🔥 Les essentiels de cette actualité
- 50 000 lampadaires intelligents iLamp, capables de reconnaissance faciale, sont déployés au Nigeria par Conflow Power Group, pendant qu’une installation discrète apparaît dans un hôpital du Warwickshire.
- Pourquoi des collectivités locales acceptent-elles ces équipements sans débat public, sans comprendre leurs capacités de surveillance réelles ni la propriété des données collectées ?
- Un expert de l’Université d’East London juge le modèle technique « inopérant », mais l’infrastructure physique, elle, est bien installée et peut intégrer de nouvelles fonctions d’un simple interrupteur.
- Qui détiendra demain les données sur vos déplacements et votre visage, quand les contrats publics-privés reproduisent les erreurs déjà commises aux Pays-Bas sur les données municipales ?
La vidéosurveillance n’est plus une nouveauté au Royaume-Uni. Les caméras et les systèmes de lecture automatique des plaques d’immatriculation sont devenus des éléments ordinaires du paysage urbain. Mais l’apparition de nouveaux lampadaires « intelligents » sur le parking d’un hôpital du Warwickshire révèle une étape supplémentaire : la surveillance potentielle ne se présente plus comme un dispositif policier exceptionnel, mais comme un simple équipement de voirie. La question n’est donc plus seulement de savoir jusqu’où l’État peut observer les citoyens, mais combien de capacités de contrôle peuvent être installées dans leur environnement quotidien avant qu’ils soient réellement informés de leurs usages présents et futurs.
Commercialisés sous le nom d’iLamp par Conflow Power Group, ces lampadaires sont présentés comme des équipements multifonctionnels alimentés par l’énergie solaire et susceptibles, selon l’entreprise, de servir de centres de données distribués pour l’intelligence artificielle. CPG affirme également que certaines versions pourraient intégrer la reconnaissance faciale et la lecture automatique des plaques d’immatriculation. L’entreprise a annoncé un accord portant sur la fourniture de 50 000 appareils à l’État nigérian de Katsina, avec des capacités de surveillance supplémentaires. Son président, Edward Fitzpatrick, a déclaré dans l’émission Tech Life de la BBC que ces lampadaires pourraient « à terme retrouver des personnes disparues ou contribuer à lutter contre la criminalité », en précisant que ces fonctions ne seraient développées qu’en partenariat « avec les autorités compétentes ». Au Royaume-Uni, personne ne sait précisément quelles capacités sont actives sur les appareils déjà installés. La collectivité locale a renvoyé les journalistes vers l’hôpital, qui n’a pas répondu. L’infrastructure est donc visible, mais son fonctionnement réel demeure opaque pour ceux qui vivent autour d’elle.
Derrière le gadget « intelligent », une infrastructure prête à surveiller
Cette absence de transparence locale révèle une méthode désormais familière : installer d’abord l’équipement, le présenter comme une innovation urbaine banale, puis discuter seulement ensuite des fonctions qu’il pourrait accueillir. Les citoyens ne savent pas clairement ce que les appareils collectent aujourd’hui, ni ce qu’une future mise à jour permettra de leur faire collecter demain. Rabih Bashroush, directeur du Centre pour l’intelligence artificielle et l’innovation des données de l’Université d’East London, conteste d’ailleurs frontalement les ambitions techniques de CPG : « Des centres de données d’intelligence artificielle ? Il n’y a absolument aucune chance que cela fonctionne : la technologie ne tient pas, il n’y a pas assez d’énergie et le modèle économique ne fonctionne pas. » L’alimentation solaire pourrait être plus crédible au Nigeria, mais la production britannique serait, selon lui, « négligeable ».
« Il devient de plus en plus difficile d’obtenir un avis indépendant, car beaucoup d’experts travaillent désormais dans l’industrie et leur position doit s’aligner sur celle de leur organisation. »
Le problème dépasse donc largement la fiabilité d’un produit. Une entreprise peut accumuler les promesses, ajouter le vocabulaire de l’intelligence artificielle avant une levée de fonds et vendre aux collectivités une solution dont celles-ci ne maîtrisent ni les limites techniques ni les conséquences politiques. Les experts dépendants de l’industrie parlent peu, les administrations locales manquent parfois de compétences et les citoyens découvrent le dispositif lorsque celui-ci est déjà fixé au-dessus de leur tête. Jasleen Chaggar, juriste et responsable des politiques publiques chez Big Brother Watch, explique que les collectivités se voient vendre ces outils comme des « solutions miracles », malgré leurs limites réelles. L’opacité n’est donc pas un accident du système : elle devient la condition permettant à l’infrastructure de progresser sans résistance.
La faiblesse éventuelle des performances actuelles ne doit pourtant pas détourner l’attention de l’enjeu principal. Un lampadaire peut être incapable aujourd’hui de faire fonctionner le centre de données promis par son fabricant tout en constituant déjà un support physique, énergétique et numérique pour de futures fonctions de surveillance. C’est précisément le danger décrit par Chaggar : « Beaucoup de ces technologies et infrastructures peuvent recevoir de nouvelles fonctions ultérieurement. À Hammersmith et Fulham, le système de vidéosurveillance est modernisé et il devient possible d’y intégrer la reconnaissance faciale, la surveillance de comportements d’achat jugés suspects ou la détection de l’agressivité. Il suffit d’actionner un interrupteur et tout peut être disponible du jour au lendemain. » Une fois les caméras, les connexions et les contrats installés, la surveillance peut changer de nature sans que le paysage urbain change d’apparence.
La surveillance s’installe avant le consentement des citoyens
Cette évolution modifie profondément la relation entre le citoyen, l’État et les entreprises chargées de l’observer. La reconnaissance faciale n’est pas une simple caméra plus précise : elle transforme un visage en donnée biométrique exploitable et permet de comparer en temps réel une personne à une base de données. Chaggar résume cette rupture : « La reconnaissance faciale ne se contente pas d’enregistrer passivement, comme une vidéosurveillance que l’on consulte après les faits. Elle réalise une vérification d’identité en temps réel. Elle est bien davantage comparable à une empreinte digitale ou à l’ADN. Ce n’est pas comme un passeport : vous ne pouvez pas changer de visage. » Le citoyen ne remet plus volontairement un document à une autorité. Son identité peut être captée à distance, simplement parce qu’il traverse un espace public.
La banalisation de cette surveillance apparaît dans les réactions recueillies auprès des habitants du Warwickshire. Karl, 52 ans, résume l’argument devenu presque automatique : « Le centre-ville est déjà rempli de caméras et cela ne pose pas de problème. Leur présence ne vous dérange pas, sauf si vous faites quelque chose de mal. » Cette logique du « rien à cacher » inverse pourtant la charge démocratique. Ce n’est plus à l’État de justifier pourquoi il observe toute une population, mais au citoyen de démontrer pourquoi il souhaiterait ne pas être observé. La surveillance permanente devient alors la norme, tandis que le désir de préserver sa vie privée devient lui-même suspect.
Ces mêmes habitants se montrent parfois plus sensibles à la surveillance commerciale, plus invisible encore. Karl raconte avoir parlé avec sa mère de coupe-ongles pour chien avant de voir apparaître une publicité correspondante sur son téléphone le soir même. Il affirme que son microphone était désactivé et précise qu’il ne possède pas de chien. Cette coïncidence ne prouve pas que son appareil l’écoutait, mais elle révèle le niveau de défiance créé par un écosystème publicitaire fondé sur la collecte permanente de données. Son ami Bob a adopté une réponse plus radicale : aucun ordinateur et seulement un téléphone basique sans connexion. Les pouvoirs publics parleraient probablement d’« exclusion numérique ». Son choix peut aussi être interprété comme un refus conscient de participer à un système dans lequel chaque service supplémentaire exige une nouvelle part de vie privée.
La propriété des données constitue l’autre angle mort de ces infrastructures. Bashroush raconte le cas d’un prestataire chargé de la collecte des déchets aux Pays-Bas, qui optimisait ses tournées grâce aux informations tirées des habitudes des ménages. Lorsque la collectivité a voulu remettre le marché en concurrence, l’entreprise lui aurait répondu : « Bien sûr, mais les données nous appartiennent. » Selon l’expert, des contrats mal rédigés auraient ainsi privé la municipalité de la maîtrise des informations produites par son propre service public. Cette anecdote pose une question applicable à chaque ville dite intelligente : les données relatives aux déplacements, aux plaques, aux visages et aux comportements appartiendront-elles aux citoyens, à la collectivité, à la police ou au prestataire privé qui aura fourni le logiciel ?
L’utilisation de la reconnaissance faciale dans le commerce montre ce que cette délégation produit lorsqu’un algorithme se trompe. Chaggar affirme que des erreurs d’identification peuvent conduire des clients à être placés sur une liste noire et interdits d’accès à un magasin. Dans le secteur privé, la procédure devient kafkaïenne : la personne peut ignorer pourquoi elle a été exclue, quelle entreprise détient son profil, comment l’erreur a été produite et auprès de qui exercer un recours. La sanction précède alors l’explication, tandis qu’une décision issue d’un système opaque prend l’apparence d’un simple règlement commercial.
Chaggar formule la question politique décisive : « Accepteriez-vous que vos adversaires politiques disposent de telles capacités ? Car vous construisez une infrastructure destinée à rester. » Le problème dépasse les alternances et les déclarations de bonnes intentions. Shabana Mahmood, ministre britannique de l’Intérieur, a publiquement affirmé croire à un « État panoptique ». Elle a également déclaré sur BBC Radio 5 Live que « vous ne pouvez jouir d’aucune de vos libertés, dans aucun pays, si vous n’êtes pas en sécurité ». Cette logique subordonne toutes les libertés à la définition de la sécurité imposée par l’État. Or les gouvernements changent, les doctrines policières évoluent et les catégories de personnes jugées suspectes peuvent s’élargir. Les caméras, les bases de données et les réseaux installés, eux, demeurent. Voilà pourquoi le danger ne réside pas seulement dans l’usage actuel du lampadaire, mais dans le pouvoir futur qu’une infrastructure banalisée remettra à ceux qui contrôleront son interrupteur.
Source : theguardian.com


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