🔥 Les essentiels de cette actualité
- Cinq forces de police britanniques des East Midlands ont mis fin au projet Palantir Nectar, estimant qu’il ne tenait pas ses promesses ni son rapport qualité-prix.
- Le système prévoyait une « vue unifiée » incluant données ethniques, religieuses, génétiques et politiques : quelles implications pour les libertés individuelles ?
- Le contrat NHS à 330 millions de livres sterling arrive à renouvellement en février : le Royaume-Uni tirera-t-il les mêmes conclusions que ses forces de police ?
- Palantir opère simultanément pour l’ICE américaine, des opérations militaires en Gaza et des services publics britanniques : quelle compatibilité avec la neutralité régalienne ?
Cinq forces de police anglaises viennent de mettre fin à leur participation au programme Nectar, un projet pilote utilisant la technologie de Palantir pour le partage et la fédération de données en temps réel. Les polices du Leicestershire, du Derbyshire, du Lincolnshire, du Northamptonshire et du Nottinghamshire participaient à un pilote de deux ans conduit par l’East Midlands Special Operations Unit (EMSOU). Elles faisaient partie des douze forces de police d’Angleterre et du pays de Galles signalées comme utilisant Nectar. Pour Palantir, qui multiplie les contrats avec les administrations britanniques, ce retrait constitue un revers significatif dans sa stratégie d’expansion au sein du secteur public.
Le regional assistant chief constable Ian Green reste prudent sur les raisons exactes de cette décision. Il explique qu’elle fait suite à des « travaux de cadrage », à l’examen des « sources de financement » et à une « évaluation de ce que le projet aurait livré ». EMSOU n’a pas souhaité entrer davantage dans les détails. La députée travailliste Bell Ribeiro-Addy, membre de la commission des affaires intérieures, en tire cependant une conclusion beaucoup plus sévère :
« La décision d’un nombre croissant de forces de police de se débarrasser de Palantir montre que, contrairement aux affirmations de ses partisans, l’entreprise ne tient tout simplement pas ses promesses sur ses propres critères déclarés ni ne représente un bon rapport qualité-prix sur ses contrats. »
C’est là que le dossier devient particulièrement sensible. Fondée en 2003, Palantir s’est développée dès l’origine autour de logiciels destinés aux agences de défense et de renseignement américaines avant d’étendre considérablement son activité auprès des administrations, armées et entreprises. Project Nectar a été lancé en 2023 pour, selon Palantir, « aider la police à améliorer sa lutte contre la criminalité » en organisant plus efficacement des informations déjà détenues par les forces de l’ordre. Mais un document policier interne obtenu par Liberty Investigates suggère que cette « vue unifiée » pouvait regrouper des informations portant notamment sur l’origine ethnique, la religion, la vie sexuelle, les opinions politiques, les convictions philosophiques et les données génétiques des individus.
Une souveraineté sur les données en question
C’est précisément cette capacité de fédération qui concentre les inquiétudes. L’intérêt de Nectar est de rapprocher différentes bases de données afin de permettre aux policiers d’accéder plus rapidement à une vision globale d’un individu ou d’une affaire. Mais plus les informations autrefois dispersées sont reliées entre elles, plus les profils obtenus deviennent détaillés. Dans un autre pilote Nectar conduit par Bedfordshire Police, des documents internes évoquent la création de profils concernant notamment des suspects et des personnes décrites comme étant « sur le point de commettre une infraction pénale ». Cette formulation a alimenté les inquiétudes autour du policing prédictif. Palantir affirme pour sa part ne pas soutenir de dispositifs de police prédictive et rappelle que son logiciel n’acquiert pas de nouvelles données sur les individus.
Pour un État soucieux de conserver la maîtrise de ses données régaliennes, la question dépasse donc la simple efficacité informatique. Lorsqu’un fournisseur étranger devient la couche logicielle permettant de connecter, organiser et analyser des informations aussi sensibles, le problème de la dépendance technologique se pose directement. Qui contrôle l’architecture ? Qui définit les règles d’accès ? Et surtout, dans quelle mesure un État peut-il facilement remplacer le fournisseur une fois son infrastructure profondément intégrée à ses services ? Palantir répond que Nectar « n’implique l’acquisition d’aucune donnée que le client ne possède pas déjà » et organise simplement ces informations afin de permettre des décisions plus rapides et plus efficaces.
Ces interrogations prennent une dimension supplémentaire lorsque l’on regarde l’étendue des activités de Palantir. L’entreprise travaille notamment avec les autorités fédérales américaines, dont l’ICE pour ses opérations d’immigration, avec le département américain de la Défense et avec le ministère israélien de la Défense dans le cadre de missions liées à la guerre. Rien ne démontre que les données policières britanniques seraient partagées entre ces différents clients, et Palantir affirme que ses systèmes comportent des contrôles stricts d’accès aux données. Mais le sujet soulevé au Royaume-Uni est celui de la dépendance d’institutions régaliennes envers une société américaine devenue simultanément un fournisseur majeur de la police, de la santé et de la défense.
Un modèle commercial sous pression
Les difficultés rencontrées par Palantir ne s’arrêtent pas à la police. Le consortium dirigé par l’entreprise détient le contrat de la Federated Data Platform du NHS, d’une valeur maximale de 330 millions de livres sur sept ans. Le contrat arrive à un point de réexamen en 2027, avec une clause permettant au NHS d’interrompre sa poursuite. La commission de la science, de l’innovation et de la technologie de la Chambre des communes a explicitement recommandé au gouvernement d’utiliser cette clause et de développer une solution interne ou de rechercher un fournisseur britannique. Elle décrit la présence croissante de Palantir dans le secteur public comme un « point de faiblesse inacceptable » et alerte directement sur le risque de dépendance envers un fournisseur. Des documents internes du NHS obtenus par Democracy for Sale ont parallèlement décrit certaines utilisations de la plateforme comme « lentes et laborieuses » et offrant une « mauvaise expérience utilisateur ».
« Le NHS devrait ouvrir les yeux, en prendre acte et ne pas renouveler son contrat. »
Martin Wrigley, député libéral-démocrate.
Dans ce contexte, Palantir vient de recruter à plein temps Lord Tom Watson, ancien numéro deux du Parti travailliste, comme senior vice-president au Royaume-Uni. Watson conseillait déjà l’entreprise à temps partiel depuis 2024 et a pris congé de la Chambre des Lords pour exercer ses nouvelles fonctions. Palantir affirme qu’il doit notamment contribuer à améliorer les services publics britanniques, les emplois et les compétences. Mais son recrutement, au moment précis où l’entreprise affronte une pression politique croissante autour de ses contrats avec le NHS et la police, relance inévitablement le débat britannique sur les portes tournantes entre responsables politiques et géants de la technologie.
Le problème dépasse donc largement Nectar. Une commission parlementaire britannique avertit désormais explicitement que la dépendance du secteur public envers quelques fournisseurs technologiques, dont Palantir, Microsoft et Amazon Web Services, expose l’État à un risque de verrouillage fournisseur. Dans le cas de Palantir, cette question devient particulièrement sensible parce que la société intervient simultanément dans des secteurs aussi stratégiques que la santé, la police et la défense. Le pilote des East Midlands avait d’ailleurs été financé par le Home Office. Le fait que cinq forces aient finalement choisi de ne pas poursuivre le projet montre au minimum qu’une intégration plus poussée de Palantir dans les infrastructures policières britanniques n’est plus considérée comme allant de soi.
Le retrait des cinq forces de police intervient donc au moment où le Royaume-Uni commence à poser une question beaucoup plus large : jusqu’où un État peut-il confier ses infrastructures de données les plus sensibles à une entreprise technologique étrangère sans créer une dépendance dont il deviendrait ensuite difficile de sortir ? Project Nectar devait permettre aux policiers de relier plus rapidement des informations dispersées. Il révèle désormais l’autre face de cette promesse : lorsqu’une même plateforme peut fédérer des données aussi intimes que les opinions politiques, la religion, la sexualité ou les informations génétiques, la discussion ne porte plus seulement sur la performance d’un logiciel. Elle porte sur le pouvoir que donne la maîtrise de l’architecture numérique de l’État.
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Source : libertyinvestigates.org.uk



