Face à Washington et Moscou, les Européens ont une capacité de refus, pas d’initiative

Donald Trump laisse entendre jeudi un accord avec Moscou qui concernerait « toute l’Europe », et pas seulement l’Ukraine. À Varsovie, Kaja Kallas répond que Poutine n’a pas de droit de veto sur la sécurité du continent. Les pourparlers d’Abu Dhabi, la semaine prochaine, testeront la place laissée aux Européens.

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • Donald Trump a évoqué un accord qui « concernera plus que l’Ukraine » et pourrait « concerner toute l’Europe », sans en donner le contenu. Aucun contenu précisé.
  • Pourquoi Jared Kushner parle-t-il d’une « architecture de sécurité européenne » élargie ? Washington cherche à lier le sort de l’Ukraine à la relation entre la Russie et l’Occident.
  • Le ministre polonais Sikorski juge un accord décidé « au-dessus de nos têtes » « impossible ». Que reste-t-il de ce levier européen, si Washington fixe le calendrier ?
  • Les pourparlers d’Abu Dhabi auront lieu la semaine prochaine. Les Européens devront-ils choisir entre un droit de veto sans projet et une contribution matérielle qui pèse ?

Donald Trump a parlé d’un accord qui « concernera plus que l’Ukraine » et pourrait « concerner toute l’Europe ». Il n’a donné aucun contenu, mais la formule a suffi à provoquer une réaction en chaîne à Varsovie, à Bruxelles et à Kyiv. Une déclaration n’est pas un accord, et il faut le rappeler. Elle révèle pourtant ce que Washington cherche : lier le sort de l’Ukraine à la relation entre la Russie et l’Occident, ce que Jared Kushner a confirmé en évoquant une « architecture de sécurité européenne » élargie.

Chaque acteur suit sa logique. Washington veut conclure et cherche un cadre assez large pour que chaque partie y trouve son compte. Moscou poursuit une revendication constante : avant l’invasion de février 2022, elle exigeait déjà le retrait des forces de l’Alliance des pays entrés après 1997. L’OTAN avait répondu par le droit des États souverains à choisir leurs alliances. Kyiv réclame des garanties crédibles. Les Européens, eux, refusent tout règlement qui récompenserait l’agression.

Kaja Kallas a raison sur un point : la Russie conteste un ordre que l’Alliance ne juge pas menaçant. Mais l’affirmation selon laquelle l’OTAN ne représentait « aucune menace » en 2021 décrit une intention, non la perception de Moscou. La négociation porte précisément sur cet écart, et personne n’en sortira en le déclarant inexistant.

La place à la table se mesure en moyens

Sikorski juge un accord décidé « au-dessus de nos têtes » tout simplement « impossible ». L’argument est solide sur un plan : des garanties de sécurité à l’Ukraine ne s’appliquent pas sans ceux qui devront les honorer. C’est un levier réel.

Il ne dit pourtant pas tout. Que l’on réclame depuis des mois un rôle plus important dans l’initiative américaine montre que cette place n’est pas acquise. La conception de l’architecture se joue entre Washington et Moscou, et les Européens ne sont consultés qu’« en marge » d’Abu Dhabi. Kushner promet un format multilatéral élargi en cas de progrès, mais c’est Washington qui en fixera le calendrier. Il y a là une dépendance structurelle : une sécurité continentale largement adossée à la garantie américaine donne à son pourvoyeur la main sur les termes. Il est aussi révélateur que la cheffe de la diplomatie de l’Union s’exprime sur un édifice qui repose d’abord sur l’OTAN, c’est-à-dire sur des moyens que l’Union ne commande pas.

Les Européens ne sont pourtant pas sans cartes. Les réactions convergentes de Varsovie, de Bruxelles et de Kyiv montrent qu’un accord bâti sans eux se heurterait à une résistance considérable. Cette capacité de blocage est réelle, mais elle reste une capacité de refus, non d’initiative.

Les pourparlers d’Abu Dhabi, la semaine prochaine, diront si cette distinction compte. Si Washington obtient un texte étroit sur l’Ukraine, la question d’un cadre européen plus large pourra attendre. S’il persiste à les lier, les Européens devront choisir entre un droit de veto sans projet propre et une contribution matérielle assez substantielle pour peser. La souveraineté qu’ils invoquent, ils ne la préserveront que s’ils se donnent les moyens de la garantir eux-mêmes.


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