L’homme obsolète : cette prédiction de 1956 que l’IA est en train de réaliser

L’homme obsolète : cette prédiction de 1956 que l’IA est en train de réaliser L’homme obsolète : cette prédiction de 1956 que l’IA est en train de réaliser

🔥 Les essentiels de cette actualité

  • En 1970, le roboticien Masahiro Mori théorisait la « vallée de l’étrange » : des robots trop humains provoquent du malaise, pas de la confiance.
  • Pourquoi des humains ordinaires tombent-ils désormais dans cette même vallée de l’étrange, autrefois réservée aux robots ratés ?
  • Une étude 2025 du Max Planck Institute portant sur plus d’un million de contenus montre que les humains imitent le vocabulaire de ChatGPT, même à l’oral.
  • Quelles conséquences sur nos identités individuelles si la honte d’être humain, décrite par Günther Anders dès 1956, s’étend désormais à nos façons de penser ?

Deux visages aperçus sur un fil Instagram, deux instants de malaise, et une question surgit : sommes-nous en train de devenir les imitations de nos propres inventions ? Joseph de Weck raconte avoir éprouvé cette sensation en voyant John Travolta à Cannes puis Carla Bruni aux côtés de Nicolas Sarkozy. Tous deux lui paraissaient parfaitement reconnaissables, mais étrangement différents d’eux-mêmes. Leur apparence a suscité des spéculations sur d’éventuelles interventions esthétiques, jamais reconnues par eux ; Carla Bruni a même déjà nié avoir eu recours à la chirurgie esthétique. L’essentiel est ailleurs : pendant une fraction de seconde, l’auteur a eu l’impression de regarder des êtres humains devenus des approximations d’eux-mêmes.

Ce trouble porte un nom : la « vallée de l’étrange ». En 1970, le professeur japonais de robotique Masahiro Mori décrivait le malaise que peuvent provoquer des robots presque humains, mais pas tout à fait. Plusieurs explications sont avancées : notre difficulté à classer immédiatement ce que nous voyons comme humain ou non humain, mais aussi certains détails – peau trop brillante, expressions figées – qui peuvent rappeler inconsciemment la maladie ou la mort. Pour un robot humanoïde, provoquer cette sensation constitue un échec. Mais que signifie-t-il lorsqu’un être humain commence lui-même à produire cet effet ?

Günther Anders : quand l’homme commence à avoir honte de lui-même

C’est ici que Günther Anders, philosophe germano-autrichien et premier mari d’Hannah Arendt, retrouve une étonnante actualité. Dans L’Obsolescence de l’homme, publié en 1956, il soutenait que le progrès technologique finirait par provoquer chez l’être humain une forme nouvelle de mépris de soi. Face à la perfection apparente des objets produits industriellement, l’homme en viendrait à regretter sa propre « maladresse corporelle » et son « imprécision charnelle ». Il éprouverait même de la honte d’être issu d’un processus de procréation « aveugle et non calculé, hautement archaïque », plutôt que d’avoir été conçu, optimisé et fabriqué comme un produit.

« Chaque jour, des machines engendrent des machines toujours plus belles. Nous seuls demeurons difformes, nous seuls naissons obsolètes. »

Anders allait plus loin : des humains intimidés par la perfection de leurs objets ne chercheraient pas nécessairement à s’en libérer. Ils voudraient au contraire leur ressembler, devenir moins imprévisibles, moins imparfaits, davantage standardisés et optimisés, presque « assemblés ». Joseph de Weck voit dans l’essor mondial des procédures esthétiques un écho contemporain de cette intuition. La logique ne consiste plus toujours à corriger discrètement un défaut pour paraître naturel, mais parfois à adopter les codes mêmes du produit conçu : symétrie, contours reconnaissables, lèvres au Botox associées à l’esthétique de Kim Kardashian ou mentons très anguleux recherchés par certains adeptes du looksmaxxing.

Mais ce qu’Anders décrivait à propos du corps semble désormais atteindre l’esprit. Dans l’âge de l’intelligence artificielle, la comparaison ne porte plus seulement sur notre apparence face aux objets parfaitement fabriqués. Elle porte sur notre cerveau lui-même : irrégulier, fatiguable, sensible à l’humeur et aux limites biologiques, confronté à la puissance de calcul permanente et toujours disponible de l’intelligence artificielle. Le complexe d’infériorité technologique décrit par Anders pourrait ainsi changer d’échelle : après avoir voulu remodeler son corps à l’image du produit industriel, l’humain risque désormais de vouloir remodeler sa pensée à l’image de la machine.

Intelligence artificielle : quand la machine commence à remodeler l’humain

Une étude de 2025 du Max Planck Institute for Human Development donne à cette intuition un élément particulièrement troublant. Les chercheurs ont analysé environ 360 000 vidéos YouTube et 772 000 podcasts et observé qu’après le lancement public de ChatGPT, certains mots particulièrement associés au langage du chatbot – notamment « delve », « boast » ou « meticulous » – apparaissaient beaucoup plus fréquemment dans le langage parlé. Cette évolution ne démontre pas, à elle seule, que ChatGPT a directement reprogrammé notre façon de parler. Elle montre néanmoins une convergence mesurable entre certains marqueurs du langage produit par l’IA et ceux désormais davantage présents dans le langage parlé humain.

L’imitation ne concernerait donc plus seulement les corps. Elle devient linguistique, stylistique et comportementale. Un message sentimental peut soudain paraître trop mécanique. Une chanson émouvante peut être écoutée pendant des jours avant que l’on découvre qu’elle a été produite par un programme qui n’a jamais vécu ce qu’il raconte. Un ancien collègue autrefois adepte des réponses de deux lignes peut brusquement publier trois textes impeccablement structurés par semaine. Le malaise apparaît chaque fois qu’un doute s’installe : ce que nous lisons, entendons ou regardons provient-il encore réellement d’un être humain ?

Le mouvement devient alors circulaire. Plus l’intelligence artificielle perfectionne son imitation de l’être humain tout en éliminant certains de ses défauts, plus nous risquons de considérer nos propres imperfections comme des anomalies à corriger. Et plus nous cherchons à écrire, parler ou nous comporter comme les machines, plus la frontière qui permettait autrefois de distinguer clairement le produit de son créateur devient floue. La « vallée de l’étrange » ne concerne alors plus seulement le robot presque humain : elle devient cet espace hybride dans lequel la technologie apprend à nous ressembler pendant que nous apprenons à lui ressembler.

La réponse ne consiste pas nécessairement à rejeter toute intelligence artificielle ou toute transformation esthétique. Joseph de Weck propose quelque chose de plus subtil : conserver précisément ce sentiment de malaise. Cette hésitation devant un visage trop parfait, un texte trop lisse ou une voix dont on ne sait plus si elle est humaine peut devenir une forme de vigilance. Tant qu’une part de nous demeure capable de reconnaître que quelque chose se perd lorsque l’humain cherche à devenir aussi régulier, prévisible et optimisé que ses machines, une résistance reste possible. Le véritable danger ne commencerait peut-être pas lorsque les machines parviendront parfaitement à nous imiter, mais lorsque nous ne verrons plus aucun problème à leur ressembler.

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Source : theguardian.com


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