🔥 Les essentiels de cette actualité
- 93 % de croissance en un an, 1,94 milliard de dollars de chiffre d’affaires : Palantir pulvérise les attentes de Wall Street et s’impose comme un cas à part dans l’IA d’entreprise.
- Les contrats avec le gouvernement américain bondissent de 90 % sur un an : pourquoi les États confient-ils leurs capacités analytiques les plus sensibles à une entreprise privée étrangère ?
- Palantir promet à ses clients souveraineté et contrôle sur leurs données, tout en les enfermant dans une dépendance croissante à ses propres architectures technologiques.
- Du NHS britannique à l’agence ICE américaine : à quelle profondeur ces systèmes sont-ils désormais enracinés dans les appareils d’État, et à quel coût pourrait-on s’en extraire ?
Les résultats trimestriels de Palantir ne sont pas simplement bons. Ils sont, selon les propres mots de son directeur général Alex Karp, « d’un autre monde ». Le chiffre d’affaires a progressé de 93 % sur un an pour atteindre 1,94 milliard de dollars, dépassant largement les 1,8 milliard attendus par Wall Street. Le cours de l’action a immédiatement gagné 10 %. Plus révélateur encore, les revenus provenant des contrats avec le gouvernement américain ont bondi de 90 %, à 809 millions de dollars. Palantir ne profite pas seulement de l’essor de l’intelligence artificielle : l’entreprise prospère avec l’expansion des besoins militaires, policiers et migratoires de l’État américain.
Cette performance mérite qu’on s’y arrête, non pour célébrer un succès boursier, mais pour comprendre ce qui est désormais récompensé par les marchés. Palantir fournit aux administrations des plateformes capables de rassembler des informations dispersées, de faire apparaître les relations entre des individus, de rechercher des adresses ou des téléphones et de transformer des millions de données en décisions opérationnelles. Lorsqu’un gouvernement veut identifier plus rapidement une personne, suivre ses déplacements ou accélérer une procédure d’expulsion, la technologie privée devient l’infrastructure invisible de la contrainte publique. La question n’est donc pas seulement de savoir qui contrôle les données, mais qui tire profit de leur transformation en pouvoir administratif.
Le contrôle des données comme argument, la dépendance comme produit
Dans sa lettre aux actionnaires, Alex Karp prend soin de distinguer Palantir des grands laboratoires d’intelligence artificielle comme OpenAI ou Anthropic. Selon lui, les modèles génératifs ont construit leur puissance en absorbant une immense partie de la production écrite humaine, tandis que les clients de Palantir conserveraient le contrôle de leurs propres informations. L’argument est autant politique que commercial : l’entreprise ne se présente pas comme une nouvelle aspiratrice de données, mais comme l’outil permettant aux États et aux grandes organisations d’exploiter plus efficacement celles qu’ils détiennent déjà.
« Nous avons toujours refusé, et continuerons de refuser, d’entrer dans une relation parasitaire avec nos partenaires. »
Cette posture est habile, car elle répond à la crainte légitime des organisations publiques et privées de perdre la maîtrise de leur patrimoine informationnel. Mais Palantir ne fait pas disparaître le problème de la dépendance : elle le déplace. Une administration peut conserver juridiquement la propriété et le contrôle de ses données tout en devenant techniquement dépendante du logiciel qui permet de les réunir, de les interpréter et de les rendre utilisables. Pour un État, un hôpital ou un service de renseignement, la souveraineté ne consiste pas seulement à posséder les fichiers, mais à pouvoir continuer de les exploiter sans rester prisonnier d’un fournisseur privé.
Pour Jacob Bourne, analyste chez Emarketer, Palantir constitue l’un des contre-exemples les plus solides à l’idée selon laquelle l’intelligence artificielle destinée aux entreprises resterait bloquée au stade expérimental. Il souligne néanmoins que cette croissance ne résout pas la question de la pérennité de la couche logicielle occupée par Palantir si les futurs modèles d’IA deviennent capables d’en reproduire certaines fonctions. Cette incertitude technologique n’affaiblit toutefois pas le constat politique immédiat : l’intelligence artificielle se déploie déjà à grande échelle lorsqu’elle permet aux administrations de surveiller, de sélectionner et d’intervenir plus rapidement.
ICE, les expulsions et la rente sécuritaire
Ce qui distingue Palantir de nombreux acteurs de la technologie est son enracinement volontaire dans les appareils gouvernementaux. La hausse de 90 % de ses revenus publics américains montre que cette activité constitue l’un des principaux moteurs de sa croissance. ICE a déjà chargé l’entreprise de développer ImmigrationOS, une plateforme conçue pour fluidifier la sélection des personnes visées, leur arrestation, le suivi des départs et la chaîne allant de l’identification à l’expulsion. En juin 2026, l’agence a encore attribué à Palantir près de 45,85 millions de dollars pour moderniser ses systèmes de gestion des enquêtes et d’analyse. L’État durcit sa politique migratoire ; l’entreprise qui fournit son infrastructure encaisse les contrats.
La réalité politique apparaît dans les usages. Les documents relatifs aux systèmes d’ICE décrivent une architecture capable de relier les dossiers concernant une même personne, de croiser des informations issues de plusieurs bases, de rechercher des adresses et des numéros de téléphone ou encore d’établir des liens entre des individus, des organisations et des enquêtes. D’autres documents montrent que les outils de Palantir ont servi à exploiter des données de voyage, des scans de permis de conduire et des informations de localisation provenant des téléphones. Palantir ne prononce pas elle-même les expulsions, mais elle fournit à l’État la machine qui réduit le temps séparant la donnée, l’identification, la localisation et l’intervention.
Le paradoxe demeure. Karp promet à ses clients de conserver le contrôle de leurs données face aux grands modèles de langage, mais cette autonomie informationnelle peut s’accompagner d’une dépendance croissante à l’architecture propriétaire de Palantir. Le cas du NHS britannique l’illustre : les documents officiels précisent que le service public conserve le contrôle de ses données et que le fournisseur ne peut pas les utiliser pour son propre compte, mais le contrat initial dépasse 182 millions de livres et peut atteindre 330 millions selon l’utilisation de la plateforme. Le danger n’est donc pas nécessairement que Palantir vole les données de l’État, mais que l’État ne puisse plus organiser efficacement ses propres services sans continuer à acheter la technologie de Palantir.
La performance financière de Palantir révèle ainsi la formation d’une véritable rente sécuritaire. Plus l’État veut agréger de données, identifier des individus, hiérarchiser des cibles et accélérer ses opérations, plus il enrichit l’entreprise privée qui rend cette puissance techniquement possible. Les marchés célèbrent une croissance de 93 % ; derrière ce chiffre se trouvent aussi des systèmes conçus pour rendre les enquêtes, les arrestations et les expulsions plus rapides et plus industrialisées. La question n’est plus seulement de savoir jusqu’où Palantir est entrée dans l’État, mais si une puissance publique peut encore prétendre contrôler sa politique lorsqu’elle dépend d’une entreprise cotée pour voir, relier et agir.
IMPORTANT - À lire
Palantir, ICE, NHS, souveraineté numérique : ces enjeux ne sont que la surface d'un basculement géopolitique plus profond que nous analysons chaque mois.
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Source : theguardian.com




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