La mort comme simple bug : le rêve inquiétant des milliardaires de la tech

La mort comme simple bug : le rêve inquiétant des milliardaires de la tech La mort comme simple bug : le rêve inquiétant des milliardaires de la tech

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Bryan Johnson, milliardaire de la Silicon Valley, a dépensé des millions pour tester des transfusions de plasma sanguin prélevé sur son fils de 17 ans, sans bénéfice observé.
  • Pourquoi la physique relativiste d’Einstein rend-elle fondamentalement fragile l’ambition de « vivre plus longtemps » ?
  • Jim Al-Khalili, physicien théorique titulaire des Christmas Lectures de la Royal Institution, affirme avoir résolu le paradoxe de la flèche du temps.
  • Quelles conséquences pour les milliards investis en biologie de la longévité si le temps lui-même reste un phénomène mal compris ?

La mort est-elle devenue un problème d’ingénierie pour les milliardaires de la Silicon Valley ? C’est en tout cas la promesse implicite d’une partie du discours transhumaniste contemporain : suffisamment d’argent, de données biologiques, d’algorithmes et d’expérimentations permettraient un jour de repousser toujours plus loin les limites du corps humain. Bryan Johnson, fondateur de Kernel et d’OS Fund, en est l’illustration la plus spectaculaire. Cet entrepreneur consacre des sommes considérables à mesurer, contrôler et optimiser presque chaque paramètre de son organisme. Parmi ses expériences les plus médiatisées figure une série d’échanges de plasma, dont l’un réalisé avec du plasma provenant de son fils alors âgé de 17 ans. Johnson a ensuite reconnu n’avoir détecté aucun bénéfice sur ses propres biomarqueurs. Ce qui relevait autrefois du mythe ou de l’alchimie est désormais devenu un marché, une stratégie d’investissement et, pour certains milliardaires, presque un projet existentiel.

Jim Al-Khalili, physicien théoricien et professeur émérite de physique à l’Université de Surrey, chargé des prestigieuses Christmas Lectures 2026 de la Royal Institution, oppose à cette fuite en avant une idée beaucoup plus simple : à force de vouloir gagner du temps, certains pourraient finir par gaspiller celui qu’ils possèdent déjà. Son propos ne consiste pas à rejeter la médecine ou la recherche sur le vieillissement. Il vise plutôt cette obsession particulière d’une fraction des élites technologiques qui refuse de considérer la finitude comme autre chose qu’un défaut à corriger. Pour Al-Khalili, consacrer son existence à tenter de la prolonger indéfiniment peut devenir une manière paradoxale de ne plus réellement la vivre.

« Nous disposons d’un intervalle de temps fini durant lequel nous existons dans l’univers. Et plus j’étudie la nature du temps, plus j’y réfléchis, plus je réalise que je veux simplement tirer le meilleur parti du temps dont je dispose. »

Cette réflexion touche directement au cœur de l’idéologie transhumaniste : la conviction que chaque limite humaine peut, tôt ou tard, être transformée en problème technique. Vieillissement, maladie, fragilité biologique et finalement mort deviennent alors autant d’obstacles à optimiser, ralentir ou éliminer. Al-Khalili rappelle pourtant que le temps lui-même résiste à cette vision simpliste. La physique moderne nous en donne une description beaucoup plus complexe que celle d’un compteur que l’on pourrait simplement prolonger avec davantage de capital, de machines et de puissance de calcul.

Le temps des physiciens n’est pas celui des milliardaires de la longévité

Einstein l’a établi il y a plus d’un siècle : il n’existe pas de temps universel s’écoulant au même rythme pour tous les observateurs. Selon la relativité, la mesure du temps dépend notamment du mouvement et de la gravité. Une horloge embarquée dans un engin se déplaçant à très grande vitesse peut ainsi accumuler une durée différente de celle d’une horloge restée au sol. La gravité modifie elle aussi le rythme des horloges : une horloge située plus profondément dans un champ gravitationnel retarde par rapport à une horloge placée plus haut. Ces phénomènes ne relèvent pas de la science-fiction. Ils ont été mesurés expérimentalement et les systèmes GPS doivent tenir compte des corrections relativistes pour fonctionner correctement.

Cela ne signifie évidemment pas que la notion de « vivre plus longtemps » perde tout sens physique. La relativité permet parfaitement de mesurer le temps propre vécu par un individu. Mais elle révèle l’écart entre la conception intuitive du temps et sa réalité physique. Le problème du discours immortaliste n’est donc pas qu’il serait réfuté par Einstein. Il est ailleurs : il consiste souvent à traiter le temps comme une ressource comparable à un patrimoine financier, qu’il suffirait d’accumuler. Cette logique de gestion et d’optimisation, familière aux entrepreneurs de la Silicon Valley, se retrouve ainsi projetée jusque sur le corps humain et la durée de l’existence.

Al-Khalili évoque également le modèle dit de « l’univers-bloc », associé à certaines interprétations de la relativité, dans lequel passé, présent et futur peuvent être représentés comme différentes régions d’un même espace-temps. Il ne s’agit pas d’une démonstration expérimentale que notre futur existerait déjà exactement comme notre présent, mais d’une manière de représenter la structure de l’espace-temps. Certaines solutions mathématiques de la relativité générale autorisent même des « courbes temporelles fermées », des trajectoires qui reviendraient vers une région antérieure de l’espace-temps. La physique est donc capable d’envisager des configurations temporelles vertigineuses, sans pour autant fournir aux milliardaires de la tech le mode d’emploi permettant de vaincre leur propre mortalité.

La flèche du temps, ou la limite que les milliardaires ne contrôlent pas

Reste une question qui obsède depuis longtemps les physiciens : pourquoi le temps semble-t-il n’aller que dans un seul sens ? De nombreuses équations fondamentales de la physique ne privilégient pas directement une direction temporelle. Pourtant, notre monde macroscopique en montre une constamment : les objets se dégradent, les batteries se déchargent, les organismes vieillissent et le désordre augmente. Cette « flèche du temps » est notamment liée à la thermodynamique et à l’entropie. Autrement dit, alors que certains entrepreneurs rêvent de maîtriser biologiquement le vieillissement, les physiciens continuent eux-mêmes d’explorer les fondements de cette irréversibilité.

« Toutes ces choses indiquent une directionnalité du temps, et pourtant, fondamentalement, nos équations disent qu’il n’y a pas de direction préférentielle dans le temps. »

Al-Khalili affirme désormais avoir trouvé une manière de résoudre le problème. « J’ai résolu le problème de la flèche du temps », déclare-t-il au Guardian, tout en réservant son explication détaillée à ses conférences de Noël. La formule est spectaculaire et reste, pour le moment, son affirmation. La Royal Institution indique qu’il défendra notamment l’idée que la mécanique quantique peut expliquer pourquoi cette flèche temporelle est inscrite dans la structure de notre univers. La prudence scientifique impose donc d’attendre sa démonstration. Mais le contraste demeure frappant : les questions fondamentales sur la nature du temps restent ouvertes alors qu’une partie de l’industrie technologique parle déjà de la mort comme d’un problème susceptible d’être vaincu.

C’est précisément ce décalage qui rend le discours des milliardaires de la longévité si révélateur. La recherche sur le vieillissement peut produire des progrès médicaux réels, prévenir certaines maladies et prolonger la vie en bonne santé. Mais autre chose apparaît lorsque l’objectif glisse de la médecine vers le fantasme de dépassement de la condition humaine. Le corps devient alors une machine à optimiser, la vieillesse une panne, et la mort l’ultime anomalie que la technologie devrait corriger. Derrière cette vision se trouve une croyance typiquement technocratique : aucune frontière ne serait définitive dès lors que suffisamment de capitaux, de données et de chercheurs sont mobilisés.

À l’heure où des fortunes considérables sont injectées dans la longévité, le message d’Al-Khalili agit comme un rappel brutal des limites de cette logique. L’argent permet de financer des laboratoires, d’accélérer des expériences et d’acheter des technologies de pointe. Il ne transforme pas automatiquement les grandes questions de l’existence en problèmes d’ingénierie. La Silicon Valley a bâti une partie de sa puissance sur l’idée que tout peut être optimisé. Le transhumanisme applique désormais cette croyance à l’être humain lui-même. Mais entre prolonger la vie et abolir la mort, il existe encore un gouffre que ni les milliards, ni les algorithmes, ni les promesses technologiques n’ont réussi à franchir.

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La physique du temps, les illusions du progrès, les ambitions des ultra-riches… ces questions méritent une analyse plus profonde que les médias classiques.

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Source : theguardian.com


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