🔥 Les essentiels de cette actualité
- Le procureur général du Nouveau-Mexique, Raúl Torrez, n’a reçu aucune réponse fédérale après son ultimatum du 31 juillet 2025 sur les dossiers du ranch Zorro d’Epstein.
- Seules 31 pages ont été transmises par le bureau fédéral, composées en majorité de coupures de presse et de documents largement caviardés.
- Pourquoi le SDNY, qui avait lui-même demandé au Nouveau-Mexique de suspendre son enquête en 2019, refuse-t-il aujourd’hui toute coopération ?
- Un État peut-il forcer le gouvernement fédéral à livrer des documents sur des crimes commis sur son propre sol, au risque d’un recours judiciaire inédit ?
Le procureur général du Nouveau-Mexique, Raúl Torrez, avait fixé au 31 juillet 2026 la date limite accordée au département fédéral de la Justice pour lui ouvrir l’accès aux documents non caviardés relatifs aux activités de Jeffrey Epstein sur son ranch Zorro, une propriété d’environ 4 000 hectares située dans le désert du Nouveau-Mexique. À l’expiration de ce délai, rien n’indiquait publiquement que les dossiers complets avaient été transmis. Les autorités fédérales avaient bien remis 31 pages largement inutilisables, tandis que le bureau du procureur fédéral du district sud de New York avait annoncé son refus de coopérer. Le problème n’est donc pas une absence absolue de réponse, mais le maintien d’un verrou fédéral sur les archives réclamées dans le cadre d’une enquête criminelle active.
L’affaire remonte à 2019. Le prédécesseur de Torrez, Hector Balderas, avait alors ouvert une première enquête sur le ranch Zorro, quelques mois avant la mort d’Epstein dans une prison new-yorkaise en août de la même année. Selon les autorités du Nouveau-Mexique, cette enquête avait été interrompue à la demande explicite du bureau du procureur fédéral pour le district sud de New York, qui menait sa propre procédure. Torrez a rouvert le dossier en février 2026, après la publication de milliers de documents mentionnant le ranch, de nombreuses photographies prises sur la propriété et de nouveaux éléments issus de fichiers du FBI jusque-là placés sous scellés. Le Nouveau-Mexique ne lance donc pas une enquête opportuniste : il reprend un dossier abandonné au profit d’une procédure fédérale qui ne lui a ensuite pas restitué les informations promises.
Un État face au verrou fédéral
C’est à ce stade que le rapport de force institutionnel devient visible. Torrez affirme avoir reçu des assurances de coopération de Todd Blanche, procureur général fédéral par intérim, et de Jay Clayton, ancien procureur fédéral du SDNY devenu directeur désigné du renseignement national. En pratique, le Nouveau-Mexique dit n’avoir reçu que 31 pages, constituées principalement d’anciennes coupures de presse, de documents déjà publics et de feuillets lourdement caviardés. Le SDNY, qui avait conduit l’enquête fédérale initiale et qui détient l’essentiel des archives recherchées, aurait ensuite informé Torrez qu’il ne coopérerait pas.
« Il semble que l’administration se soit surtout concentrée sur la gestion de la communication autour de l’affaire Epstein, plutôt que d’agir d’une manière démontrant un engagement réel à établir la vérité et à rendre des comptes », a déclaré Torrez.
La formulation est mesurée, mais l’accusation est grave. Le procureur général d’un État qui mène une enquête criminelle sur des faits susceptibles de s’être déroulés sur son territoire reproche à l’administration fédérale de contrôler la communication autour du dossier plutôt que de faciliter la recherche de témoins, de survivantes ou de personnes susceptibles d’avoir participé aux faits. Cette critique s’appuie sur une chronologie documentée : une première demande adressée en février 2026, plusieurs relances, des assurances verbales de coopération et, cinq mois plus tard, toujours aucun accès au dossier complet.
Le paradoxe est manifeste. Lors de son audition de confirmation au Sénat, Clayton a affirmé que ses équipes cherchaient à « établir un dialogue » avec le procureur général du Nouveau-Mexique afin de « parvenir à un accord ». Blanche a déclaré, de son côté, qu’il « continuait à travailler » avec le département de la Justice du Nouveau-Mexique. Torrez affirme pourtant n’avoir reçu aucune nouvelle supplémentaire de Blanche ou du SDNY après ces déclarations. Entre les assurances prononcées devant le Sénat et l’accès réellement accordé aux enquêteurs, l’écart demeure entier.
Le bureau du procureur fédéral pour le district du Nouveau-Mexique affirme, pour sa part, avoir « substantiellement répondu » à la demande de Torrez en lui transmettant 31 documents, dont certains le renvoyaient simplement vers le SDNY. Il précise ne pas avoir conduit l’enquête sur le ranch Zorro et n’avoir, par conséquent, ni recueilli ni conservé les pièces correspondantes. La répartition des responsabilités est donc claire : le bureau fédéral local affirme ne pas détenir les archives, tandis que le SDNY, qui les détient, refuse selon Torrez de les transmettre. C’est au cœur du bureau new-yorkais, celui-là même qui avait demandé l’arrêt des investigations locales en 2019, que se situe le véritable verrou.
Quand l’enquête locale dépend des archives de Washington
Cet épisode dépasse la seule affaire Epstein. Il révèle une tension structurelle du système fédéral américain : un État peut ouvrir une enquête criminelle, fouiller une propriété située sur son territoire et recueillir de nouveaux témoignages, tout en restant dépendant de documents détenus exclusivement par les autorités fédérales. Le Nouveau-Mexique poursuit donc ses investigations, mais affirme être privé d’éléments susceptibles d’identifier des survivantes, des témoins, de nouvelles personnes d’intérêt ou d’autres pistes. Face à ce refus, Torrez menace désormais d’utiliser tous les recours juridiques disponibles et n’exclut pas de poursuivre le département fédéral de la Justice.
Une telle procédure ouvrirait un affrontement institutionnel direct entre le Nouveau-Mexique et le gouvernement fédéral. Torrez n’a cependant pas encore précisé la forme exacte que prendrait ce recours ni dans quelle mesure il pourrait contraindre Washington à coopérer. Il soutient que Blanche dispose du pouvoir, « d’un simple trait de plume », d’autoriser ses enquêteurs et procureurs à consulter les dossiers. Les responsables fédéraux invoquent pour leur part certaines ordonnances de protection, notamment celles destinées à préserver l’identité des victimes. Le désaccord ne porte donc pas seulement sur l’existence des archives, mais sur la volonté et les conditions de leur transmission sécurisée.
« Chaque jour qui passe sans que cela se produise est un jour supplémentaire de retard dans la justice rendue aux survivantes », a ajouté Torrez.
L’enjeu dépasse une simple bataille administrative. Selon le département de la Justice du Nouveau-Mexique, les documents déjà publiés et lourdement caviardés montrent que les fichiers fédéraux contiennent les identités de survivantes, de témoins et d’individus potentiellement liés au réseau, ainsi que d’autres informations susceptibles d’être essentielles à l’enquête. Torrez affirme que leur consultation pourrait permettre de retrouver des preuves corroborantes et d’ouvrir de nouvelles pistes. Sans cet accès, l’enquête ne tourne pas entièrement à vide, mais elle progresse avec une partie décisive du dossier maintenue hors de portée.
Ce que l’on observe n’est donc pas un simple désaccord procédural entre deux administrations. Le Nouveau-Mexique affirme avoir interrompu son enquête en 2019 à la demande du gouvernement fédéral, lui avoir remis ses propres éléments, puis avoir attendu en vain que les informations relevant de sa compétence lui soient retournées. Sept ans plus tard, l’État tente de rouvrir le dossier tandis que Washington conserve le contrôle des archives susceptibles d’orienter l’enquête vers d’autres témoins ou vers des personnes ayant éventuellement participé aux faits. À ce stade, rien ne permet de conclure juridiquement que l’administration protège délibérément des responsables. Mais son refus d’ouvrir les dossiers nourrit précisément ce soupçon : le pouvoir fédéral semble consacrer davantage d’énergie à contrôler les documents et leur communication qu’à permettre à une enquête criminelle indépendante d’établir jusqu’où s’étendait le réseau Epstein.
Source : theguardian.com

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