🔥 Les essentiels de cette actualité
- La Knesset a adopté en première lecture un projet de loi soutenu par le Likud qui crée un organisme public doté de pouvoirs d’expropriation foncière sur les sites archéologiques de Cisjordanie, avec une clause d’extension possible à Gaza.
- Des archéologues israéliens et internationaux ont immédiatement alerté que le contrôle des sites entraîne mécaniquement celui des terres environnantes, transformant la préservation patrimoniale en vecteur d’annexion territoriale de facto.
- L’article analyse ce texte comme un maillon d’une stratégie plus large : routes de contournement, expansion des implantations et discussions ouvertes sur l’annexion formelle convergent vers un renforcement accéléré de la présence israélienne en Cisjordanie.
- La discrétion du vecteur choisi constituerait, selon l’article, la principale force du dispositif : un organisme de protection du patrimoine suscite bien moins de résistance diplomatique qu’un décret d’annexion territoriale explicite.
- Le projet de loi soulève-t-il une contradiction entre les déclarations israéliennes sur une solution négociée et chaque mesure qui réduit l’espace territorial disponible pour un futur accord sur la Cisjordanie ?
La Knesset a adopté en première lecture, dans la nuit de mardi, un projet de loi soutenu par le Likud qui étendrait de manière substantielle le contrôle gouvernemental israélien sur les antiquités, les sites du patrimoine et l’archéologie en Cisjordanie. Le texte prévoit la création d’un nouvel organisme public doté de pouvoirs d’achat et d’expropriation foncière dans les territoires occupés, avec une clause permettant d’étendre ultérieurement son autorité à Gaza. Des archéologues israéliens et internationaux ont immédiatement tiré la sonnette d’alarme : derrière le langage de la préservation patrimoniale se dissimulerait, selon eux, un instrument d’annexion rampante.
La chose mérite qu’on s’y arrête. L’archéologie n’est jamais un acte innocent en territoire contesté. Elle suppose des choix : quels sites fouiller, quels récits valoriser, qui détient l’autorité de nommer, de classer et de gérer. En Cisjordanie, ces choix s’inscrivent dans un rapport de force structurel où l’État israélien détient déjà, depuis 1967, le contrôle militaire et administratif de vastes pans du territoire. Que ce même État se dote désormais d’un bras institutionnel supplémentaire pour administrer le sous-sol et les pierres de ce territoire, c’est franchir une étape qualitative dans l’affirmation d’une souveraineté de facto.
« Utiliser les antiquités pour l’annexion »
Ce titre, qui n’est pas une métaphore journalistique mais le résumé que font les archéologues critiques du projet, désigne une réalité précise. Le contrôle des sites archéologiques entraîne mécaniquement le contrôle des terres environnantes : zones de protection, périmètres de fouille, accès réglementés. En créant un organisme doté de pouvoirs d’expropriation, le législateur israélien se donne les moyens juridiques d’étendre l’emprise territoriale de l’État sur des zones qui n’ont pas encore fait l’objet d’une annexion formelle. Le patrimoine devient ainsi un vecteur de souveraineté, avant même que la souveraineté soit revendiquée officiellement.
Un instrument législatif au service d’une stratégie territoriale
Ce mouvement législatif ne surgit pas dans le vide. Il intervient dans un contexte où plusieurs signaux convergent vers un renforcement accéléré de la présence israélienne en Cisjordanie : construction d’une route de contournement destinée, selon les déclarations officielles, à permettre à « un million d’Israéliens » de s’installer dans les territoires, projets d’expansion des implantations et discussions ouvertes au sein de la coalition sur une annexion formelle de certaines zones. Le projet de loi sur les antiquités s’inscrit dans cette séquence comme un maillon supplémentaire d’une chaîne dont la logique d’ensemble est lisible.
Ce qui frappe dans la mécanique de ce texte, c’est précisément la discrétion du vecteur choisi. L’annexion par les routes ou par les implantations est visible, documentée, contestée sur la scène internationale. L’annexion par l’archéologie l’est beaucoup moins. Un organisme chargé de protéger des mosaïques byzantines ou des tombes de l’âge du bronze suscite infiniment moins de résistance diplomatique qu’un décret d’annexion territoriale. C’est la force du dispositif : il avance masqué sous les habits du patrimoine de l’humanité.
La mention explicite, dans le projet de loi, d’une extension possible à Gaza mérite une attention particulière. Elle révèle que le texte n’est pas conçu comme une mesure ponctuelle liée à un contexte spécifique, mais comme un cadre général, extensible, destiné à accompagner toute expansion future du contrôle territorial israélien. Que l’on soit en Cisjordanie ou à Gaza, l’outil législatif serait le même : un organisme public, des pouvoirs d’expropriation, une légitimité patrimoniale.
L’archéologie comme argument de souveraineté historique
Il faut comprendre pourquoi l’archéologie est un terrain particulièrement fertile pour ce type de stratégie. En Cisjordanie, les sites archéologiques ne sont pas de simples curiosités scientifiques : ils sont des arguments. Chaque vestige de la présence hébraïque antique dans ces terres peut être mobilisé pour fonder une revendication de continuité historique, donc de légitimité souveraine. Contrôler les fouilles, c’est contrôler le récit. Contrôler le récit, c’est produire une forme de droit, pas juridique au sens formel, mais symbolique et politique.
Cette logique n’est pas propre à Israël. De nombreux États ont utilisé l’archéologie comme instrument de légitimation nationale ou de revendication territoriale. Ce qui est notable ici, c’est la conjonction entre la dimension symbolique et la dimension matérielle : le projet de loi ne se contente pas de financer des fouilles ou de classer des sites, il doterait le nouvel organisme de pouvoirs réels d’achat et d’expropriation. Le passage du symbolique au foncier est précisément ce qui inquiète les archéologues qui ont alerté sur le texte.
Du point de vue des populations palestiniennes, qui vivent sur ces terres et dont une partie de l’identité est également ancrée dans ce patrimoine, islamique, ottoman, byzantin, mais aussi cananéen et hébraïque, la signification du texte est limpide : un acteur extérieur s’arroge le droit de gérer, de définir et d’exploiter un héritage qu’elles considèrent comme le leur. Que cela se fasse au nom de la science ou de la préservation ne change rien à la réalité du rapport de force.
La question que pose ce projet de loi, au fond, est celle de la cohérence entre les déclarations et les actes. Israël affirme ne pas avoir renoncé à une solution négociée pour la Cisjordanie. Mais chaque mesure législative qui étend son emprise administrative, foncière ou institutionnelle sur ces territoires réduit mécaniquement l’espace dans lequel une telle solution pourrait un jour s’inscrire. Les pierres qu’on classe aujourd’hui sous autorité israélienne seront plus difficiles à restituer demain à une souveraineté différente. L’archéologie, comme toujours, est affaire de temps long, et c’est précisément pour cela qu’elle est un si efficace instrument de politique territoriale.
Source : haaretz.com


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