🔥 Les essentiels de cette actualité
- Palantir Technologies a enregistré une croissance de 93 % de ses revenus, atteignant 1,94 milliard de dollars, portée par ses contrats avec l’État fédéral américain.
- Son outil ELITE, déployé par ICE, croise des données de santé publique issues de Medicaid avec des logiques d’enforcement migratoire. Jusqu’où va ce couplage ?
- Des manifestations simultanées dans neuf villes américaines ont réuni infirmières, syndicats et défenseurs des libertés civiles contre les contrats de Palantir.
- Quand une entreprise privée cotée en bourse architecture les capacités décisionnelles d’un État souverain, qui contrôle réellement la contrainte publique ?
La montée en puissance de Palantir Technologies dans les contrats gouvernementaux américains ne relève plus d’une simple réussite entrepreneuriale. Elle illustre un phénomène beaucoup plus profond : l’installation d’une entreprise privée au cœur d’infrastructures utilisées pour l’immigration, le renseignement, la défense, la santé et l’analyse de données publiques. Palantir travaille depuis des années avec l’armée américaine et ICE, fournit le système Maven aux forces armées et a également conclu un partenariat stratégique avec le ministère israélien de la Défense pour soutenir des missions liées à la guerre. À mesure que cette architecture s’étend, une question devient difficile à éviter : jusqu’où un État peut-il dépendre des systèmes d’un prestataire privé pour exercer certaines de ses fonctions les plus sensibles ?
Les chiffres donnent la mesure de cette expansion. Au deuxième trimestre 2026, Palantir a enregistré 1,94 milliard de dollars de chiffre d’affaires, soit une hausse de 93 % en un an. Ses seuls revenus provenant du gouvernement américain ont progressé de 90 %, à 809 millions de dollars sur le trimestre. Derrière cette croissance se trouve notamment une implantation profonde dans les systèmes fédéraux. Son outil ELITE, utilisé par Immigration and Customs Enforcement, permet de cartographier des personnes susceptibles d’être ciblées par les opérations migratoires, d’afficher des dossiers individuels et d’attribuer un niveau de confiance aux adresses disponibles. Ces informations proviennent de plusieurs bases publiques et administratives, dont certaines données fournies par le Département de la Santé et des Services sociaux.
Quand des données sociales alimentent l’appareil d’immigration
C’est ici que la controverse sur Medicaid devient particulièrement sensible. Des documents judiciaires rendus publics en juillet ont révélé que des responsables de Medicaid avaient transmis à ICE des données concernant des millions de personnes, puis qu’ICE avait partagé une partie de ces données avec Palantir. Des enquêtes antérieures avaient déjà montré qu’ELITE recevait des adresses provenant du HHS parmi de nombreuses autres sources. Il faut toutefois distinguer les deux éléments : les documents disponibles ne permettent pas d’affirmer que l’intégralité du fichier Medicaid litigieux a été chargée dans ELITE ou utilisée pour procéder à une arrestation particulière. Mais le simple fait que des informations collectées dans le cadre d’un programme de santé aient circulé jusqu’à une entreprise fournissant les outils techniques d’ICE suffit à poser une question majeure sur la séparation entre protection sociale, données personnelles et enforcement migratoire.
L’ACLU suit Palantir depuis plus d’une décennie et formule aujourd’hui une critique beaucoup plus large que celle d’une simple atteinte à la vie privée. L’organisation décrit ELITE, ImmigrationOS et l’Integrated Case Management comme les différentes briques d’une infrastructure permettant à ICE d’agréger des informations provenant de multiples administrations, d’identifier et de hiérarchiser des personnes visées, de suivre certains dossiers et d’organiser plus efficacement leur arrestation ou leur expulsion. L’ACLU souligne également que Palantir développe des applications adaptées aux objectifs opérationnels de l’administration, et non de simples logiciels génériques vendus sur étagère. C’est cette proximité entre concepteur privé et appareil d’État qui nourrit la contestation.
« Aucune partie du pays n’a été épargnée par la terreur et la violence d’ICE et des douanes et de la protection des frontières, rendues possibles par la technologie de Palantir. »
Cette accusation est celle de Jamie Brown, présidente de National Nurses United. Le 27 août, des centaines d’infirmières, accompagnées de patients et de militants, ont participé à des actions coordonnées dans huit villes américaines : Palo Alto, Los Angeles, Chicago, Washington, Portland dans le Maine, Asheville, Austin et La Nouvelle-Orléans. Le syndicat réclame que les établissements hospitaliers, les élus et le gouvernement cessent leurs relations avec Palantir. Sa mobilisation relie explicitement deux critiques : le rôle de la société auprès d’ICE et son implantation grandissante dans les systèmes hospitaliers.
Le cas de HCA Healthcare est au cœur de cette seconde controverse. Palantir a travaillé avec le plus grand groupe hospitalier privé à but lucratif des États-Unis sur Timpani, également connu sous le nom de HCA Inspire, un outil destiné notamment à automatiser et centraliser la planification du personnel infirmier. National Nurses United affirme que ce système éloigne certaines décisions des responsables locaux et peut produire des plannings inadaptés aux réalités cliniques. HCA défend au contraire l’outil comme un moyen de mieux équilibrer les équipes et les compétences. Le débat dépasse donc la simple efficacité d’un logiciel : il porte sur la place accordée au jugement humain lorsqu’un algorithme intervient dans l’organisation des effectifs au sein d’un hôpital.
Quand l’État dépend des infrastructures d’une entreprise privée
C’est ici que la question institutionnelle devient centrale. Palantir ne possède pas le pouvoir juridique d’ordonner une arrestation ou une expulsion : ces décisions restent celles des administrations et des agents publics. Mais ses logiciels peuvent fournir l’infrastructure permettant d’agréger les informations, de faire émerger des cibles potentielles, de hiérarchiser des pistes et d’organiser les opérations. Le guide utilisateur d’ELITE obtenu par 404 Media décrit le système comme un outil destiné à améliorer l’identification et la priorisation de « cibles à haute valeur » grâce à l’analyse avancée. Lorsque de telles fonctions reposent sur des plateformes propriétaires développées et maintenues par une société privée, la dépendance n’est plus périphérique : elle touche directement aux moyens techniques par lesquels l’État exerce son pouvoir.
Cette dépendance dépasse largement ICE. Le Pentagone a accordé à Palantir des contrats de plusieurs centaines de millions de dollars pour Maven et d’autres systèmes d’intelligence artificielle militaires. Palantir reconnaît également avoir conclu après le 7 octobre 2023 un partenariat avec le ministère israélien de la Défense destiné à fournir des technologies en soutien à l’effort de guerre. L’entreprise conteste parallèlement les accusations selon lesquelles elle fournirait des services de surveillance illégale et affirme que ses logiciels permettent à ses clients d’utiliser des données auxquelles ils ont légalement accès avec des mécanismes destinés à protéger la vie privée. Mais l’étendue même de ses implantations, immigration, défense, renseignement, hôpitaux et opérations militaires étrangères, explique pourquoi la question de son pouvoir dépasse désormais largement celle d’un simple fournisseur informatique.
La contestation commence d’ailleurs à atteindre le terrain politique et financier. Le PAC des employés de Palantir avait versé 2 500 dollars à la campagne du démocrate Seth Moulton en 2025, contribution qui a ensuite été retournée. À New York, le contrôleur municipal Mark Levine, responsable notamment de la supervision de gigantesques fonds de pension publics, a demandé au conseil d’administration de Palantir une évaluation indépendante des risques liés aux droits humains découlant de son travail avec DHS et ICE. Levine ne formule pas seulement une objection morale : il estime que ces controverses peuvent créer des risques juridiques, réputationnels et financiers susceptibles d’affecter la valeur de l’entreprise à long terme.
Amnesty International est allée plus loin. Après avoir enquêté sur les technologies utilisées dans le dispositif d’expulsion de l’administration Trump, l’organisation a estimé que Palantir n’avait pas suffisamment démontré avoir exercé la diligence requise en matière de droits humains. Amnesty demande à l’entreprise de cesser ses activités liées à l’enforcement migratoire si elle n’est pas capable de démontrer qu’elle peut empêcher que ses technologies contribuent à de graves violations. Palantir rejette ce type d’accusations et affirme travailler dans le respect de la loi et de protections constitutionnelles. Cette confrontation révèle précisément le problème de gouvernance : une société privée n’est pas soumise aux mêmes mécanismes de responsabilité démocratique qu’une administration, alors même que ses outils peuvent devenir indispensables au fonctionnement de cette administration.
La question posée par Palantir dépasse donc largement Peter Thiel, Alex Karp ou la polémique autour d’ICE. Lorsqu’une même société devient simultanément prestataire de l’armée américaine, fournisseur essentiel de systèmes d’analyse pour l’immigration, partenaire d’un ministère de la Défense étranger et acteur technologique du système hospitalier, son pouvoir ne se mesure plus uniquement à son chiffre d’affaires ou à sa capitalisation boursière. Il se mesure à la difficulté qu’aurait l’État à remplacer les infrastructures dont il dépend. Le véritable enjeu est là : savoir jusqu’où une démocratie peut confier ses instruments de surveillance, de ciblage, de défense et de décision à une entreprise privée avant que la dépendance technique ne devienne elle-même une question de souveraineté.
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Palantir, ICE, données de santé croisées avec l'enforcement migratoire… ces logiques de pouvoir privé sur l'État se répètent partout dans le monde. Notre revue papier les décrypte chaque mois.
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Source : usresistnews.org



