🔥 Les essentiels de cette actualité
- Entre 550 000 et 800 000 personnes ont défilé en France le 17 octobre, et plus de 1 800 arrestations ont été recensées.
- Comment un carburant à 2,40 euros le litre a-t-il pu réunir étudiants, syndicalistes, retraités et jeunes de quartiers populaires dans une même colère ?
- La réponse policière, avec un usage précoce de gaz lacrymogène, était-elle proportionnée, alors que l’affaire de Lens pèse sur la journée ?
- Qui, de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon, parviendra à capter la colère pendant que le gouvernement maintient son cap budgétaire ?
Paris, le 17 octobre. Entre 550 000 et 800 000 personnes ont défilé dans toute la France. Des gaz lacrymogènes place de la République dès le début d’après-midi, des grenades assourdissantes, une voiture en flammes, un caviste pillé pour récupérer des projectiles. Et plus de 1 800 arrestations au terme d’une journée qui ressemble de moins en moins à un simple épisode de contestation et de plus en plus à un avertissement politique lancé au pouvoir.
Ce qui s’est passé samedi dans les rues de Paris ne peut pas être balayé d’un revers de main en parlant uniquement de casseurs ou d’émeutiers. Ce n’était pas davantage une insurrection organisée. C’était quelque chose de plus profond et, pour Emmanuel Macron et son gouvernement, de beaucoup plus inquiétant : des colères venues de milieux différents qui commencent à se rejoindre dans la rue.
Une foule plurielle, une rage commune
Sur le boulevard de Magenta, les profils se mêlaient sans se confondre. Un étudiant de la Sorbonne venu soutenir les lycéens et réclamer davantage de financement pour l’école publique. Des syndicalistes, des lycéens, des personnes jeunes et âgées, des citoyens d’origines diverses. Et derrière cette diversité, une réalité beaucoup plus brutale : le prix de l’essence a atteint 2,40 euros le litre fin septembre, un record. Quand remplir son réservoir devient un luxe, la colère sociale cesse d’être théorique. Elle descend dans la rue.
C’est précisément ce mécanisme qui avait déclenché le mouvement des Gilets jaunes en 2018. Huit ans plus tard, l’essence revient au cœur de la contestation. Mais entre-temps, quelque chose a changé. Une partie du pays a appris à ne plus attendre grand-chose des institutions. La rue est redevenue un lieu de rapport de force politique. Et dans ce climat, une frange radicale peut trouver sa place beaucoup plus facilement, avec tous les risques que cela implique.
« Perdu espoir, le 17/10 pour le retrouver. Fuck à peu près tout, le 17/10. On est déjà en enfer, rendez-vous le 17/10. »
Cette affiche aperçue la veille du rassemblement résume probablement mieux l’état d’esprit d’une partie des manifestants que n’importe quel programme politique. Il n’y a pas de revendication précise à négocier, seulement un rejet global. Pour un gouvernement, c’est beaucoup plus dangereux. Une hausse peut être annulée, une réforme peut être amendée. Une colère qui ne croit plus au système est autrement plus difficile à contenir.
Place de la République en début d’après-midi, l’atmosphère était encore festive. Puis les gaz lacrymogènes sont arrivés très tôt. À Strasbourg-Saint-Denis, dans le 10e arrondissement, un témoin a rapporté des tirs effectués « au hasard ». Cette stratégie de maintien de l’ordre a contribué à tendre une situation déjà explosive avant même qu’un incident déclencheur ne soit clairement établi. Et c’est là que le problème devient politique. Un État qui veut contenir la colère doit éviter de lui fournir de nouvelles raisons d’exploser. L’affaire de Lens, où une grenade policière a grièvement mutilé la main d’un lycéen de 15 ans, reste dans toutes les têtes. À force d’accumuler les images de violences, le maintien de l’ordre risque lui-même de devenir un carburant de la contestation.
Ce que les partis vont faire du chaos
La question politique est désormais incontournable : qui va récupérer cette colère ?
Marine Le Pen a immédiatement occupé le terrain. Dans un communiqué, elle a décrit les Français comme pris en étau entre « l’austérité et le matraquage fiscal de ceux au pouvoir et les militants insurrectionnels », et a promis de les « libérer des politiques toxiques macronistes et de les protéger de la violence de l’extrême gauche ». Sa ligne est claire : attaquer la politique économique du gouvernement tout en mettant l’accent sur l’ordre et la sécurité. Son parti défend parallèlement d’importantes réductions de dépenses publiques. Dans un pays où les images de voitures incendiées et de vitrines fracassées tournent en boucle, cette bataille politique autour de l’ordre public ne fait que commencer.
Jean-Luc Mélenchon, de son côté, soutient les manifestants et concentre une grande partie de ses critiques sur les violences policières. Il a également appelé à la non-violence et condamné les pillages. La gauche radicale insiste donc sur deux dimensions du mouvement : la colère sociale et la réponse des forces de l’ordre. Là encore, la bataille politique est lancée. À quelques mois de l’élection présidentielle, personne ne laissera une mobilisation de cette ampleur se dérouler sans tenter d’en imposer sa propre lecture.
Le gouvernement, lui, continue d’afficher sa volonté de tenir le cap budgétaire. Mais c’est précisément là que le problème commence. On peut maintenir une ligne politique sur le papier. Il est beaucoup plus difficile de la maintenir lorsque les manifestations grossissent, que les blocages se multiplient et que la tension s’installe durablement dans le pays. L’histoire sociale française l’a déjà montré : un pouvoir ne recule pas toujours parce qu’il est convaincu. Il recule parfois parce que le coût politique du bras de fer devient trop élevé. La vraie question n’est donc plus seulement de savoir si le gouvernement peut tenir. C’est de savoir combien de temps.
Ce que le 17 octobre a montré est finalement assez simple : la colère n’a pas disparu. Elle s’est accumulée. Pouvoir d’achat, services publics, fiscalité, défiance envers les institutions, sentiment d’abandon, violences lors des manifestations : les motifs ne manquent pas. Emmanuel Macron peut espérer que la mobilisation retombe. Son gouvernement peut multiplier les appels au calme. Mais les gaz lacrymogènes peuvent vider une place. Ils ne règlent aucun des problèmes qui ont poussé des centaines de milliers de personnes à y descendre.
Source : theguardian.com

