🔥 Les essentiels de cette actualité
- Devant l’Assemblée générale de l’ONU, Erdogan dénonce la mort de plus de 1 300 civils à Gaza malgré un cessez-le-feu coparrainé par Washington.
- Pourquoi la Turquie se pose-t-elle en mandataire de la cause palestinienne alors qu’elle maintient des liens économiques actifs avec Israël ?
- Les États-Unis ont refusé un visa à Mahmoud Abbas pour la deuxième année consécutive, l’empêchant de s’exprimer devant l’ONU.
- L’ONU, structurellement paralysée par les droits de veto des grandes puissances, peut-elle encore prétendre réguler les conflits armés majeurs ?
Recep Tayyip Erdogan a choisi la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies pour prononcer l’une de ses attaques les plus sévères contre la politique menée par le gouvernement israélien à Gaza et en Cisjordanie occupée. La délégation israélienne a quitté la salle tandis que des représentants palestiniens applaudissaient. Au-delà de cette confrontation diplomatique, le discours du président turc remet surtout au centre une question devenue récurrente : celle de l’incapacité de l’ONU à imposer ses décisions lorsqu’elles se heurtent aux intérêts et aux alliances des grandes puissances.
Sur le fond, Erdogan affirme que plus de 1 300 civils ont été tués à Gaza malgré ce qu’il qualifie de « prétendu cessez-le-feu » soutenu par Washington. Il soutient également que le Hamas et les autres groupes palestiniens ont accepté la deuxième phase du cadre conclu en octobre, tandis qu’Israël poursuit ses opérations à Gaza et que la pression des colons s’accentue en Cisjordanie occupée. Ces chiffres et cette présentation sont ceux avancés par le président turc dans son discours. Ils nourrissent son accusation centrale : malgré les engagements diplomatiques annoncés, la population palestinienne continue de payer le prix du conflit.
« Nous faisons face à une mentalité génocidaire qui ne se lasse jamais de tuer. Personne qui a de l’humanité, de la compassion ou une conscience ne peut fermer les yeux. »
Erdogan a également décrit Gaza comme le « camp de concentration » le plus inhumain de notre époque. La formule est volontairement radicale et Israël rejette les accusations de génocide portées contre lui. Mais la position turque ne se limite plus à une dénonciation verbale : Ankara a suspendu tout commerce avec Israël et réclame depuis plusieurs mois des mesures internationales contre le gouvernement israélien. Erdogan cherche ainsi à faire de la Turquie l’une des principales voix diplomatiques de la cause palestinienne, dans un contexte où plusieurs alliés occidentaux d’Israël ont eux-mêmes durci leurs critiques concernant Gaza et la colonisation en Cisjordanie.
L’ONU face à son impuissance sur Gaza
Le discours d’Erdogan ne se limite pas à Israël. Il met directement en cause le fonctionnement des Nations unies. Le président turc estime que l’organisation, créée il y a quatre-vingt-un ans pour préserver la paix et la sécurité internationales, a été rendue incapable d’accomplir cette mission. Il cite notamment les crises palestinienne, libanaise et soudanaise pour illustrer ce qu’il considère comme une paralysie du système multilatéral. Le constat sur l’impuissance du système onusien est d’ailleurs partagé jusque dans ses propres rangs : dans son dernier discours devant l’Assemblée générale, António Guterres a reconnu que les mécanismes d’action collective étaient soumis à une pression croissante et que les institutions internationales reflétaient encore les rapports de force d’une époque révolue.
Cette critique s’inscrit dans une bataille plus ancienne menée par Erdogan contre l’architecture du Conseil de sécurité. Il dénonce un système dans lequel plus de 190 États restent dépendants des décisions de cinq membres permanents disposant d’un droit de veto. La guerre à Gaza lui offre aujourd’hui un argument supplémentaire pour attaquer cette organisation : une institution peut multiplier les résolutions, les appels au cessez-le-feu ou les condamnations, mais leur application demeure tributaire de la volonté des États. La critique turque porte donc moins sur l’existence de l’ONU que sur un rapport de force qui permet aux grandes puissances de bloquer ou de limiter son action lorsqu’elles considèrent leurs intérêts directement engagés.
L’absence physique de Mahmoud Abbas constitue un autre symbole utilisé par Erdogan. Pour la deuxième année consécutive, les États-Unis ont refusé au président de l’Autorité palestinienne le visa lui permettant d’assister personnellement à l’Assemblée générale. L’ONU a finalement autorisé Abbas à intervenir par vidéo après un vote adopté par 152 voix contre 3. Erdogan a promis que la Turquie continuerait à porter la voix d’un État palestinien « libre et souverain ». Le contraste est politiquement lourd : alors que le siège des Nations unies est censé accueillir les représentants du monde entier, le pays hôte conserve un pouvoir déterminant sur l’accès physique de certains dirigeants à cette tribune.
Erdogan a également abordé la guerre en Ukraine, appelant à sa fin dans le respect de l’intégrité territoriale et de la souveraineté ukrainiennes. Cette position illustre une diplomatie turque qui cherche à conserver plusieurs canaux simultanément : Ankara appartient à l’OTAN tout en maintenant des relations avec Moscou, critique frontalement le gouvernement israélien tout en cherchant à jouer un rôle régional, et conteste le fonctionnement des institutions occidentales sans rompre avec elles. Erdogan défend ainsi une politique étrangère fondée sur l’autonomie stratégique de la Turquie et sur sa capacité à dialoguer avec des camps opposés.
Ce discours à l’Assemblée générale illustre finalement la contradiction qui traverse aujourd’hui le système multilatéral : l’ONU demeure la principale tribune diplomatique mondiale, mais sa capacité à arrêter une guerre ou à imposer une décision reste limitée lorsque les principales puissances refusent d’aller dans la même direction. Sur Gaza, Erdogan choisit de désigner directement le gouvernement israélien et d’appeler les autres États à accroître la pression sur lui. Israël rejette les accusations de génocide, mais la poursuite de la guerre, la situation humanitaire et l’expansion des colonies en Cisjordanie alimentent désormais des critiques qui dépassent largement Ankara. Derrière la violence des mots du président turc demeure donc une question beaucoup plus difficile à écarter : que vaut le droit international lorsqu’aucun mécanisme politique ne permet réellement de le faire appliquer ?
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Source : aljazeera.com



