🔥 Les essentiels de cette actualité
- Au pic de l’industrialisation, le temps de travail atteignait 3 500 heures annuelles : des décennies de luttes furent nécessaires pour le réduire. L’IA suivra-t-elle la même trajectoire ?
- Alimenter une économie robotisée à grande échelle coûterait entre 5 000 et 15 000 milliards de dollars en infrastructures nucléaires sur trente ans, sans financement sérieux aujourd’hui.
- La reconnaissance faciale, le traçage des transactions et l’analyse comportementale fonctionnent déjà avec l’infrastructure existante : qui contrôle ces données, et selon quelles règles démocratiques ?
- Quelles conséquences pour la souveraineté des États qui délèguent leur infrastructure numérique à des acteurs privés ou supranationaux sans contre-pouvoir effectif ?
L’intelligence artificielle s’est imposée dans la vie quotidienne avec des promesses considérables, mais Brandon Smith, auteur de cette analyse publiée par Alt-Market, juge pour l’instant son bilan beaucoup moins spectaculaire. Il reconnaît à l’IA une véritable utilité pour structurer, trier et rechercher rapidement l’information, tout en avertissant qu’elle ne peut pas être considérée comme une source infaillible. Selon lui, le danger commence lorsque l’utilisateur cesse de vérifier les informations et délègue progressivement son propre jugement à la machine.
Le premier grand récit examiné par Smith est celui de l’utopie productive. Des figures technologiques comme Elon Musk imaginent un monde où l’IA et la robotique prendraient en charge l’essentiel du travail humain, créant une forme d’« abondance de temps » puis d’abondance matérielle. Le travail individuel deviendrait moins nécessaire et les besoins essentiels pourraient être fournis gratuitement. Smith ne prétend pas que Musk défend cette vision de mauvaise foi, mais il estime qu’une société presque libérée du travail reste beaucoup plus lointaine qu’annoncé et pourrait aussi créer une dépendance accrue envers le système qui fournit les ressources indispensables.
IA et énergie : l’obstacle oublié derrière la promesse d’abondance
Pour Brandon Smith, le premier obstacle est physique : l’énergie. Une économie dans laquelle l’IA et la robotique feraient fonctionner une grande partie des infrastructures et de la production mondiale demanderait des quantités considérables d’électricité. Il avance notamment que si 50 % des automobilistes américains adoptaient soudainement un véhicule électrique, cela augmenterait à lui seul d’environ 15 % la charge sur les réseaux électriques américains. À cette consommation devraient encore s’ajouter les centres de données et les capacités de calcul nécessaires à de vastes réseaux robotiques. Selon son analyse, les infrastructures actuelles seraient incapables d’absorber facilement une telle hausse de la demande.
Les alternatives demanderaient elles aussi des investissements considérables. Smith juge le solaire insuffisamment efficace pour répondre seul à cette transformation et considère qu’un développement massif du nucléaire prendrait plusieurs décennies. Il cite des estimations allant de 5 000 à 15 000 milliards de dollars et évoque une période pouvant atteindre trente ans pour construire les capacités nécessaires. Son argument est donc simple : l’utopie d’une économie largement automatisée par l’IA suppose d’abord une révolution énergétique d’une ampleur qui, selon lui, n’est aujourd’hui ni disponible ni rapidement réalisable.
Smith s’appuie également sur sa lecture de l’histoire industrielle pour contester l’idée selon laquelle chaque révolution technologique libère mécaniquement du temps. Il avance qu’avant la première révolution industrielle, le temps de travail annuel moyen se situait entre 1 500 et 2 000 heures, avant de grimper entre 3 000 et 3 500 heures avec l’industrialisation, puis de redescendre autour de 1 800 heures après l’introduction de lois encadrant le travail. Pour l’auteur, cette histoire montre que les gains de productivité n’entraînent pas automatiquement davantage de liberté pour les individus et que rien ne garantit que l’IA suivra une trajectoire différente.
« Le monde de l’abondance productive et d’une population libérée du travail est encore très loin, parce que les ressources énergétiques nécessaires à ce type de révolution industrielle n’existent tout simplement pas. »
Cette critique ne conduit pas Smith à nier toute utilité à l’intelligence artificielle. Il explique lui-même s’en servir pour accélérer ses recherches et considère qu’elle peut être efficace pour trier, structurer ou analyser rapidement de grandes quantités d’informations. Mais il voit une contrepartie directe à cette facilité : le risque de paresse intellectuelle. Lorsqu’un utilisateur accepte les réponses d’une IA sans vérifier leurs sources ni exercer son propre jugement, l’outil peut finir par remplacer la réflexion plutôt que la renforcer. C’est, pour l’auteur, l’un des dangers les plus immédiats de cette dépendance technologique.
IA, surveillance et contrôle : le scénario redouté par Brandon Smith
Le second scénario développé par Smith est beaucoup plus sombre. Il estime que l’IA, les centres de données et les outils numériques pourraient servir avant tout à renforcer la capacité de contrôle des gouvernements et des groupes qu’il qualifie d’élitistes. Il cite notamment le Forum économique mondial, le Fonds monétaire international et la Banque des règlements internationaux, dont il interprète les travaux autour de l’IA comme liés à la numérisation de l’économie, à la réduction de l’usage des espèces et au développement du suivi en temps réel. Il s’agit ici de la lecture politique de l’auteur, qui voit dans cette évolution le risque d’une société de surveillance beaucoup plus étendue.
C’est précisément cette asymétrie qui nourrit son inquiétude. Selon Smith, automatiser massivement la production mondiale demanderait une révolution énergétique encore lointaine, tandis que les applications de surveillance nécessitent beaucoup moins de ressources. Il cite les caméras connectées, l’analyse biométrique par IA, les lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation et la surveillance permanente des transactions financières. L’infrastructure actuelle pourrait donc, selon lui, permettre une expansion beaucoup plus rapide des usages autoritaires de l’intelligence artificielle que de l’utopie productive promise par ses promoteurs.
La question devient alors celle du pouvoir associé à l’information. Smith considère qu’une connaissance presque totale des activités de la population par les gouvernements et les grandes institutions constitue une menace pour la liberté. Plus la bureaucratie peut observer, analyser et anticiper les comportements individuels, moins elle dépend, selon lui, du consentement réel de ceux qu’elle administre. Derrière la question technologique apparaît ainsi une interrogation profondément politique : jusqu’où une société accepte-t-elle de rendre ses citoyens transparents au nom de l’efficacité, de la sécurité ou de la modernisation ?
Smith se montre tout aussi sceptique envers l’idée d’une « économie de l’information » capable de devenir un moteur économique autonome. Il rappelle que les algorithmes sont déjà utilisés pour construire des profils comportementaux et améliorer le ciblage publicitaire, puis compare la foi dans une économie fondée sur des actifs immatériels à celle qui entourait les produits dérivés financiers au début des années 2000. Il s’inquiète également d’un objectif plus ambitieux : utiliser l’IA pour prévoir les grandes évolutions économiques ou politiques afin, potentiellement, de tenter de les influencer. À ses yeux, la complexité des sociétés humaines limite toutefois fortement cette ambition de prédiction.
L’IA apparaît donc, dans l’analyse de Brandon Smith, moins comme une révolution automatiquement émancipatrice que comme un nouvel instrument dont l’usage dépendra des forces qui le contrôlent. L’auteur considère que ses bénéfices actuels restent modestes face aux bouleversements promis et estime que son application la plus immédiatement réalisable pourrait être la surveillance plutôt que la libération du travail humain. Sa conclusion est volontairement radicale : sans règles fortes en faveur de l’open source, contrôle public étendu et limitation de l’influence des élites sur ces systèmes, il voit dans l’IA un risque majeur pour les libertés. La véritable bataille autour de l’intelligence artificielle ne porterait donc pas seulement sur celui qui possède les meilleurs modèles, mais sur celui qui décidera de leurs usages et des limites qui leur seront imposées.
IMPORTANT - À lire
Surveillance, énergie, contrôle des données : ces enjeux dépassent un seul article. Notre revue papier approfondit chaque mois ces analyses de géopolitique et d'actualité.
Chaque numéro vous offre des décryptages sans filtre sur les rapports de force qui façonnent notre monde. Abonnez-vous et recevez la revue directement dans votre boîte aux lettres.
Source : alt-market.us




Participez au débat, et partagez votre opinion !
Faites avancer la discussion en donnant votre avis à la communauté.