🔥 Les essentiels de cette actualité
- Parti de Guyane et de Mayotte, le mouvement de blocages de lycées a rassemblé plus d’un million de manifestants en trois jours, puis 480 000 le mardi suivant.
- Pourquoi La France Insoumise est-elle désormais créditée d’une place au second tour de 2027 dans tous les scénarios, face à Marine Le Pen à 35 % ?
- Les territoires ultramarins peuvent-ils transformer le vote Mélenchon de 2022 en mobilisation durable, alors que l’abstention y demeure très élevée ?
- Le 49.3, utilisé pour la réforme des retraites de 2023, devient un axe de campagne : LFI veut l’abolir, programme attendu le 6 novembre.
LLe mouvement de blocages de lycées et de protestations étudiantes qui s’est développé depuis septembre, avec notamment des mobilisations en Guyane et à Mayotte, remet brutalement au premier plan une fracture que le pouvoir politique connaît depuis des années sans parvenir à la refermer : celle qui sépare les grandes métropoles d’une France rurale, ultramarine et périurbaine qui accumule déclassement, éloignement des services publics et sentiment d’abandon. « Déserts médicaux », « zones sous-dotées », « bassins sinistrés » : les mots changent, la réalité demeure. Selon les organisations syndicales lycéennes et étudiantes, plus d’un million de personnes ont participé aux journées des 6, 8 et 13 octobre. Pour la seule journée du 13 octobre, elles revendiquaient 480 000 manifestants, contre 161 500 selon le ministère de l’Intérieur. L’écart entre les chiffres est massif, mais il ne suffit plus à masquer l’essentiel : la contestation s’installe et commence déjà à réveiller le vieux réflexe français de la comparaison avec Mai 68.
Dans ce climat, Jean-Luc Mélenchon avance ses pions. Après un meeting ayant réuni environ 10 000 personnes près de Clermont-Ferrand, l’enquête Toluna-Harris Interactive publiée le 12 octobre le place en position de se qualifier pour le second tour dans les cinq configurations testées. Il recueille entre 18 et 19 %, tandis que Marine Le Pen est mesurée entre 35 et 37 % selon les scénarios. À huit mois du scrutin, ces chiffres restent mouvants et ne disent rien d’un résultat futur. Mais ils suffisent à éclairer la bataille qui commence : une colère sociale née largement hors des partis est désormais regardée comme un réservoir politique possible. Et LFI compte bien ne pas laisser passer cette occasion.
La leçon des « gilets jaunes » enfin tirée ?
Le précédent des gilets jaunes explique en grande partie cette fébrilité. Selon Jacobin, une partie de la gauche organisée et du mouvement syndical avait très mal lu, en 2018, une mobilisation surgie sans eux et hors de leurs codes. La CGT avait notamment dénoncé une « instrumentalisation de l’exaspération populaire » par une extrême droite difficile à identifier. Pourtant, les gilets jaunes provenaient largement de territoires périphériques et de catégories peu présentes dans les manifestations traditionnelles. Le mouvement avait infligé une leçon simple aux appareils : une colère populaire peut exploser sans parti, sans syndicat, sans porte-parole officiel et sans demander l’autorisation à ceux qui prétendent traditionnellement représenter le peuple.
Cette fois, personne ne veut arriver après la bataille. Jacobin estime que la gauche et les syndicats cherchent à se rapprocher beaucoup plus vite des mobilisations qui naissent en dehors de leurs structures. La CGT soutient ainsi les mobilisations du 17 octobre autour des salaires, des pensions, du coût de la vie et des services publics. La France Insoumise a, de son côté, développé un plan consacré aux ruralités, avec des propositions sur les services publics, les transports, l’autonomie des communes, la relocalisation économique et la planification écologique. Le virage est évident : après avoir longtemps construit sa force dans les métropoles et les quartiers populaires urbains, LFI veut désormais investir un terrain sur lequel les gilets jaunes avaient révélé l’impuissance des partis traditionnels. On peut appeler cela une correction stratégique. On peut aussi y voir une tentative assumée de récupérer politiquement une colère qui ne lui appartenait pas au départ.
« Nous rétablirons les communes comme cellules de base de notre démocratie. »
Les territoires ultramarins sont au cœur de cette bataille. En 2022, Jean-Luc Mélenchon était arrivé très largement en tête au premier tour en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane et à La Réunion. Ce n’était pas le cas à Mayotte, où Marine Le Pen avait terminé première. Au second tour, Le Pen avait ensuite largement devancé Emmanuel Macron en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à La Réunion et à Mayotte. L’abstention y était également massive. Ces résultats détruisent l’idée confortable d’électorats durablement acquis à un camp. Ils montrent au contraire des territoires capables de voter Mélenchon, puis Le Pen, ou de se détourner massivement des urnes. Autrement dit, personne n’en est propriétaire. Et c’est précisément ce qui rend la bataille actuelle si importante : transformer une colère diffuse en fidélité électorale sera beaucoup plus difficile que de remplir une salle ou de publier un programme.
L’article 49.3, symbole d’un régime contesté
La bataille se déplace aussi sur le terrain institutionnel. L’article 49.3 permet au gouvernement d’engager sa responsabilité sur un texte et de le faire adopter sans vote si aucune motion de censure n’est adoptée. Son utilisation a profondément marqué la période ouverte après les législatives de 2022 : Élisabeth Borne y a eu recours 23 fois, notamment pour la réforme des retraites de 2023. Michel Rocard conserve le record absolu sous la Ve République avec 28 utilisations. Jacobin insiste toutefois sur la différence de contexte : le recours au 49.3 sur les retraites est intervenu au cœur d’une mobilisation nationale massive. Pour LFI et une partie de l’opposition, ce mécanisme est ainsi devenu le symbole d’un exécutif jugé trop vertical. Pour ses défenseurs, il reste un outil constitutionnel permettant de gouverner sans majorité stable. Le débat est ancien, mais la colère sociale lui redonne aujourd’hui une force politique considérable.
La suppression du 49.3 figure parmi les propositions institutionnelles défendues par La France Insoumise dans son projet de VIe République. Le parti veut également renforcer le Parlement, introduire davantage de proportionnelle, développer la démocratie directe et mettre fin à ce qu’il appelle la « monarchie présidentielle ». Là encore, la mécanique politique est limpide : LFI cherche à faire entrer la contestation actuelle dans son propre récit, celui d’un peuple tenu à distance par des institutions trop verticales. Mais le pari est risqué. Les gilets jaunes avaient précisément montré qu’une partie de la France en colère se méfiait autant des partis d’opposition que du pouvoir en place. Se présenter comme le débouché naturel d’un mouvement ne suffit pas à convaincre ceux qui refusent justement qu’on parle à leur place.
C’est là que se joue la suite. La colère existe, mais elle n’a ni propriétaire ni débouché politique garanti. Jeunesse urbaine et périurbaine, habitants des outre-mer, salariés, ruraux, abstentionnistes et électeurs contestataires ne constituent pas spontanément un bloc. Jacobin y voit une occasion pour la gauche de reconstruire une coalition populaire. LFI entend manifestement tenter l’opération. Mais entre accompagner un mouvement et chercher à le capter, la différence se voit très vite. Les gilets jaunes avaient déjà échappé aux partis qui voulaient les récupérer. Rien ne dit que la jeunesse mobilisée et les territoires périphériques accepteront davantage de devenir la force d’appoint d’une stratégie présidentielle. Toute la question est désormais là : Mélenchon réussira-t-il à convertir cette colère en voix, ou verra-t-il une nouvelle fois la contestation filer entre les doigts des appareils politiques ?
Source : jacobin.com

