🔥 Les essentiels de cette actualité
- Réunie à Bangkok, l’économie mondiale tient malgré deux guerres régionales, un choc énergétique lié à l’Iran et des tensions sino-américaines : le FMI parle de résilience.
- Quels sont les trois appuis (investissement dans l’IA, stocks pétroliers, exportations chinoises bon marché) qui ont évité la crise, et pourquoi deux d’entre eux cèdent-ils déjà ?
- Le conflit gagne l’Arabie saoudite alors que les stocks stratégiques de pétrole s’épuisent : que se passera-t-il si les infrastructures pétrolières sont directement touchées ?
- Le FMI et la Banque d’Angleterre appellent à la rigueur budgétaire, tandis que la rue gronde en Inde et en France : les États peuvent-ils encore arbitrer entre marchés et populations ?
Le monde n’a pas évité la crise. Il a surtout réussi, jusqu’ici, à la repousser. Réunis à Bangkok pour les assemblées annuelles du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, ministres des finances et gouverneurs de banques centrales peuvent encore afficher leur mot préféré : « résilience ». Pourtant, derrière ce vocabulaire rassurant, l’économie mondiale encaisse simultanément deux guerres régionales majeures, un choc énergétique au Moyen-Orient, une inflation persistante et une confrontation commerciale sino-américaine qui ressemble de moins en moins à un simple différend tarifaire. Le système tient. Mais tenir n’est pas aller bien. Et survivre à une succession de chocs ne signifie pas que l’on dispose encore des moyens d’encaisser le suivant.
Trois béquilles empêchent pour l’instant l’édifice de tomber. D’abord, l’explosion des investissements américains dans l’intelligence artificielle, qui soutient l’activité et contribue à maintenir les États-Unis en tête du G7. Ensuite, l’utilisation des stocks pétroliers, qui a permis d’amortir une partie du choc provoqué par la guerre au Moyen-Orient. Enfin, les exportations chinoises de produits manufacturés bon marché, qui continuent de comprimer certains prix à l’importation. Sans ces trois amortisseurs, le tableau serait nettement plus sombre. Mais aucun n’est illimité. Les réserves énergétiques diminuent, l’investissement technologique concentre toujours davantage de capitaux et l’offensive industrielle chinoise accentue les tensions avec les économies occidentales. La prétendue stabilité mondiale repose donc sur des mécanismes qui produisent eux-mêmes de nouvelles fragilités.
Des équilibres précaires, des tensions structurelles
Le premier point faible est déjà visible : l’énergie. Les réserves pétrolières disponibles diminuent tandis que le conflit s’est étendu à l’Arabie saoudite, où des attaques houthis ont notamment visé des infrastructures civiles et énergétiques. La guerre se rapproche ainsi dangereusement de certains des points névralgiques de l’approvisionnement mondial. Donald Trump, longtemps présenté comme l’homme qui voulait sortir l’Amérique des « guerres sans fin », se retrouve à gérer un conflit régional dont personne ne peut aujourd’hui garantir l’issue. Tant que le Golfe, le détroit d’Ormuz et les infrastructures de la péninsule Arabique resteront sous tension, l’économie mondiale continuera de dépendre d’un marché énergétique capable de basculer en quelques jours.
La deuxième faiblesse est industrielle. Les produits chinois à bas prix limitent certains effets inflationnistes, mais ils mettent simultanément sous pression des pans entiers de l’industrie occidentale, à commencer par l’Allemagne. Quant au boom américain de l’IA, il ne constitue pas une manne distribuée équitablement à toute l’économie. Larry Elliott souligne dans le Guardian qu’il attire massivement les capitaux vers le secteur technologique et contribue à maintenir une pression sur les coûts de financement, laissant d’autres secteurs en concurrence pour des ressources devenues plus chères. Le FMI lui-même décrit l’IA comme un choc positif de demande qui stimule l’activité tout en alimentant les tensions sur les prix. Autrement dit, ce que l’on présente aujourd’hui comme un moteur de croissance peut aussi devenir un puissant accélérateur de déséquilibres.
C’est pourtant dans ce contexte que revient le vieux réflexe de l’orthodoxie budgétaire. Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, avertit que les marges budgétaires permettant aux États d’absorber de nouveaux chocs se réduisent. Andrew Bailey, gouverneur de la Banque d’Angleterre, appelle lui aussi à davantage de discipline. Le raisonnement est parfaitement cohérent du point de vue des institutions financières : les déficits doivent baisser, les comptes doivent être stabilisés et la crédibilité auprès des marchés doit être restaurée. Mais derrière ces formules techniques se cachent des choix profondément politiques : réduire les dépenses, augmenter les impôts, réformer les prestations ou demander aux populations d’accepter davantage de sacrifices au moment même où beaucoup estiment déjà supporter le coût de crises qu’elles n’ont pas provoquées.
« Au lieu de cela, [le FMI et la Banque mondiale] ont, ces dernières décennies, poursuivi un agenda qui encourage les capitaux mobiles, consolide le profit privé et réduit l’espace politique disponible pour les gouvernements. »
La charge de Richard Kozul-Wright, ancien responsable de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, vise précisément ce déplacement. Selon lui, le FMI et la Banque mondiale se sont progressivement éloignés de l’esprit économique qui accompagnait Bretton Woods en 1944 : intervention publique, politique industrielle, plein emploi et développement des économies les plus fragiles. À ses yeux, les institutions chargées de stabiliser le système ont fini par défendre un cadre qui réduit la liberté d’action des États au profit de la circulation des capitaux et de la discipline financière. C’est une lecture politique, évidemment contestée. Mais elle pose une question que les technocrates préfèrent souvent enfermer dans le langage des indicateurs : à quoi sert la souveraineté économique d’un gouvernement si ses principaux choix sont dictés par les conditions d’accès au financement ?
Le multilatéralisme à bout de souffle
Les programmes du FMI condensent cette contradiction. La revue publiée par le Fonds en 2026 montre que, dans les programmes concernés, près de la moitié de l’ajustement budgétaire prévu était concentrée sur l’année d’approbation et environ les deux tiers sur les deux premières années. Le FMI affirme que cette brutalité initiale peut parfois accélérer la stabilisation, tout en reconnaissant qu’elle peut aussi provoquer d’importantes difficultés d’exécution et qu’elle ne doit pas devenir une règle automatique. Larry Elliott attaque cependant plus profondément les critères mêmes de réussite de ces programmes : la capacité d’un pays à éviter rapidement un nouveau recours au FMI pèse lourd dans l’évaluation, tandis que l’amélioration du niveau de vie ou la réduction de la pauvreté ne suffisent pas, à elles seules, à définir le succès. Le problème dépasse alors la comptabilité : lorsqu’un État dépend d’un créancier pour éviter la faillite, sa souveraineté économique devient nécessairement relative.
Cette crise de souveraineté touche désormais l’ensemble du système multilatéral construit après 1945. L’Organisation mondiale du commerce est paralysée par le retour du protectionnisme et par l’affrontement entre grandes puissances. Le FMI et la Banque mondiale restent profondément dépendants d’un ordre international dominé par Washington, au moment même où Washington privilégie de plus en plus ouvertement ses propres intérêts industriels, commerciaux et stratégiques. Espérer qu’un simple changement de président américain restaure l’ancien monde relève de la nostalgie. Le protectionnisme, les subventions nationales, la guerre technologique, la relocalisation des chaînes d’approvisionnement et la compétition pour les matières premières ne sont plus des accidents. Ils sont devenus la nouvelle grammaire de la puissance.
Bangkok n’est donc pas seulement le décor d’une réunion de banquiers centraux et de ministres. C’est le théâtre d’un système qui tente de gérer un monde qui lui échappe progressivement. Les États veulent sécuriser leurs industries, leur énergie, leurs technologies et leurs chaînes d’approvisionnement, mais ils se heurtent simultanément à la dette, aux marchés obligataires et aux règles d’institutions qui continuent de raisonner selon les impératifs de stabilité financière. Les mobilisations sociales et étudiantes observées notamment en Inde et en France illustrent cette contradiction jusqu’à l’absurde : les populations réclament davantage de protection au moment exact où les États sont sommés de réduire leurs marges de dépense.
La « résilience » célébrée par le FMI ressemble donc moins à une victoire qu’à un sursis. Elle repose sur des stocks énergétiques qui se réduisent, une dette qui continue de gonfler, des capitaux concentrés sur quelques secteurs et une capacité politique de plus en plus limitée à faire accepter de nouvelles cures d’ajustement. Une paix au Moyen-Orient soulagerait brutalement le marché pétrolier et offrirait un répit bienvenu. Rien ne permet aujourd’hui de compter dessus. Le FMI lui-même reconnaît que les limites de cette résilience pourraient bientôt être testées. L’économie mondiale n’a donc pas résolu ses déséquilibres. Elle les a repoussés, financés et dissimulés derrière quelques amortisseurs. Et lorsque ces amortisseurs commenceront à céder, le mot « résilience » risque de ne plus suffire.
Source : theguardian.com

