Gaza : les témoignages qui ouvrent une crise au sein même de l’armée israélienne

Gaza : les témoignages qui ouvrent une crise au sein même de l’armée israélienne Gaza : les témoignages qui ouvrent une crise au sein même de l’armée israélienne

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Le documentaire NAZA, réalisé par Yuval Abraham et Rachel Szor, réunit une vingtaine de soldats et officiers de renseignement israéliens anonymes qui témoignent de leurs actes à Gaza.
  • L’argument des boucliers humains tient-il face à un témoin israélien affirmant que des cibles du Hamas sont bombardées chez elles, « parce que c’est là qu’on les trouve » ?
  • Des soldats décrivent des zones d’anéantissement dans le nord de Gaza, où une unité aurait tué 140 personnes désarmées, ensuite comptabilisées comme « terroristes ».
  • Face à la réaction de Naftali Bennett et d’Eyal Zamir, qui dénoncent une « diffamation de sang » et évoquent des poursuites, une démocratie peut-elle réviser sa lecture officielle d’un conflit ?

Un documentaire produit par le Guardian et réalisé par les cinéastes israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor, coréalisateurs du film oscarisé No Other Land, vient frapper au cœur du récit officiel israélien sur Gaza. NAZA tire son titre d’un acronyme utilisé dans le renseignement militaire israélien pour désigner le nombre de civils dont la mort est anticipée comme dommage collatéral lors d’une frappe. Le film donne la parole à 24 soldats et membres du renseignement israéliens, filmés dans l’obscurité, leurs voix modifiées numériquement, souvent sur les toits de Tel-Aviv. Ce qu’ils racontent est d’autant plus lourd qu’il ne vient ni du Hamas, ni d’ONG militantes, ni de gouvernements hostiles à Israël : il vient de l’intérieur même de l’appareil militaire israélien.

C’est précisément ce qui rend NAZA si difficile à écarter. Depuis octobre 2023, le débat sur Gaza s’est enfermé dans un affrontement prévisible : d’un côté, ceux qui documentent les destructions et les morts palestiniennes ; de l’autre, ceux qui rappellent le massacre du 7 octobre et invoquent la légitimité de la riposte israélienne. Chaque camp a ses chiffres, ses experts, ses récits. Mais ici, le problème change de nature. Des hommes ayant travaillé dans le renseignement, le ciblage ou les opérations militaires israéliennes décrivent eux-mêmes ce qu’ils disent avoir vu, fait ou contribué à rendre possible. À partir de là, il devient beaucoup plus difficile de réduire toutes les accusations contre Tsahal à de la propagande ennemie.

Ce que les soldats disent de la doctrine

L’un des piliers de la défense israélienne face au nombre considérable de victimes civiles à Gaza repose sur l’argument des « boucliers humains » : le Hamas installerait ses combattants et ses infrastructures militaires au milieu de la population, rendant les pertes civiles pratiquement inévitables. Cet argument est devenu l’un des principaux boucliers politiques et médiatiques utilisés pour justifier la violence de la campagne militaire. Dans sa tribune consacrée à NAZA, Mehdi Hasan estime pourtant que plusieurs témoignages du film viennent directement fissurer cette justification.

Dans NAZA, un membre israélien du renseignement décrit une stratégie assistée par intelligence artificielle permettant de suivre des responsables du Hamas jusqu’à leur domicile. Et ce qu’il dit détruit frontalement l’idée selon laquelle chaque frappe sur une maison familiale pourrait être expliquée par l’usage volontaire de civils comme boucliers.

« Le Hamas utilise des boucliers humains dans certains cas, mais l’argument du bouclier humain appliqué aux maisons privées est absurde. Ce n’est tout simplement pas vrai. On les bombarde dans leurs maisons parce que c’est là qu’on les trouve. Ils rentrent juste chez eux pour dormir. C’est là qu’on les attrape. »

La distinction est accablante. Dans le cas qu’il décrit, les civils ne sont pas utilisés pour protéger la cible : ils sont là parce que la cible est rentrée chez elle. Le renseignement suit l’homme jusqu’à sa famille, puis la frappe devient possible parce qu’il se trouve précisément parmi les siens. Autrement dit, ce témoignage renverse l’argument habituellement avancé : ce n’est plus seulement le combattant qui expose les civils, c’est aussi la décision militaire de frapper au moment où il se trouve avec eux.

Sur la question des enfants tués, les récits rapportés par le film deviennent encore plus difficiles à entendre. Un membre du renseignement raconte avoir piraté le téléphone d’une Palestinienne de douze ans afin de déterminer quand son père, véritable cible de l’opération, rentrerait à son domicile. La maison pouvait alors être frappée. Lorsque Yuval Abraham lui demande ce qu’il advient de la fillette, la réponse tombe, glaciale : « On pirate son téléphone et ensuite on la tue. » Un autre soldat raconte le cas d’un garçon ayant pénétré dans une zone contrôlée par l’armée. « Il n’avait rien fait », explique-t-il. « Ils l’ont bombardé. » Ces témoignages sont anonymes et Tsahal les conteste, mais leur provenance suffit à poser une question que les autorités israéliennes auraient sans doute préféré ne jamais avoir à affronter : que se passe-t-il lorsqu’une partie de ceux qui ont servi le système commence à raconter publiquement ce qu’elle affirme y avoir vu ?

Ces témoignages mettent également en cause la manière dont les morts sont catégorisés. Certains analystes militaires soutiennent qu’Israël aurait obtenu un ratio de victimes civiles relativement faible compte tenu de l’intensité des combats. NAZA s’attaque précisément au mécanisme de comptage. Des soldats décrivent des « zones d’anéantissement » dans le nord de Gaza, délimitées par des frontières invisibles, où toute personne entrant pouvait être considérée comme une menace. Un interviewé affirme que son unité y a tué 140 personnes désarmées, ensuite comptabilisées comme terroristes. Sa formule est terrible : « Quiconque vous décidiez de tuer était considéré comme un terroriste. » Si ce témoignage est exact, le problème n’est plus seulement le nombre de morts civils. Il devient celui de la définition même du mot « terroriste » lorsqu’elle est produite par ceux qui ont ouvert le feu.

La controverse sur les comparaisons et la réaction officielle israélienne

Le documentaire touche ensuite à l’un des nerfs les plus sensibles de la société israélienne : la mémoire de la Shoah et la question de la déshumanisation. Toute comparaison entre la conduite d’Israël à Gaza et les crimes du XXe siècle provoque immédiatement une réaction extrêmement violente, souvent accompagnée d’accusations d’antisémitisme ou d’inversion historique. NAZA ne formule pourtant pas une équivalence directe entre Israël et l’Allemagne nazie. Il fait quelque chose de plus dérangeant encore : il donne la parole à un soldat israélien qui se pose lui-même la question. Après avoir visité la Pologne lorsqu’il était élève et s’être demandé comment des hommes ordinaires avaient pu vivre avec ce qu’ils avaient fait, il affirme qu’après Gaza, il comprend désormais quelque chose de ce mécanisme. Puis il lâche cette question : « Je considère encore ces nazis comme des êtres mauvais, mais qu’est-ce que ça dit de moi ? »

Yuval Abraham a pris soin de préciser dans un podcast de Haaretz qu’il ne cherchait pas à établir de « comparaison simpliste et directe ». Son propos est plus profond et probablement plus dérangeant pour les autorités israéliennes : il interroge les mécanismes individuels par lesquels la déshumanisation devient possible, acceptable, puis routinière. « Quand nous utilisons les mots “plus jamais”, explique-t-il, une partie du sens est de comprendre les schémas de déshumanisation. » Le film ne dit donc pas que l’histoire se répète à l’identique. Il demande ce qu’il reste de la mémoire lorsqu’elle cesse d’être un principe universel et devient uniquement un instrument de protection de soi.

La réaction politique et militaire israélienne a été immédiate. L’ancien Premier ministre Naftali Bennett a qualifié NAZA de « diffamation de sang horrifique contre nos fils et nos filles ». Le chef d’état-major Eyal Zamir a lui aussi employé l’expression « diffamation de sang » et demandé que l’identité des participants soit recherchée afin d’examiner d’éventuelles poursuites. Benjamin Netanyahu a ensuite demandé l’ouverture d’une enquête visant les soldats et officiers interrogés. Tsahal rejette parallèlement le fond du documentaire, affirmant qu’il donne une image « déformée, trompeuse et fallacieuse » de ses procédures, qu’il s’appuie sur des témoignages anonymes insuffisamment corroborés et qu’il confondrait certaines étapes du renseignement avec les décisions finales de frappe. Mais l’ampleur de cette riposte nourrit précisément la controverse : au lieu de ne porter que sur les pratiques décrites, le débat porte désormais aussi sur la volonté des autorités israéliennes d’identifier et éventuellement de poursuivre ceux qui ont accepté de témoigner.

Pour l’analyste géopolitique, c’est là que NAZA devient politiquement explosif. Non parce que 24 témoignages anonymes suffiraient, à eux seuls, à transformer un documentaire en verdict judiciaire. Mais parce que leur accumulation fait sauter un verrou. Lorsque des membres du renseignement et de l’armée israélienne décrivent de l’intérieur des pratiques de ciblage, des zones où des personnes désarmées auraient été tuées et une acceptation anticipée de pertes civiles, le débat ne peut plus être réduit à une bataille de communication entre Israël et ses adversaires. Il devient une crise interne de responsabilité. La vraie question est désormais simple : Israël utilisera-t-il ses institutions judiciaires, parlementaires et journalistiques pour examiner ce que ses propres soldats racontent, ou les mobilisera-t-il d’abord contre ceux qui ont osé parler ?

Source : theguardian.com


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