Abou Dhabi : l’Europe consultée en marge, Washington décide d’abord

La France et les Européens seront « représentés » aux pourparlers russo-ukrainiens des 10 et 11 novembre à Abou Dhabi, sous médiation américaine, annonce le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot. Mais qui parlera pour l’Europe, quand Donald Trump promet un accord qui « pourrait englober toute l’Europe » ?

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Les pourparlers russo-ukrainiens se tiennent à Abou Dhabi les 10 et 11 novembre sous médiation américaine, et les Européens y sont invités à être représentés, non à négocier.
  • Jared Kushner, envoyé de Donald Trump, indique que Washington consulterait étroitement ses partenaires en marge. Une participation directe n’est envisagée que « si des progrès sont réalisés ».
  • Qui parlera au nom de l’Europe ? Giorgia Meloni dénonce une approche « désordonnée », tandis que Paris pousse un format E3 qui laisse l’Italie à l’extérieur.
  • Quels moyens peuvent ouvrir la table aux Européens ? Leur levier militaire, des garanties de sécurité qu’ils seraient seuls à fournir et financer, pèse plus que les communiqués.

Que la France annonce qu’elle « sera à Abou Dhabi » les 10 et 11 novembre n’est pas, en soi, une information de premier plan. Elle en dit pourtant long sur le rapport de force. Jean-Noël Barrot promet que les Européens seront « bien représentés » et que Paris « fera entendre la voix de l’Europe », mais il ne dit ni qui siégera pour la France, ni qui l’accompagnera. Les pourparlers entre Russes et Ukrainiens se tiennent sous médiation américaine, et les Européens y sont invités à être représentés, non à négocier.

La nuance est décisive. Jared Kushner, l’envoyé de Donald Trump, a indiqué que Washington « consulterait étroitement » ses partenaires européens en marge des discussions. Une participation directe n’est envisagée qu’ensuite, « si des progrès sont réalisés », dans un format multilatéral élargi. L’ordre est clair : les États-Unis décident d’abord, les Européens sont informés, puis éventuellement associés.

Une voix européenne qui reste à désigner

Cette position de second rang tient à une faiblesse qui ne doit rien à Washington : l’absence de porte-parole identifié. Giorgia Meloni a dénoncé dans une lettre l’approche « désordonnée » des pays européens et sommé l’Union de dire qui parle en son nom. Kaja Kallas rappelle de son côté que l’Europe doit être associée à tout règlement. Paris, lui, pousse le format E3 (France, Allemagne, Royaume-Uni) aux côtés de la haute représentante. Ce choix laisse l’Italie à l’extérieur, ce qui éclaire la lettre de Rome. Chaque capitale défend son rang et son accès à la table, et ces rivalités affaiblissent la capacité collective à peser.

Les craintes sont pourtant partagées. Kiev et plusieurs capitales européennes redoutent qu’un accord fasse la part belle aux revendications russes. Elles ont mis en garde, vendredi, contre toute « architecture de sécurité » dessinée « dans leur dos ». Donald Trump promet de son côté un « très grand » accord avec la Russie, qui « pourrait englober toute l’Europe ». Or un règlement qui toucherait l’ensemble du continent engagerait des États qui n’auraient pas été partie à la négociation.

Ce que valent les exigences sans les moyens

Les Européens ont « donné de la voix », selon Jean-Noël Barrot. Mais l’exigence ne vaut que par ce qui la soutient. L’exercice « Koalicja » en Pologne, qui incarne la Force multinationale pour l’Ukraine, rappelle que leur levier réel est militaire : des garanties de sécurité qu’ils seraient seuls à pouvoir fournir et financer. C’est cet argument, plus que les communiqués, qui peut leur ouvrir la table.

Les faits établissent donc ceci : l’Europe est consultée, non décisionnaire, et elle se présente divisée sur sa propre représentation. Tant qu’elle n’aura pas désigné qui parle pour elle, et sur quels moyens elle s’appuie, la « voix de l’Europe » restera, à Abou Dhabi, une formule. Il reste à observer si le « format plus large » évoqué par Washington verra le jour, et sous quelles conditions.


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