Vous financez peut-être l’IA sans même le savoir

Vous financez peut-être l’IA sans même le savoir Vous financez peut-être l’IA sans même le savoir

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Le boom de l’IA coûtera 3,6 % du PIB américain par an jusqu’en 2032, soit 10 300 milliards de dollars, plus que les chemins de fer et les autoroutes réunis.
  • Comment les géants technologiques financent-ils un free cash flow négatif alors que 760 milliards de dollars de trésorerie sont entièrement réinvestis dans l’infrastructure ?
  • Qui porte réellement le risque des 466 milliards de dette IA émise cette année ? Assurances-vie, fonds de pension et plans retraite pourraient être concernés.
  • Que se passera-t-il si la demande déçoit, alors que ces entreprises pèsent 20 % de la capitalisation mondiale et que les décisions se prennent dans quelques conseils d’administration ?

La comparaison avec la Grande Pyramide de Gizeh n’est pas exagérée. Elle donne une idée de la folie des sommes engagées dans l’intelligence artificielle. Stijn Van Nieuwerburgh, professeur à Columbia Business School et auteur d’une étude publiée par les Brookings Papers on Economic Activity, estime que les infrastructures nécessaires à l’IA pourraient représenter 3,6 % du PIB américain chaque année entre 2025 et 2032. Au total : environ 10 300 milliards de dollars. Pour mesurer l’ampleur du chantier, cela revient à cumuler le boom ferroviaire américain du XIXe siècle, le programme des autoroutes inter-États et une grande partie de l’électrification du pays. On ne parle plus d’un simple investissement technologique. On parle d’une transformation gigantesque de l’économie.

Mais derrière cette course se cache une question beaucoup plus dérangeante : qui paie réellement ? Les géants de la technologie prennent les décisions, mais l’argent vient de beaucoup plus loin. Banques, marchés obligataires, fonds de pension, assurances et épargne des ménages participent progressivement au financement. Autrement dit, le pari de quelques entreprises américaines commence à devenir le risque de tout le système financier.

Une chaîne de financement qui remonte jusqu’à l’épargnant ordinaire

Alphabet, Amazon, Microsoft, Meta, Oracle et SpaceX devraient générer environ 760 milliards de dollars de trésorerie cette année. Une somme colossale. Pourtant, leurs investissements devraient être encore plus importants. Ces groupes engloutissent désormais une part massive de leurs ressources dans les centres de données, les réseaux électriques, les serveurs et les puces nécessaires à l’IA. Wall Street s’attend même à ce que leur trésorerie disponible globale reste négative pendant plusieurs années. Les entreprises les plus puissantes de la planète mettent donc une part considérable de leurs profits sur une seule table : l’intelligence artificielle.

Et elles ne sont pas seules. Les trente plus grands fabricants de semi-conducteurs devraient dépenser plus de 200 milliards de dollars cette année, deux fois plus qu’il y a trois ans. Nvidia détient à lui seul environ 94 milliards de dollars de participations dans des entreprises comme OpenAI, Anthropic ou CoreWeave. La vieille règle de la ruée vers l’or voulait que les vrais gagnants soient ceux qui vendaient les pioches. Dans l’IA, même ceux qui vendent les pioches utilisent désormais leurs profits pour acheter directement des parts dans les mines. Tout le secteur investit dans tout le secteur.

« Dans une ruée vers l’or, dit-on souvent, les vrais profits sont réalisés en vendant pioches et pelles. Dans la ruée vers l’or de l’IA, les entreprises qui vendent les pelles investissent une partie de leurs profits pour acheter les mines. »

Mais les profits des géants technologiques ne suffisent déjà plus. Il faut maintenant emprunter massivement. Selon Morgan Stanley, environ 466 milliards de dollars de dette liée à l’IA ont été émis depuis le début de l’année. Et le chiffre réel pourrait être encore supérieur avec les différents montages financiers utilisés. Une grande partie de cette dette reçoit la note « investment grade », ce qui permet de la faire entrer dans les portefeuilles des grands investisseurs institutionnels. Derrière ces investisseurs, on retrouve les fonds de pension, les assurances-vie et les produits d’épargne. Résultat : sans même acheter une action Nvidia ou Microsoft, des millions d’épargnants peuvent déjà être indirectement exposés au gigantesque pari financier de l’IA.

Un pari rationnel, mais pas sans risques structurels

C’est là que le problème devient beaucoup plus sérieux. Les principaux géants technologiques et les grands fabricants de semi-conducteurs représentent ensemble environ 31 000 milliards de dollars de capitalisation, soit près de 20 % de toute la valeur boursière mondiale. Dans le même temps, ils investissent massivement dans la même technologie, financent les mêmes infrastructures et soutiennent parfois la dette utilisée pour construire ces projets. Plus l’argent se concentre autour de l’IA, plus une déception dans ce secteur pourrait contaminer une partie importante des marchés financiers.

Autre problème : une partie de cette dette repose sur des actifs comme les centres de données et surtout les puces GPU. Mais une puce extrêmement chère aujourd’hui peut perdre rapidement de la valeur si une nouvelle génération la rend obsolète ou si la demande en intelligence artificielle déçoit. Si les revenus attendus ne sont pas au rendez-vous, la valeur des garanties peut donc baisser au moment même où les investisseurs découvrent que leurs hypothèses étaient trop optimistes. La dette est bien notée aujourd’hui. Cela ne signifie pas que le risque disparaît.

Le paradoxe est pourtant simple : sans cette dette, le chantier ne peut probablement pas être financé à la vitesse actuelle. Les besoins sont devenus trop énormes pour être couverts uniquement par les profits des entreprises technologiques. Les géants du secteur vont donc chercher de l’argent partout, aux États-Unis mais aussi au Royaume-Uni, au Canada, en Suisse ou en Australie. L’IA est présentée comme une révolution américaine, mais sa facture est en train d’être répartie sur les marchés financiers du monde entier.

Voilà ce que révèle réellement cette course. Quelques entreprises américaines décident combien investir, où construire et jusqu’où accélérer. Mais une partie croissante du risque est progressivement transférée vers les marchés, les assurances, les retraites et l’épargne des ménages. Si l’IA tient toutes ses promesses, ces investissements pourront produire des gains considérables. Mais si les projections s’effondrent, le risque ne restera pas enfermé dans les bureaux de Microsoft, Nvidia ou Meta. Le Financial Times plaisante en rappelant qu’après 4 600 ans de tourisme, la Grande Pyramide a probablement fini par rentabiliser son coût. Les épargnants qui financent aujourd’hui la nouvelle pyramide de l’IA n’ont clairement pas 4 600 ans devant eux.

Source : ft.com


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