🔥 Les essentiels de cette actualité
- Depuis octobre 2023, Gaza est la zone de guerre la plus meurtrière pour les journalistes : plus de 260 reporters tués, un bilan sans précédent depuis le Vietnam.
- Pourquoi un documentaire israélien présenté à Venise a-t-il franchi les seuils éditoriaux occidentaux là où des années de témoignages palestiniens ont échoué ?
- Un officier israélien témoigne : « autorisation de tuer 500 personnes pour une seule cible ». La réponse des autorités ? Traquer les soldats ayant parlé, sans réfuter les faits.
- Quand Trump exclut quatre médias d’un briefing, la presse américaine se mobilise en bloc. Pourquoi trois ans d’interdiction d’accès à Gaza n’ont-ils provoqué aucune réaction comparable ?
Gaza est devenue depuis octobre 2023 le théâtre de la période la plus meurtrière pour les journalistes jamais documentée par le Comité pour la protection des journalistes. Plus de 200 journalistes et travailleurs des médias palestiniens ont été recensés parmi les victimes, tandis qu’Israël continue d’interdire aux reporters étrangers un accès indépendant à l’enclave. Dans ce contexte, le documentaire NAZA, réalisé par les cinéastes israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor, remet brutalement au centre du débat une question devenue impossible à éluder : comment documenter une guerre lorsque ceux qui pourraient en être les témoins indépendants sont tenus à distance et que les journalistes présents sur place paient un tribut humain exceptionnellement lourd ?
Le documentaire NAZA, présenté à la Mostra de Venise en septembre 2026 et récompensé par le Prix spécial du jury, tire son titre de l’expression hébraïque Nezek Agavi, utilisée pour désigner les « dommages collatéraux », notamment l’estimation des victimes civiles attendues lors d’une frappe. Le film repose sur les témoignages de 24 soldats et membres des services de renseignement israéliens. Leurs identités sont protégées et leurs visages comme leurs voix ont été modifiés numériquement. L’un des témoins affirme qu’une frappe aurait, à une occasion, été autorisée alors que 500 morts civils étaient anticipés pour une seule cible. L’armée israélienne conteste catégoriquement les accusations du documentaire et affirme que plusieurs témoignages manquent de contexte ou ne peuvent être vérifiés indépendamment.
« Il y a eu une fois une autorisation de tuer 500 personnes pour une seule cible humaine. »
La réaction israélienne au documentaire est elle-même devenue un élément de la controverse. Tsahal a officiellement rejeté les accusations et contesté la fiabilité de témoignages anonymes. Dans le même temps, le chef d’état-major Eyal Zamir a ordonné un examen juridique et une enquête sur d’éventuelles divulgations non autorisées d’informations classifiées liées au film. Des responsables politiques israéliens ont également violemment attaqué les réalisateurs. Le débat porte donc désormais simultanément sur le contenu des témoignages, leur vérification et le traitement réservé à ceux qui ont accepté de parler.
Un accès verrouillé, une vérité filtrée
Depuis octobre 2023, Israël interdit aux journalistes étrangers d’entrer indépendamment dans Gaza, à l’exception de visites organisées et encadrées par l’armée. En avril 2026, la Foreign Press Association, le Comité pour la protection des journalistes, Reporters sans frontières et l’Union des journalistes en Israël ont déposé une requête d’urgence devant la Cour suprême israélienne dans le cadre de leur combat pour obtenir un accès indépendant. Le gouvernement israélien s’y est opposé, invoquant notamment les impératifs de sécurité. Malgré les appels répétés de nombreuses grandes rédactions internationales, l’accès indépendant demeure interdit.
Cette situation donne aux journalistes palestiniens présents à Gaza une importance considérable dans la documentation du conflit, tout en les exposant directement aux combats. Des enquêtes publiées depuis 2023 par +972 Magazine, Local Call et The Guardian ont également décrit l’utilisation de systèmes technologiques et d’intelligence artificielle pour identifier et suivre des cibles. Les réalisateurs de NAZA expliquent que leur documentaire s’appuie en partie sur ces investigations antérieures et sur les témoignages recueillis au sein même de l’appareil militaire israélien. Le film ne fait donc pas surgir ces accusations de nulle part : il leur donne une forme nouvelle en faisant entendre des personnes présentées comme ayant directement participé au fonctionnement de ces systèmes.
En Cisjordanie occupée, la question de l’accès des journalistes se pose également. Le 25 août 2026 à Jannatah, près de Bethléem, des journalistes de l’AFP couvrant des violences impliquant des colons israéliens ont été attaqués. L’armée israélienne leur avait ordonné de quitter les lieux après avoir déclaré la zone « zone militaire fermée », tandis que des colons sont restés sur place et que plusieurs personnes ont été blessées. D’autres épisodes similaires sont dénoncés par des journalistes et des organisations de défense des droits. Ces incidents alimentent les interrogations sur l’utilisation des restrictions militaires dans des lieux où la présence de caméras permettrait précisément de documenter des violences contestées.
Le double standard comme révélateur
Le contraste avec les événements survenus aux États-Unis en septembre 2026 est frappant. Donald Trump a annoncé l’exclusion de CNN, MS NOW et Politico de la Maison-Blanche. Le 21 septembre, les grandes chaînes membres du pool télévisé, ABC, CBS, NBC, Fox News et CNN, ont suspendu leur couverture vidéo mutualisée de la présidence en réaction à l’interdiction visant CNN. Trois jours plus tard, une décision judiciaire a temporairement rétabli l’accès des médias concernés.
L’article du Daily Star utilise précisément cette mobilisation pour interroger la réaction des mêmes grandes institutions médiatiques face à Gaza. Leur exclusion de la Maison-Blanche a provoqué une réponse collective rapide et visible. L’interdiction d’accès indépendant à Gaza, maintenue pendant des années malgré les démarches judiciaires, les appels d’organisations professionnelles et le nombre exceptionnel de journalistes tués, n’a pas entraîné une action collective comparable de la part des grands diffuseurs occidentaux. Ce contraste constitue le cœur de l’accusation formulée par l’auteur contre une partie de la presse internationale.
Pour Jamal Kanj, auteur de la tribune, cette différence révèle un double standard : les atteintes à la liberté de la presse provoqueraient une mobilisation beaucoup plus forte lorsqu’elles touchent directement les grandes rédactions occidentales que lorsqu’elles concernent principalement des journalistes palestiniens. Cette interprétation relève de son analyse, mais les faits qui alimentent son raisonnement sont documentés : accès indépendant à Gaza bloqué, mortalité exceptionnelle parmi les journalistes palestiniens, procédures judiciaires prolongées et réaction collective immédiate des chaînes américaines lorsque leur propre accès à la Maison-Blanche a été remis en cause.
La question soulevée par NAZA dépasse donc le seul contenu du documentaire. Elle touche aux conditions mêmes dans lesquelles une guerre peut être racontée et vérifiée. Qui peut entrer sur le terrain ? Quels témoignages sont considérés comme crédibles ? Quelles images parviennent jusqu’au public ? Et que se passe-t-il lorsqu’un État contrôle largement l’accès extérieur tandis que les journalistes locaux sont tués en nombre sans précédent ? Le documentaire d’Abraham et Szor ne clôt pas ce débat, d’autant que plusieurs de ses accusations sont contestées par l’armée israélienne. Mais il oblige à confronter ces témoignages aux restrictions imposées à la presse et à une question centrale : sans accès indépendant au terrain, qui peut réellement contrôler le récit de la guerre ?
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Source : thedailystar.net



