🔥 Les essentiels de cette actualité
- Le Parlement européen a approuvé le 24 juin l’euro numérique à 43 voix pour, visant une émission complète par la BCE en 2029.
- Visa et Mastercard dominent structurellement les paiements en Europe : l’euro numérique peut-il réellement briser cette dépendance américaine ?
- Contrairement au billet de banque, l’euro numérique est traçable et programmable par nature : quelles garanties concrètes pour la vie privée des citoyens ?
- Passer d’une dépendance envers des opérateurs privés à une BCE non élue : est-ce là une véritable reconquête de souveraineté pour les États membres ?
Le vote de la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, mardi 23 juin, a été accueilli comme une victoire par ses partisans. 43 voix pour, 14 contre, 1 abstention : la position du Parlement sur l’euro numérique est désormais arrêtée, ouvrant la voie à une phase pilote prévue pour le second semestre 2027 et à une éventuelle émission par la Banque centrale européenne en 2029. Aurore Lalucq, eurodéputée socialiste française et présidente de la commission, n’a pas caché son enthousiasme.
« C’est un jour historique pour l’Europe. »
L’argument central des promoteurs du projet est connu : l’Europe reste structurellement dépendante des infrastructures de paiement américaines, Visa et Mastercard en tête. Une monnaie numérique émise et garantie par la BCE permettrait, selon eux, de réduire cette dépendance, de préserver la souveraineté monétaire du continent et d’assurer un accès universel à de la monnaie publique à l’ère numérique. Peter Norwood, chargé de recherche à l’ONG Finance Watch, résume bien l’ambition affichée : « garantir un accès inclusif à la monnaie publique dans un paysage de paiements de plus en plus numérique, tout en protégeant la souveraineté européenne. »
Le raisonnement souverainiste est, en surface, cohérent. La domination des opérateurs américains sur les systèmes de paiement européens est une réalité documentée. Chaque transaction par carte effectuée en Europe alimente les bilans de groupes dont les sièges sociaux, les décisions stratégiques et les obligations légales obéissent au droit américain. Mais la proposition d’une alternative publique, adossée à une banque centrale supranationale, répond à un problème réel par une solution politiquement dangereuse.
Une souveraineté qui change de mains
Mais c’est précisément ici que l’argument doit être retourné. Remplacer la dépendance envers des acteurs privés américains par une dépendance envers une institution supranationale européenne, la BCE, ne constitue pas un progrès du point de vue de la souveraineté des États membres. La BCE n’est pas un gouvernement élu. Elle ne rend pas compte devant les peuples européens au sens où un parlement national le fait. Et une monnaie numérique de banque centrale n’est pas un simple équivalent dématérialisé du billet de banque.
La différence est technique, mais elle est fondamentale. Un billet de 20 euros est un instrument anonyme, non traçable, non programmable. L’euro numérique, lui, sera nécessairement adossé à une infrastructure informatique capable, en droit comme en pratique, d’identifier les transactions, d’en limiter l’usage ou d’en conditionner les modalités. Ce n’est pas de la science-fiction : c’est la nature même d’une monnaie numérique de banque centrale, documentée dans les travaux académiques et institutionnels sur le sujet, y compris ceux de la BCE elle-même.
Le négociateur du Parlement, l’eurodéputé conservateur espagnol Fernando Navarrete Rojas, a tenté de rassurer sur ce point, en insistant sur la complémentarité avec le cash plutôt que sur son remplacement. « Nous renforçons l’accès et l’acceptation des espèces tout en rendant la monnaie de banque centrale disponible sous forme numérique », a-t-il déclaré. Il a d’ailleurs significativement évolué dans ce dossier, passant d’une position initiale restrictive, favorable à un usage limité aux seules situations sans connexion mobile ou internet, à un soutien à un dispositif bien plus large, après des pressions des groupes centristes et de gauche.
« L’euro numérique complétera les espèces, il ne les remplacera pas. »
La promesse est claire. Mais les promesses institutionnelles ont une durée de vie qui n’est jamais garantie par le seul texte fondateur. Les garde-fous inscrits aujourd’hui dans un règlement européen peuvent être modifiés demain par un autre règlement. Ce qui est présenté comme un plancher de protection peut devenir un plafond de droits, progressivement abaissé sous la pression de circonstances jugées exceptionnelles : crise financière, lutte contre le blanchiment, impératifs de stabilité monétaire. La programmabilité de la monnaie numérique n’est pas un risque théorique : c’est une capacité technique inscrite dans son architecture, et donc toujours disponible pour qui en détient les clés.
Le vrai rapport de forces
Le vote du Parlement s’inscrit dans un calendrier précis. Christine Lagarde, présidente de la BCE, avait qualifié la veille du vote un résultat positif de « jalon » dans l’histoire de l’euro numérique. Le terme n’est pas neutre : il signale que l’institution monétaire considère ce projet comme une étape dans un mouvement plus long, dont elle entend piloter la trajectoire. C’est précisément le problème : dans ce dispositif, ce ne sont pas les peuples qui définissent les règles du jeu monétaire, mais une institution indépendante, supranationale et largement soustraite au contrôle démocratique direct.
Les États membres, quant à eux, sont invités à conclure un accord avec le Parlement d’ici à la fin de l’année. Leur marge de négociation existe, mais elle reste structurellement limitée : l’émission de la monnaie restera de la compétence exclusive de la BCE, et les conditions techniques de fonctionnement du système numérique seront définies par une institution dont aucun gouvernement national ne peut dicter les choix opérationnels. C’est le paradoxe de la construction monétaire européenne : elle a transféré la souveraineté monétaire des États vers une banque centrale indépendante, au nom de la crédibilité et de la stabilité. L’euro numérique approfondit ce mouvement, il ne le corrige pas.
Le débat sur la vie privée a lui aussi été significatif dans la genèse de ce texte. Les réticences exprimées par les groupes de droite, souvent caricaturées par leurs détracteurs comme relevant de la théorie du complot, portaient en réalité sur une question légitime : dans quelle mesure une monnaie numérique de banque centrale peut-elle être conçue pour garantir un anonymat comparable à celui du cash ? La réponse honnête est que cet anonymat sera, au mieux, partiel et conditionnel, et au pire, déclaratoire sans être techniquement garanti. Ce n’est pas un détail technique : c’est le cœur politique du dossier. Une monnaie qui ne garantit pas l’anonymat du cash ouvre mécaniquement la voie à une traçabilité que les citoyens n’ont jamais acceptée par vote direct.
L’euro numérique peut effectivement réduire la dépendance aux opérateurs privés américains. Mais cet objectif stratégique sert désormais de cheval de Troie à une autre dépendance : celle envers une BCE dotée d’une infrastructure monétaire numérique centralisée, capable de rendre les paiements plus traçables, plus conditionnels et plus dépendants de règles techniques définies loin des peuples. La question qui restera ouverte, bien au-delà du vote de cette semaine, est donc la suivante : entre la dépendance envers Visa et Mastercard et la dépendance envers une banque centrale supranationale disposant d’un levier numérique sur la monnaie, quelle liberté concrète les citoyens européens auront-ils réellement gagnée ?
Source : euractiv.com

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