La caméra n’est plus sur le mur : elle est désormais portée par votre voisin

La caméra n’est plus sur le mur : elle est désormais portée par votre voisin La caméra n’est plus sur le mur : elle est désormais portée par votre voisin

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • À Melbourne, un homme portant des lunettes Ray-Ban Meta photographie un inconnu en terrasse et lui envoie le cliché via Grindr, sans qu’il s’en aperçoive.
  • Avec 7 millions de paires vendues dans le monde et une version à 89 dollars chez Kmart Australie, ces dispositifs de captation discrète deviennent accessibles à tous.
  • Dans 60 % des 350 vidéos Instagram analysées, les sujets filmés semblaient mal à l’aise : quelles conséquences réelles pour les personnes filmées à leur insu ?
  • Les cadres juridiques existants s’appliquent après publication, pas lors de la captation : qui régule réellement les conditions de déploiement de cette technologie ?

Peut-on photographier quelqu’un à son insu dans un café, lui envoyer ensuite le cliché sur une application de rencontre et s’en tirer avec une vague excuse sur la mignonnerie de son chien ? C’est ce qui est arrivé à Melbourne plus tôt cette année, pendant l’été australien, lorsqu’un homme portant des lunettes connectées Ray-Ban de Meta a discrètement photographié Rhys, installé à l’extérieur d’un café, avant de lui faire parvenir le cliché via Grindr. L’incident résume à lui seul le problème posé par la démocratisation des lunettes à caméra intégrée : la personne filmée peut ne même pas savoir qu’une caméra est braquée sur elle.

Meta affirme avoir vendu plus de sept millions de paires de ses lunettes dans le monde. D’autres entreprises, comme Snapchat, développent leurs propres modèles. En Australie, le distributeur Kmart commercialise également des lunettes avec caméra sous sa marque Anko pour 89 dollars australiens, déjà en rupture de stock au moment de l’enquête. Ce que l’industrie technologique présente comme une évolution possible du smartphone fait simultanément émerger une nouvelle capacité de surveillance portable : une caméra, un microphone et parfois un assistant d’intelligence artificielle intégrés dans un objet de plus en plus difficile à distinguer de lunettes ordinaires.

Une technologie de surveillance banalisée par le design

Le problème central n’est pas l’existence d’une caméra portable en elle-même. Les smartphones permettent depuis longtemps de photographier discrètement, et cet argument est avancé par certains utilisateurs de lunettes connectées. Graeme Innes, ancien commissaire australien au handicap et aujourd’hui chancelier de Central Queensland University, le résume ainsi : on peut déjà prendre discrètement des photos avec un smartphone et les mêmes problèmes de vie privée se posent ; il ne voit donc pas pourquoi les lunettes devraient être isolées comme un problème spécifique.

« Les lunettes intelligentes ont donné aux adeptes de la drague un nouvel outil pour exploiter davantage les femmes. Vous ne savez pas si vous êtes filmée ; ces images sont ensuite mises en ligne, vous exposant à un réseau plus vaste de harcèlement. »

C’est la chercheuse Joanne Gray, de l’Université de Sydney, qui formule cet avertissement à partir des premiers résultats d’une étude portant sur 350 vidéos Instagram tournées avec des lunettes connectées dans le monde entre 2023 et 2026. Dans un sous-ensemble de ces vidéos, environ 60 % des interactions pouvaient être classées comme du harcèlement potentiel, les personnes filmées apparaissant visiblement mal à l’aise ou cherchant à mettre fin à l’interaction. Dans 43 % des vidéos, des femmes étaient également victimes de propos abusifs dans les commentaires, certains allant jusqu’à révéler des informations personnelles à leur sujet.

La différence avec le smartphone tient notamment à la détectabilité. Un téléphone dirigé vers quelqu’un peut constituer un signal immédiatement identifiable. Des lunettes portées normalement sur le visage attirent beaucoup moins l’attention. Malgré la LED prévue par Meta pour signaler la prise de photos ou l’enregistrement, Rhys explique n’avoir remarqué aucun signal lumineux au moment où il a été photographié. Cette faible détectabilité devient précisément ce qui rend certains détournements particulièrement préoccupants : la personne observée peut ne pas savoir qu’elle est en train d’être enregistrée.

Le chercheur Fareed Kaviani, du laboratoire des technologies émergentes de l’Université Monash, pointe cette asymétrie fondamentale : la baisse des prix peut démocratiser l’accès à la technologie, mais elle ne démocratise pas le consentement. Les personnes présentes autour du porteur ne disposent pas nécessairement des moyens de savoir qu’elles sont filmées, encore moins d’accepter ou de refuser cet enregistrement. Entre les Ray-Ban Meta, les lunettes Anko vendues 89 dollars australiens et les modèles bon marché disponibles sur Amazon ou Temu, cette capacité technique est désormais susceptible de toucher un public beaucoup plus large.

Des usages légitimes, un cadre réglementaire inadapté

Il serait pourtant malhonnête d’ignorer les usages légitimes de ces dispositifs. Chris Edwards, responsable chez Vision Australia, explique que les lunettes Meta ont profondément changé son quotidien : lorsqu’il voyage, elles peuvent lui fournir des descriptions de ce qui l’entoure, lire des panneaux ou lui donner des informations sur sa localisation sans qu’il ait systématiquement besoin de solliciter une aide humaine. Des lunettes spécialisées destinées aux personnes aveugles ou malvoyantes existaient déjà, mais pouvaient coûter plusieurs milliers de dollars et ne bénéficiaient pas nécessairement d’une prise en charge. Pour certains utilisateurs, l’autonomie apportée par ces appareils est donc réelle.

Mais cet usage légitime n’efface pas la question structurelle : une technologie commercialisée auprès du grand public ne peut reposer uniquement sur la bonne volonté de ceux qui la portent. L’eSafety Commissioner australien indique n’avoir reçu qu’un « petit nombre de plaintes » dans lesquelles des lunettes équipées de caméras pourraient avoir été impliquées, tout en surveillant l’évolution de leur utilisation. La commissaire australienne à la vie privée Carly Kind estime, elle, que ces appareils vont « modifier fondamentalement notre expérience des interactions interpersonnelles » et que les régulateurs doivent examiner si de nouvelles lois sont nécessaires.

Les cadres juridiques existants montrent déjà leurs limites. Un nouveau recours civil fédéral permet en Australie de poursuivre pour atteinte à la vie privée, mais une procédure individuelle peut coûter cher. Lorsque les images sont ensuite publiées en ligne, elles peuvent faire l’objet de signalements au titre des dispositifs australiens contre les abus numériques ou le cyberharcèlement des enfants. Meta a également déployé une mise à jour destinée à désactiver la caméra lorsque la LED est altérée et aurait commencé à supprimer de ses plateformes certaines vidéos montrant des utilisateurs harcelant des inconnus. Mais ces réponses interviennent précisément parce que la technologie permet désormais une captation particulièrement discrète dans les espaces publics.

Kaviani résume bien le paradoxe : les lunettes connectées « changent la donne » comme technologie d’assistance, mais elles ne sont pas commercialisées principalement sous cet angle. Elles sont également vendues comme des accessoires technologiques et de mode. Meta a notamment recruté Kylie Jenner et collaboré avec des influenceurs internationaux afin de populariser ses lunettes, avec une volonté affichée de toucher davantage les femmes. Dans le même temps, les travaux de Joanne Gray montrent comment ces appareils peuvent être détournés dans des interactions où des femmes sont filmées à leur insu puis exposées au harcèlement en ligne. La même banalisation qui facilite les usages légitimes facilite donc aussi les usages abusifs.

Carly Kind replace finalement le débat sur le terrain de la confiance : tant que celle du public envers les entreprises technologiques restera extrêmement faible, celles-ci devront franchir un seuil élevé pour obtenir une véritable légitimité sociale lors du déploiement de nouvelles technologies. Mais le changement le plus profond est peut-être déjà devant nous. La caméra de surveillance n’est plus nécessairement fixée sur un mur ou tenue ostensiblement dans une main : elle est désormais vendue à des millions d’exemplaires dans des lunettes portées sur le visage et de plus en plus difficiles à distinguer de modèles ordinaires. La question n’est donc plus seulement de savoir qui a le droit de filmer, mais comment consentir à une surveillance que l’on ne peut parfois même plus identifier.

IMPORTANT - À lire

Les lunettes connectées redéfinissent qui surveille qui — et ce n'est qu'un exemple des rapports de force technologiques qui reconfigurent nos sociétés.

Notre revue papier approfondit chaque mois ces analyses : géopolitique, pouvoir, numérique. Abonnez-vous pour ne rien manquer.

Source : theguardian.com


Participez au débat, et partagez votre opinion !

Faites avancer la discussion en donnant votre avis à la communauté.

En savoir plus sur Géopolitique Profonde

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

Secret Link