  • Intercepteurs, marchés obligataires, énergie : l’Europe a-t-elle les moyens d’une confrontation prolongée avec la Russie ?
  • Entre l’initiative de Steve Witkoff sur Nord Stream et les hésitations de Trump sur le blocus pétrolier, l’Europe s’est-elle avancée plus loin que son protecteur ?

Alastair Crooke défend une thèse brutale : dans sa confrontation avec la Russie, Washington chercherait de plus en plus à faire porter à l’Europe la partie la plus dangereuse du conflit. Les États-Unis conserveraient la direction stratégique, la profondeur géographique et la possibilité de négocier, tandis que les Européens fourniraient l’argent, les armes, le territoire et, dans le pire scénario, les premières cibles d’une escalade nucléaire. Ce n’est pas la révélation d’un document secret américain. C’est une lecture géopolitique. Mais elle pose une question que les dirigeants européens évitent trop souvent : lorsque l’affrontement dégénère, qui décide réellement et qui paie ?

Le point de départ de Crooke est le recul relatif de la puissance américaine. Selon lui, Washington ne peut plus imposer aussi facilement sa volonté par le dollar, les sanctions, la pression financière ou la supériorité militaire. La Russie, la Chine et l’Iran disposent désormais de davantage d’outils pour résister. Dans cette lecture, le discours de Marco Rubio à Athènes le 7 octobre est révélateur. Lorsqu’il affirme que l’Occident doit conserver « sa place à la tête du monde » et assume une « poursuite sans complexe de la puissance nationale », Crooke y voit la confirmation d’un objectif ancien : maintenir la domination occidentale alors que le rapport de force mondial devient de moins en moins favorable à Washington.

Crooke rejoint ici Emmanuel Todd. Selon l’historien français, la Russie ne combat plus seulement l’Ukraine. Elle affronte, à travers elle, tout le bloc atlantiste : l’OTAN, ses services de renseignement, ses satellites, son industrie militaire, ses arsenaux et son appareil médiatique. L’Ukraine serait donc le champ de bataille visible d’une guerre beaucoup plus vaste. Wolfgang Münchau pousse le raisonnement encore plus loin : les guerres d’Ukraine et du Moyen-Orient pourraient finir par fusionner dans une même confrontation eurasiatique, tandis que la rivalité entre Washington et Pékin resterait le véritable conflit central de notre époque.

Le sanctuaire américain et l’exposition européenne

C’est ici que la lecture de Crooke devient particulièrement sévère pour les dirigeants européens. Mattias Forsgren, qu’il cite longuement, estime que l’Europe serait passée du statut d’allié à celui de « ressource ». Économiquement affaiblie, politiquement alignée et militairement réarmée, elle deviendrait le terrain sur lequel seraient payés les coûts du maintien de l’hégémonie américaine. Dans cette vision, Washington garde l’Atlantique comme profondeur stratégique pendant que les Européens installent les bases, financent l’effort de guerre, livrent les armes et se rapprochent toujours davantage de la ligne de front. Autrement dit, les États-Unis dirigeraient une confrontation dont ils ne supporteraient pas les mêmes risques immédiats.

Forsgren rappelle que cette asymétrie est ancienne :

« Les armes nucléaires tactiques américaines étaient prévues pour être employées en Europe, contre des forces présentes sur le sol européen, précisément afin de maintenir tout échange nucléaire géographiquement limité. »

Pour Crooke et Forsgren, la logique n’a pas disparu. Pendant la guerre froide, des milliers d’armes nucléaires américaines étaient déployées sur le continent. Des armes américaines non stratégiques y sont toujours stationnées. Le problème est donc géographique avant d’être idéologique : si une confrontation entre la Russie et l’OTAN dégénère sur le théâtre européen, ce ne sont pas d’abord New York ou Washington qui deviennent des champs de bataille potentiels. Ce sont Varsovie, Berlin, Paris, Londres et les infrastructures militaires du continent. L’Europe assume ainsi un niveau d’exposition que son protecteur américain ne partage pas de la même manière.

La guerre en Ukraine rend ce risque de moins en moins abstrait. Kyiv frappe profondément en territoire russe avec des systèmes soutenus ou fournis par l’Occident, tandis que les Européens augmentent leurs livraisons, leurs financements et leur implication stratégique. Dans la lecture de Crooke, cette fuite en avant pourrait pousser Moscou à considérer certaines infrastructures européennes comme directement engagées dans la guerre. Le danger est alors celui d’un basculement progressif : l’Europe pourrait passer du financement d’un conflit à une confrontation directe avec la Russie sans qu’aucun gouvernement n’ait jamais demandé clairement à sa population si elle acceptait d’entrer dans cette guerre.

Wolfgang Münchau pose le problème sans détour :

« Les marchés obligataires de qui s’effondreront les premiers ? Qui sera le premier à manquer de missiles intercepteurs ? Grâce à la Politique agricole commune, tant décriée, l’Europe ne manquera pas de nourriture. Mais sur tous les autres plans, militaire, énergétique, financier, l’Europe est désavantagée. »

Pour Crooke, c’est précisément cette faiblesse conventionnelle qui rend la situation dangereuse. Une Europe qui ne dispose pas seule des moyens militaires nécessaires pour dominer une confrontation avec la Russie devient mécaniquement plus dépendante de l’arme nucléaire occidentale. Crooke attaque ici frontalement le discours consistant à présenter les avertissements nucléaires de Vladimir Poutine comme un simple bluff. À force de répéter que Moscou n’osera jamais franchir le seuil, les Européens peuvent finir par prendre des risques toujours plus importants. Or si la Russie considère que sa dissuasion ne produit plus aucun effet, elle pourrait être tentée de restaurer sa crédibilité par une démonstration de force. Jouer avec cette possibilité au cœur du continent européen reviendrait à transformer des millions d’Européens en variables d’une partie stratégique qu’ils ne contrôlent pas.

Forsgren décrit ainsi un « zugzwang » géopolitique. Washington augmenterait progressivement la pression sur Moscou tout en évitant autant que possible un affrontement nucléaire stratégique direct entre la Russie et les États-Unis. La Russie devrait alors choisir entre reculer ou frapper plus durement le relais européen de l’Occident. Dans ce scénario, l’Europe devient le fusible. Elle absorbe l’usure militaire, économique et éventuellement nucléaire tandis que le territoire américain reste beaucoup moins directement exposé. Et derrière la Russie se trouve déjà la Chine : forcer Moscou à céder permettrait, selon cette lecture, de dégager ensuite les moyens nécessaires pour affronter le véritable rival systémique de Washington.

Crooke ne prétend pas avoir découvert dans un coffre-fort du Pentagone un document intitulé « sacrifier l’Europe ». Son article est une analyse d’opinion. Mais sa force vient précisément du rapport de force qu’il décrit. Les intérêts américains et européens ne sont pas identiques. Une guerre majeure sur le continent détruirait des infrastructures européennes, frapperait les économies européennes et placerait les populations européennes en première ligne bien avant le territoire continental américain. Le discours officiel sur « l’unité occidentale » masque donc une réalité beaucoup plus froide : dans une alliance, celui qui se trouve à plusieurs milliers de kilomètres du front ne prend jamais exactement le même risque que celui qui vit dessus.

Pour Crooke, les élites européennes ont aggravé leur propre faiblesse en transformant le soutien à l’Ukraine en dogme politique. Après avoir présenté pendant des années cette guerre comme un combat existentiel pour les « valeurs européennes », revenir en arrière serait désormais extrêmement coûteux politiquement. Continuer devient alors plus facile que reconnaître une impasse. Chaque accusation de sabotage, de cyberattaque ou d’opération hybride russe peut renforcer cette mécanique et justifier une nouvelle escalade. Les gouvernements européens affirment qu’ils renforcent leur défense pour dissuader Moscou. Crooke voit au contraire le risque d’un engrenage où chaque camp prétend se défendre tout en rapprochant un peu plus le continent de la confrontation directe.

Et pendant que l’Europe durcit sa ligne, Washington garde plusieurs portes ouvertes. Donald Trump peut maintenir la pression militaire tout en cherchant des arrangements énergétiques ou financiers avec Moscou lorsque les intérêts américains l’exigent. Crooke évoque ce qu’il présente comme une initiative de Steve Witkoff pour relancer Nord Stream afin de ramener la Russie à la table des négociations, ainsi que les hésitations américaines autour du pétrole et du diesel russes. C’est là, selon lui, toute la différence : Washington peut menacer, sanctionner, négocier, acheter, reculer ou changer de priorité. L’Europe, après avoir rompu une grande partie de ses liens avec Moscou et lié son avenir stratégique à la guerre ukrainienne, dispose de beaucoup moins de sorties.

La question finale devient alors brutale : l’Europe défend-elle encore ses propres intérêts ou sert-elle de front avancé à une puissance dont les priorités sont d’abord américaines ? Dans la lecture de Crooke, Washington cherche à préserver son hégémonie mondiale sans exposer directement son propre territoire aux mêmes dangers. L’Europe devient ainsi le lieu où se concentrent les coûts, les armes, les sanctions, les risques économiques et peut-être demain le risque nucléaire. Si cette analyse est juste, le problème européen n’est plus seulement la Russie. C’est l’incapacité du continent à décider lui-même jusqu’où il accepte d’aller. À force de suivre une stratégie conçue ailleurs, l’Europe risque de découvrir trop tard qu’elle n’était pas le maître de la partie, mais le terrain sur lequel elle se jouait.

Source : consortiumnews.com


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