🔥 Les essentiels de cette actualité
- Le DOJ a publié 3 millions de pages sur 6 collectées : pourquoi la moitié des documents reste-t-elle hors de portée du public et du Congrès ?
- Des caviardages illégaux ont masqué des personnalités publiques, dont Steve Bannon et Peter Mandelson, alors que la loi ne l’autorise pas.
- Les emails d’Epstein couvrant les années 2000 à New York et Palm Beach, période clé des recrutements, sont quasi absents ou massivement censurés.
- Quels documents la DEA, la CIA et la NSA détiennent-elles sur Epstein, hors du champ de la loi de transparence adoptée ?
La publication partielle des dossiers Epstein par le département américain de la Justice soulève une question que l’on ne peut évacuer par des considérations procédurales : dans un État de droit, la transparence sur les agissements d’un réseau criminel de cette ampleur est-elle une option laissée à la discrétion de l’exécutif, ou une obligation dont les citoyens peuvent légitimement exiger l’accomplissement intégral ? L’analyse des plus de 3 millions de pages rendues publiques en application de l’Epstein Files Transparency Act révèle, sous couvert d’une ouverture inédite, une opacité soigneusement aménagée.
Le chiffre parle de lui-même. Le DOJ a collecté plus de 6 millions de pages au cours de ses investigations. Il n’en a publié qu’environ la moitié, justifiant les millions de pages restantes par des motifs de duplication, d’absence de pertinence ou de protection juridique. L’argument n’est pas dépourvu de fondement dans son principe. Mais c’est précisément là où le représentant démocrate Robert Garcia touche juste, lorsqu’il déclare : « S’il y a des doublons, très bien, montrons-les. Ce que les gens doivent comprendre, c’est que nous ne savons pas ce que contiennent ces trois millions de pages. » L’opacité sur l’étendue de ce qui est retenu est, en elle-même, un problème de gouvernance.
Des caviardages qui interrogent
Le premier niveau d’anomalie concerne les caviardages. La loi est pourtant explicite : elle n’autorise pas les caviardages motivés par un préjudice réputationnel ou une sensibilité politique. Son seul objectif déclaré est de protéger les victimes. Or, l’analyse du corpus montre une configuration inverse à ce que l’on pourrait attendre : les noms de personnalités publiques ont été occultés là où ceux de victimes ne l’étaient pas.
Le cas le plus emblématique est celui d’une photographie de Steve Bannon, déjà publiquement accessible en ligne, dont le visage avait néanmoins été masqué dans les fichiers transmis. Après que CBS News a interrogé le DOJ sur ce point, ce caviardage, ainsi que deux autres concernant des courriels, ont discrètement été levés. L’un de ces emails est apparu être un message de Peter Mandelson, ancien ambassadeur britannique aux États-Unis, depuis arrêté dans une affaire distincte. D’autres emails présentent des noms d’associés ou de contacts commerciaux d’Epstein censurés sans justification évidente au regard des termes de la loi.
La loi impose au DOJ de publier dans le Federal Register une justification écrite pour chaque caviardage, et d’en informer le Congrès. Le département a répondu par une déclaration générique, se contentant d’affirmer que ses caviardages étaient « conformes à la loi », sans s’expliquer sur un seul cas précis. Le Bureau de la responsabilité gouvernementale (GAO) a accepté d’ouvrir une enquête sur cette pratique, à la demande de plusieurs parlementaires. C’est le fonctionnement minimal des contre-pouvoirs institutionnels : il s’enclenche, mais avec retard, sous pression, et face à des faits déjà établis.
Des lacunes qui dessinent un silence
Au-delà des caviardages, c’est la structure même des absences qui retient l’attention. Plusieurs catégories de documents fondamentaux pour comprendre les activités d’Epstein, ses réseaux et les investigations qui le visaient sont introuvables dans l’archive publiée.
La quasi-totalité des courriels produits provient d’un compte Gmail créé peu avant son incarcération en 2008. Ses comptes Yahoo antérieurs, dont l’un contenait environ 20 000 messages déjà archivés par le collectif Distributed Denial of Secrets après un piratage, sont absents. Des captures d’écran de la boîte de réception d’un autre compte, [email protected], datant du début des années 2000, figurent bien dans les fichiers, mais les champs expéditeur et destinataire y sont massivement caviardés. Cette période couvre précisément les années où Epstein recrutait des mineures et fréquentait Donald Trump dans les cercles mondains de New York et Palm Beach. La Maison-Blanche a indiqué que le président Trump « a été totalement lavé de tout soupçon lié à Epstein », ce que ce dernier a systématiquement affirmé.
Un rapport de 69 pages produit par la cellule de coordination antidrogue du gouvernement fédéral identifie Epstein comme l’une des 15 cibles d’une enquête de la DEA portant sur un possible blanchiment d’argent lié au trafic d’ecstasy ou de kétamine. Une enquête de cette nature génère nécessairement des volumes considérables de rapports, d’analyses financières et de correspondances internes. Aucun de ces documents n’a été rendu public. La DEA a opposé un refus aux demandes formulées au titre de la loi sur la liberté d’information, et a également décliné la demande directe du sénateur Ron Wyden.
Les pièces manquantes s’accumulent encore : pas de messages Signal, alors qu’Epstein encourageait activement ses associés à utiliser cette application chiffrée ; quasiment aucune correspondance relative à l’organisation des massages après 2009, alors que cette pratique était au cœur de son système d’exploitation ; plus de 70 % des documents listés dans l’index de numérotation transmis à la défense de Ghislaine Maxwell demeurent introuvables dans l’archive publiée ; les images de vidéosurveillance de la prison de Manhattan, y compris celles de la nuit du 23 juillet 2019 où Epstein aurait tenté de mettre fin à ses jours, font également défaut, en contradiction avec les obligations légales de publication.
Il faut aussi prendre la mesure d’une limite structurelle que la loi elle-même a intégrée : elle ne s’applique qu’au DOJ. Les documents potentiellement détenus par la CIA, la NSA, le Trésor, le département d’État ou l’ICE sont hors de son champ. Or Epstein lui-même, selon des documents publiés, s’interrogeait sur l’existence de fichiers le concernant dans les services de renseignement américains.
Ce que cette cartographie des lacunes révèle n’est pas forcément une dissimulation délibérée et coordonnée. Cela peut procéder d’une fragmentation institutionnelle, d’une application inégale de la loi ou de cloisonnements entre agences. Mais le résultat est identique : une archive massive qui donne l’apparence de la transparence tout en laissant dans l’ombre les zones les plus sensibles, celles qui touchent aux réseaux d’influence, aux enquêtes parallèles et aux circonstances précises de la mort d’un homme qui avait beaucoup à dire. La question qui se pose désormais est de savoir si les institutions chargées d’exercer un contrôle, le Congrès, le GAO, les tribunaux saisis par des journalistes, disposent des leviers et de la volonté pour aller au-delà de ce premier mouvement d’ouverture partielle.
Source : cbsnews.com


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