🔥 Les essentiels de cette actualité
- En neuf jours, un site fantôme a produit 560 000 mots en 124 rapports académiques, financés via un contrat de 900 000 dollars lié à une agence d’État israélienne.
- ChatGPT et Perplexity citaient ce contenu fabriqué en réponse à des questions neutres : qui contrôle réellement les sources que les IA restituent aux utilisateurs ?
- L’opération visait non pas l’opinion publique directement, mais l’infrastructure cognitive algorithmique qui structure l’accès à l’information pour des millions de personnes.
- Si ce modèle d’institutions fantômes optimisées pour l’IA est exportable, quels États ou groupes d’intérêt pourraient s’en emparer sur d’autres sujets sensibles ?
La révélation d’une opération d’influence financée dans le cadre de la communication gouvernementale israélienne et visant l’écosystème de l’intelligence artificielle dépasse largement le scandale diplomatique ordinaire. Elle révèle quelque chose de plus structurel : la guerre de l’information se déplace désormais vers les systèmes qui organisent, hiérarchisent et synthétisent la connaissance pour des millions d’utilisateurs. Et c’est précisément ce changement d’échelle qui transforme l’affaire Hanover en sujet géopolitique majeur.
Les éléments rapportés par Al Jazeera sont suffisamment précis pour mériter d’être pris au sérieux. Le Hanover Institute for Public Policy se présentait comme un think tank américain, mais semblait ne disposer ni de véritables bureaux, ni de chercheurs identifiables, ni d’une présence institutionnelle significative. En seulement neuf jours, son site aurait publié plus de 560 000 mots répartis dans 124 rapports à l’apparence académique. Des documents déposés au titre du Foreign Agents Registration Act (FARA) permettent de retracer le financement de l’opération à travers plusieurs sociétés de communication jusqu’à LaPam, l’agence publicitaire de l’État israélien. Piro Inc., agence new-yorkaise impliquée dans le dispositif, opérait dans le cadre d’un ordre de mission numérique de 900 000 dollars lié au compte israélien.
Piro commercialise cette méthode sous le nom d’« AI Story Optimization », ou optimisation narrative pour l’intelligence artificielle. L’objectif est de produire du contenu facilement repérable par les moteurs de recherche et aisément assimilable par les grands modèles de langage. Les documents publiés par Hanover étaient notamment structurés autour de questions susceptibles d’être posées à une IA : Israël utilise-t-il la famine comme arme à Gaza ? L’armée israélienne est-elle « l’armée la plus morale du monde » ? Selon Al Jazeera, des tests réalisés par Politico ont montré que ChatGPT et Perplexity avaient cité du contenu de Hanover en réponse à des questions neutres portant sur Gaza, l’antisionisme et l’antisémitisme.
« L’objectif, dès lors, n’était pas simplement de persuader les lecteurs. Il s’agissait d’influencer les algorithmes qui déterminent de plus en plus quelles informations ces lecteurs reçoivent. »
C’est là que réside la nouveauté stratégique. Les États ont toujours cherché à façonner les perceptions étrangères par la propagande, la diplomatie publique, le lobbying ou les relations presse. Israël n’a évidemment pas inventé ces méthodes. Mais l’affaire Hanover montre une évolution beaucoup plus inquiétante : la cible n’est plus seulement l’opinion publique directement, mais les machines qui servent désormais d’intermédiaires entre cette opinion et l’immense masse d’informations disponibles. La bataille ne porte donc plus uniquement sur ce que les citoyens lisent, mais sur ce que les systèmes qui répondent à leurs questions considèrent comme une source crédible.
Une intelligence artificielle générative ne dispose pas d’un accès indépendant à la réalité. Elle produit ses réponses à partir d’informations élaborées par des humains et rendues accessibles dans l’écosystème numérique. Si cet environnement est volontairement saturé de rapports optimisés, présentés sous une apparence académique, enrichis de statistiques, de graphiques et de références légitimes mais orientés dans leur sélection et leur cadrage, le résultat peut prendre l’apparence d’un savoir neutre. C’est précisément ce qui rend ce type d’opération potentiellement plus efficace qu’une propagande classique : l’utilisateur peut recevoir le cadrage sans même savoir qu’une stratégie de communication gouvernementale se trouve derrière la source initiale.
Quand Israël investit l’architecture même de l’information
La vulnérabilité révélée par Hanover dépasse évidemment le conflit israélo-palestinien. N’importe quel gouvernement, entreprise ou groupe d’intérêt suffisamment doté peut chercher à créer des contenus spécifiquement conçus pour influencer la manière dont les systèmes d’IA construisent leurs réponses. Mais le cas israélien est particulièrement révélateur parce qu’il montre comment une infrastructure ancienne de lobbying, de communication et de bataille narrative peut rapidement se déplacer vers un nouvel environnement technologique. Avec l’IA, la guerre de l’information ne consiste plus seulement à imposer un récit dans les médias : elle peut chercher à intervenir directement dans l’architecture qui produit les réponses.
Le conflit palestinien constitue un terrain particulièrement sensible pour ce type de stratégie. Al Jazeera rappelle que les réseaux sociaux, les médias indépendants et les vidéos produites directement par des Palestiniens ont permis à des informations venant de Gaza et des territoires occupés de contourner en partie les anciens filtres médiatiques. Selon l’analyse de Said Arikat, la nouvelle étape consiste à agir plus profondément encore : non plus seulement sur les journaux, la télévision ou les réseaux sociaux, mais sur les systèmes automatisés qui sélectionnent, synthétisent et restituent l’information. Si cette lecture est correcte, la bataille narrative israélienne entre véritablement dans l’âge de l’intelligence artificielle.
Les obligations de transparence du FARA ont ici joué un rôle central. Selon Al Jazeera, c’est la piste documentaire laissée par Piro qui a permis aux enquêteurs de remonter vers l’opération Hanover, puis vers d’autres intermédiaires publicitaires et finalement jusqu’à LaPam. Cette traçabilité montre l’importance de dispositifs obligeant ceux qui travaillent pour des intérêts étrangers à déclarer certaines activités. Mais elle pose aussi une question beaucoup plus inquiétante : que se passera-t-il lorsque des opérations similaires seront montées précisément pour éviter de laisser une trace aussi facilement exploitable ?
Car le précédent dépasse désormais Israël. Un gouvernement, un parti politique, une multinationale ou un puissant groupe d’intérêt pourrait théoriquement créer des institutions fictives et produire à grande vitesse d’importants volumes de contenus spécifiquement optimisés pour les moteurs de recherche et les systèmes d’IA. L’objectif ne serait plus seulement d’inonder Internet de propagande, mais de fabriquer les matériaux dont les systèmes automatisés tireront ensuite leurs réponses. La question devient alors vertigineuse : qui influence indirectement ce que les machines présenteront demain comme une information neutre ?
Pour les entreprises d’intelligence artificielle, l’affaire pose donc une responsabilité directe : distinguer une véritable institution de recherche d’une structure créée essentiellement pour simuler l’autorité académique et influencer les algorithmes. Pour les régulateurs, il faudra déterminer si les règles actuelles de transparence peuvent survivre à l’industrialisation de ces nouvelles méthodes d’influence. Et pour les utilisateurs, une certitude devrait désormais s’imposer : une réponse générée par une IA n’est jamais une fenêtre parfaitement neutre sur le réel. Si les sources qui nourrissent ces systèmes peuvent être stratégiquement fabriquées, alors la bataille pour contrôler le récit sur la Palestine ne se joue plus seulement dans les médias. Elle se joue aussi dans les machines censées nous expliquer le monde.
Source : aljazeera.com


Participez au débat, et partagez votre opinion !
Faites avancer la discussion en donnant votre avis à la communauté.