🔥 Les essentiels de cette actualité
- La transmission à l’Ukraine des plans de fabrication du missile SCALP par Londres marque un seuil inédit : un pays occidental entre dans la chaîne de production offensive d’un belligérant.
- Pourquoi le Commodore Steve Jermy, ex-commandant d’un destroyer de défense aérienne de la Royal Navy, juge-t-il que l’Europe est incapable de se défendre contre les missiles hypersoniques russes ?
- L’Europe importe 12,5 millions de barils d’hydrocarbures par jour : quelles conséquences aurait la destruction de ses raffineries et ports sur ses économies déjà fragilisées ?
- Face à une Russie guidée par une stratégie militaire, l’Europe prisonnière de sa narrative politique dispose-t-elle encore d’une marge de manœuvre diplomatique réelle ?
La décision du Premier ministre britannique Andy Burnham de permettre le transfert à l’Ukraine d’éléments classifiés nécessaires à la production de missiles SCALP constitue, dans la lecture de Steve Jermy, un nouveau franchissement de seuil. Londres veut permettre l’établissement en Ukraine de lignes d’assemblage de missiles longue portée SCALP, grâce au partage par MBDA d’informations classifiées concernant leurs composants britanniques. Pour cet ancien commodore de la Royal Navy, spécialiste de la défense aérienne et ancien conseiller impliqué dans l’élaboration de politiques au plus haut niveau de l’État britannique, la conséquence est prévisible : une telle décision « augmente les chances de guerre ». Jermy soupçonne Burnham de suivre les recommandations de l’establishment britannique, qu’il accuse de sous-estimer les risques auxquels cette politique expose directement le Royaume-Uni.
La réaction russe ne s’est pas fait attendre. Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, a averti que des installations et équipements militaires britanniques situés en Ukraine ou au-delà pourraient être considérés comme des cibles en réponse à des frappes ukrainiennes utilisant des armes britanniques contre le territoire russe. Pour Jermy, il serait imprudent de traiter ce message comme une simple gesticulation diplomatique. Son raisonnement est celui de la réciprocité stratégique : plus les Européens participent directement à la capacité ukrainienne de frapper la Russie en profondeur, plus Moscou pourrait considérer certaines infrastructures européennes comme faisant partie de l’effort militaire adverse. C’est précisément cette logique d’escalade qu’il estime insuffisamment prise en compte à Londres, Paris et Berlin.
Un scénario de guerre que l’Europe ne peut pas se permettre d’ignorer
Jermy a développé cette hypothèse dans un texte intitulé « The Coming War with Russia ». Il insiste sur un point essentiel : il s’agit d’un scénario destiné à tester les vulnérabilités européennes, pas d’une prédiction. Son hypothèse est la suivante : plutôt que d’attendre 2030, horizon régulièrement avancé pour le réarmement européen, Moscou déciderait de frapper des sites de production militaire en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne au moyen de missiles balistiques conventionnels ou hypersoniques. Jermy juge les défenses européennes insuffisantes face à une telle campagne, particulièrement si les frappes devenaient nombreuses et simultanées. Cette conclusion est la sienne, fondée sur son expérience de la défense aérienne, et non un constat technique unanimement admis.
« En tant qu’ancien officier de défense aérienne, j’étais commandant d’un destroyer de défense aérienne, je connais très bien ce domaine. Et nous ne pouvons pas nous défendre contre ces armes. »
Si la Russie frappait effectivement le territoire britannique, français ou allemand, l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord entrerait au centre du débat. Mais contrairement à une idée répandue, celui-ci ne contraint pas automatiquement chaque membre de l’Alliance à déclarer la guerre ou à employer ses forces armées. Chaque allié doit assister l’État attaqué en prenant les mesures qu’il juge nécessaires, ce qui peut inclure la force militaire sans l’imposer mécaniquement. Jermy en tire une conclusion beaucoup plus radicale : si certains alliés refusaient de participer militairement et si Washington choisissait de rester en retrait après l’usure de ses stocks provoquée par la guerre contre l’Iran, l’article 5 perdrait selon lui une grande partie de sa valeur dissuasive. C’est son analyse du comportement probable des États-Unis, pas une conséquence automatique du traité.
La suite de son scénario est tout aussi sombre. Après avoir subi des frappes, Londres, Paris et Berlin chercheraient vraisemblablement à répondre. Jermy estime que leur principal outil offensif serait alors l’aviation, avec des appareils comme le F-35 et des armes tirées à distance. Mais il juge qu’une campagne menée contre les défenses aériennes russes exposerait les forces européennes à des pertes importantes. Moscou pourrait ensuite répondre par des frappes conventionnelles contre des infrastructures militaires et énergétiques, suivant à plus grande échelle certaines méthodes déjà utilisées pendant la guerre en Ukraine. Le scénario ne démontre évidemment pas que cette succession d’événements se produirait ainsi. Il met en évidence le point central de Jermy : une guerre directe avec la Russie ferait entrer l’Europe dans une dynamique militaire dont elle ne maîtriserait plus facilement l’escalade.
La vulnérabilité énergétique comme facteur stratégique décisif
C’est sur l’énergie que son raisonnement devient particulièrement sévère pour l’Europe. Avant 2022, la Russie représentait environ 45 % des importations européennes de gaz, et 25,8 % des importations de pétrole de l’Union. Cette dépendance a depuis été fortement réduite : en 2025, le gaz russe ne représentait plus qu’environ 12 % des importations européennes, grâce notamment au développement du GNL américain et à la diversification des fournisseurs. Mais cette transformation a aussi accru l’exposition de l’Europe aux marchés mondiaux du GNL et aux perturbations des grandes routes énergétiques, comme l’a montré la crise du détroit d’Ormuz. Jermy estime que cette vulnérabilité deviendrait critique si une guerre endommageait directement ports, raffineries, réseaux électriques ou installations énergétiques européennes. Il avance une corrélation très forte entre disponibilité énergétique et activité économique et envisage, dans son scénario le plus sévère, une récession majeure en cas de contraction brutale des approvisionnements. Cette relation quasi mécanique entre énergie et PIB constitue son hypothèse économique, et non une loi universellement admise.
Dans un tel scénario, Jermy estime que l’Europe finirait par rechercher rapidement une négociation, probablement dans des conditions favorables à Moscou. Il ne pense pas non plus que la Russie aurait intérêt à pousser mécaniquement l’affrontement jusqu’au nucléaire. Son raisonnement est que les forces nucléaires françaises et britanniques n’ont pas vocation à servir de simple compensation à un revers conventionnel. Les doctrines officielles sont plus larges que la seule dissuasion d’une attaque nucléaire : Londres réserve l’usage de son arsenal aux circonstances extrêmes de légitime défense, tandis que Paris rattache sa dissuasion à la protection des intérêts vitaux de la Nation. Dans les deux cas, l’arme nucléaire reste conçue comme un instrument ultime de dissuasion et non comme une arme ordinaire de champ de bataille. Jermy parie donc sur une désescalade et une négociation plutôt que sur un basculement nucléaire.
La véritable question soulevée par son scénario est donc moins celle de savoir qui « gagnerait » une guerre russo-européenne que de comprendre pourquoi les gouvernements européens accepteraient d’en prendre le risque. Jermy avance trois explications. Premièrement, il estime que les dirigeants occidentaux se sont enfermés dans un récit politique qui rend toute remise en cause de leur stratégie extrêmement difficile. Deuxièmement, il juge qu’ils ont longtemps surestimé la capacité de l’Ukraine à modifier le rapport de force militaire. Troisièmement, il soupçonne certains responsables européens d’espérer qu’une posture plus offensive finira par ramener pleinement les États-Unis dans le conflit. D’où sa formule centrale : selon lui, « l’Occident est guidé par un récit politique, tandis que la Russie est guidée par une stratégie militaire ». C’est une interprétation assumée de Jermy, autour de laquelle est construit tout l’entretien d’Asia Times.
Jermy pousse enfin son raisonnement jusqu’à remettre en cause l’architecture de sécurité européenne elle-même. Il préconise à terme la fermeture de l’OTAN, un dialogue direct et durable avec Moscou et la construction d’un système fondé davantage sur la coopération, éventuellement autour d’une OSCE renforcée. Il considère que l’Europe et la Russie possèdent des intérêts économiques et sécuritaires suffisamment importants pour justifier un retour à une relation moins conflictuelle : accès européen à une énergie compétitive, accès russe aux marchés européens et intérêt partagé à empêcher une guerre continentale. Cette conclusion est évidemment politique et contestable, mais elle est cohérente avec la thèse générale de l’auteur : pour Jermy, la sécurité européenne ne peut pas être durablement construite contre la Russie. La question qu’il pose est de savoir si les capitales européennes accepteront de rouvrir cette discussion avant qu’une nouvelle escalade ne rende le coût du dialogue beaucoup plus élevé.
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Source : asiatimes.com



