École, austérité, violences : pourquoi la jeunesse française explose

École, austérité, violences : pourquoi la jeunesse française explose École, austérité, violences : pourquoi la jeunesse française explose

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Depuis mi-septembre, la mobilisation lycéenne partie de Créteil a fermé des centaines d’établissements et gagné la Belgique, l’Italie et la Grèce.
  • Près de 7 000 interpellations, dont 86 % de mineurs, et des adolescents grièvement blessés : comment l’État justifie-t-il une réponse aussi ample face à des revendications scolaires ?
  • Quinze ans d’austérité sélective : pourquoi l’argent manque-t-il pour les classes et les bâtiments, alors que banques et réarmement ont obtenu des fonds considérables ?
  • Entre jeunes de banlieue et lycéens du centre de Paris, la division peut-elle être évitée à six mois de la présidentielle, alors que Marine Le Pen domine les sondages ?

Des lycéens dans la rue, des milliers de gardes à vue, des adolescents mutilés au cours d’interventions policières. Depuis la mi-septembre, la France connaît une mobilisation scolaire d’une ampleur inhabituelle. Partie autour de Créteil, la contestation s’est rapidement étendue : plusieurs centaines d’établissements perturbés ou fermés, rassemblements massifs à Paris, échos en Belgique et en Italie, tandis que Yanis Varoufakis évoque également la Grèce. Et pour quelles revendications ? Davantage de professeurs, des classes moins surchargées, des établissements qui ne se dégradent pas faute d’entretien. Rien de révolutionnaire. Les élèves demandent simplement que l’école publique remplisse encore sa mission.

La réponse de l’État, elle, a changé d’échelle. Selon le ministère de la Justice, 6 877 personnes avaient été placées en garde à vue entre le début du mouvement et le 8 octobre, dont 86 % de mineurs. À Lens, un adolescent de 15 ans a perdu une main après l’explosion d’une grenade EF-SON tirée par la police. À Tours, un lycéen de 16 ans a perdu l’usage d’un œil ; le parquet indique que ses blessures sont compatibles avec un tir de LBD, tandis qu’une enquête de l’IGPN doit encore préciser les circonstances. Pendant ce temps, Sébastien Lecornu dénonçait les violences commises pendant certaines manifestations et accusait des responsables politiques d’« utiliser cette colère pour mener leurs batailles électorales ». Le contraste est brutal : des adolescents réclament des professeurs et des locaux dignes, et le débat public finit par tourner autour du maintien de l’ordre et de l’instrumentalisation politique.

Le paradoxe de l’austérité sélective

C’est précisément ce décalage que Yanis Varoufakis attaque dans UnHerd. Selon lui, les gouvernements centristes européens répètent depuis quinze ans que l’argent manque pour l’école, les hôpitaux ou les services publics, mais trouvent soudain des marges gigantesques lorsqu’il faut sauver le système bancaire, soutenir certains secteurs ou accélérer le réarmement. Renault lui-même, sollicité par l’État, participe désormais à plusieurs projets de drones militaires, tout en maintenant que l’automobile reste son cœur de métier. Pour Varoufakis, le problème n’est donc pas seulement celui de caisses vides. Il est celui des priorités : l’argent existe, mais il n’est pas dirigé vers les mêmes urgences.

« Pourquoi investir productivement quand on peut gagner davantage en achetant des maisons, des tableaux et des Bitcoins ? »

Son accusation est sévère. Varoufakis estime que des années de liquidités abondantes et de taux extrêmement faibles ont davantage nourri la hausse des prix d’actifs et les rachats d’actions que l’investissement dans l’économie réelle. À ses yeux, le système a récompensé la valorisation financière plus sûrement que la construction d’usines, d’écoles ou d’infrastructures. Le lien de causalité peut être discuté, mais la mécanique qu’il décrit est claire : pourquoi immobiliser du capital dans des projets longs, risqués et industriels lorsque l’immobilier, les marchés financiers ou d’autres actifs promettent des gains plus rapides ? Il relie cette logique aux difficultés de l’industrie allemande et à l’état de certaines infrastructures publiques françaises. Et pour les jeunes, une inquiétude supplémentaire apparaît avec l’intelligence artificielle, même si les données disponibles ne permettent pas encore d’en faire la cause principale de leurs difficultés sur le marché du travail.

Dans cette grille de lecture, les lycéens ne sont donc pas une génération capricieuse réclamant toujours davantage. Ils seraient au contraire les premiers à recevoir de plein fouet la facture d’un modèle accumulant les arbitrages défavorables aux services publics : professeurs absents, établissements dégradés, classes saturées et horizon professionnel de plus en plus incertain. Varoufakis parle d’un système capable d’imposer la rigueur à la majorité tout en mobilisant immédiatement des sommes considérables dès que d’autres intérêts sont jugés prioritaires. La crise scolaire devient alors moins un accident qu’un révélateur.

La mécanique de la division

Le danger suivant, selon lui, est presque mécanique : diviser ceux qui protestent avant qu’ils ne puissent faire front commun. Les jeunes des banlieues de Créteil ou de Seine-Saint-Denis sont renvoyés à l’image du casseur ou de l’ennemi de l’ordre public. Ceux des quartiers plus favorisés de Paris deviennent, à l’inverse, des enfants privilégiés qui ne connaîtraient rien aux difficultés du pays réel. Varoufakis voit dans cette opposition une vieille méthode politique : fragmenter une même colère selon l’origine sociale ou ethnique, dresser les groupes les uns contre les autres, puis présenter le pouvoir comme le seul rempart contre le désordre.

À environ six mois du premier tour de la présidentielle de 2027, Marine Le Pen arrive largement en tête des intentions de vote : l’enquête Ipsos publiée début septembre la situait entre 34 % et 36 % selon les configurations testées. La destination politique de cette colère devient donc une question centrale. Varoufakis convoque alors l’exemple indien raconté par Arundhati Roy. Après une remarque controversée du Chief Justice comparant certains jeunes à des « cockroaches », Abhijeet Dipke, issu d’une famille dalit, publie la formule devenue virale : « What if all cockroaches come together? ». Le Cockroach Janta Party prend de l’ampleur et se mobilise notamment contre des fuites de sujets d’examen, jusqu’à contribuer à la démission du ministre indien de l’Éducation. Ce que Varoufakis retient surtout, c’est la capacité de groupes religieux et sociaux profondément différents à rester unis lorsque tout les poussait à se diviser.

Il reprend alors l’avertissement d’Arundhati Roy : « Les États ont le pouvoir d’attendre. Les peuples, non. » C’est peut-être le point le plus froid de toute cette séquence. Le gouvernement a promis un plan pour l’éducation d’ici la fin octobre. Rien ne permet d’affirmer que son objectif serait uniquement de miser sur l’épuisement du mouvement. Mais l’État possède pour lui le temps, l’administration, le calendrier scolaire et la capacité d’attendre que les vacances, la fatigue et la reprise des cours fassent retomber la pression. Les manifestants, eux, doivent maintenir une mobilisation coûteuse jour après jour.

C’est ici que Varoufakis assume pleinement son orientation politique. Pour lui, syndicats, associations de parents et partis de gauche doivent être capables de transformer cette colère en programme concret sans l’étouffer sous leurs appareils et leurs rivalités. Financement de l’école, investissement public, remise en cause de l’austérité : ses solutions sont clairement situées idéologiquement et peuvent être contestées. Mais la question qu’il pose dépasse largement la gauche. Quand un mouvement social produit une colère massive sans débouché politique crédible, cette énergie ne disparaît pas nécessairement : elle cherche ailleurs. À six mois de la présidentielle, c’est peut-être le risque le plus important de cette crise : voir une génération perdre confiance non seulement dans l’école, mais dans tous ceux qui prétendent encore parler en son nom.

Source : unherd.com


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