Les Européens ont délégué leur défense et se retrouvent sans siège à Abou Dhabi

Dans la nuit, 172 drones et 36 missiles balistiques russes frappent des sous-stations électriques dans cinq régions ; Kyiv peine à s’approvisionner en électricité et en eau. Avant les pourparlers d’Abou Dabi, Zelensky juge le plan américain « Yalta 2.0 ». Qui dessinera la sécurité de l’Europe ?

Frapper un réseau électrique à quelques jours d’une négociation n’a rien d’une incohérence : c’est une manière de préparer la table. Dans la nuit de vendredi à samedi, la Russie a employé 172 drones et 36 missiles balistiques contre Kyiv et sa région. Des sous-stations ont été touchées dans cinq régions, dont celle qui relie deux centrales nucléaires à la capitale, de même que le pont Nord sur le Dniepr. Le ministère russe de la Défense parle de cibles énergétiques et de transport. Les responsables ukrainiens y voient une volonté de faire plier les civils par le froid, ce qu’ils qualifient de crime de guerre. Quelle que soit la qualification retenue, la logique militaire est lisible.

Un levier pour compenser un front figé

Depuis l’été, Moscou a fortement intensifié ses frappes aériennes sur les villes ukrainiennes, alors que sa progression au sol a ralenti. Kyiv affirme que la Russie a perdu 54 000 hommes le mois dernier, tués ou blessés, le pire bilan mensuel de la guerre. Si ce chiffre est exact, la campagne aérienne remplace l’avancée terrestre : elle coûte moins cher en hommes et produit un effet politique avant l’ouverture des pourparlers. Côté ukrainien, le calcul est symétrique. Volodymyr Zelensky s’adresse au Congrès américain, dont les démocrates viennent de remporter les élections de mi-mandat, pour obtenir un « soutien bilatéral accru ». L’appel dit la dépendance de Kyiv autant que sa détermination.

Le vrai enjeu : l’architecture de sécurité européenne

La négociation se tient mardi et mercredi à Abou Dhabi, entre Russes, Ukrainiens et Américains. Les Européens n’y sont pas. Or le plan avancé par Jared Kushner prévoit, selon ses propres messages, un nouveau cadre de sécurité pour l’Europe, ce qui ressemble fort à l’exigence russe de longue date d’un reflux de l’OTAN. Donald Trump évoque un « grand et bel accord » concernant « toute l’Europe ». Zelensky parle d’un « Yalta 2.0 » et répond : « Nous ne voulons pas être divisés par la Russie. » Des diplomates occidentaux jugent qu’accepter ces demandes reviendrait à mettre fin à l’Alliance.

La position ukrainienne, qui subordonne toute discussion sur l’architecture régionale à l’arrêt de la guerre et à de vraies garanties, est cohérente. Elle reste fragile : Kyiv négocie avec le seul partenaire dont il dépend pour tenir.

L’enseignement dépasse l’Ukraine. Quand la sécurité d’un continent se discute entre trois délégations, dont une seule appartient à l’Alliance atlantique et aucune à l’Union européenne, les Européens constatent qu’ils ont délégué leur défense à une puissance dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec les leurs. Ils ont soutenu Kyiv sans disposer d’un siège là où se décide la suite.

Reste à observer si Washington traitera la sécurité européenne comme une monnaie d’échange, et si les capitales du continent trouveront les moyens de peser avant que le cadre soit fixé sans elles.


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